Le vide existentiel de l'absence de taf

Savoir quoi faire de sa peau quand on arrête de bosser

CDLT
16 min ⋅ 19/03/2026

📚 Point livre : Ciao les nazes est toujours dispo en librairie et a eu droit à un article dans Confidentielles, une mention dans la quotidienne de Voxe ET un super article dans La semaine vétérinaire. Oui. Je voudrais aussi remercier tous les gens qui ont posté des reviews ici et là, vous êtes super, et notamment Coralie qui, dans son commentaire sur Goodreads, l’a décrit comme “de l'ASMR pour Benoît Hamon”, ce qui m’a fait recracher mon café. Des trucs notamment audio arrivent, stay ituned (blague audio).

☀️ Point reco : dites, à propos de Voxe, si vous faites pas déjà partie de leurs 115 000 abonné·es, ça vaut le coup d’y songer : une newsletter quotidienne et matinale d’actu qui va droit au but, des recos soigneusement sélectionnées et un mood global à l’opposé du doom qui tapisse nos vies en ce moment, bref, c’est bien et ça fait du bien : pour jeter un œil c’est ici que ça se passe.

🎙️ Point podcast : comme d’hab, cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT, sur SpotifyApple Podcasts et Deezer.

💶 Point soutien de la création : je vous ai dit que vous étiez super ? On est à 181€ de tips récurrents sur le Tipeee de CDLT, c’est incroyable, merci, cœur sur vous.

🧫 Point étude : vous vous souvenez quand vous aviez été plus de 100 à répondre à mon sondage Ipsauce sur les reconversions pro et que c’était super ?
J’ai envie de remettre ça pour un prochain article en vous proposant un sondage sur : les pires process de recrutement. La grande farandole de n’importe quoi de la recherche de taf. Une pure occasion de purger. Si vous avez envie de lire l’article d’abord ne vous inquiétez pas : je vous remets le lien à la fin.

Bon on a bien rigolé la dernière fois, il est temps de repasser aux choses sérieuses. Le lol ça va deux minutes, il est temps de s’attaquer à un sujet bien existentiel bien déprimos, j’espère que vous avez un slip de rechange parce qu’on risque de perler de la rillette (phrase beaucoup trop extraordinaire pour être de moi, elle est de Philippe Valette dans ce qui reste probablement mon livre préféré de tous les temps sur le travail, ex-aequo avec Paresse pour tous, j’ai nommé Jean Doux et le mystère de la disquette molle) (rien à voir avec rien, cet aparté, je vous le concède, mais sachez qu’on n’a pas fini de digresser aujourd’hui).

C’est juste qu’il m’arrive plein de trucs en ce moment au niveau pro qui me font maxi-cogiter, et j’économise vachement en psy si je cogite ici en votre présence. Mais promis, je vais essayer de faire moins de 20 minutes de temps de lecture.

Un truc qui m’a sauté aux yeux récemment, c’est l’angoisse viscérale et la panique abyssale qui s’emparent de moi quand je ne suis pas en train de travailler. Ou plus précisément “plus en train de travailler”. Enfin non, ça non plus c’est pas précis.

Ok, je vais encore devoir vous raconter ma life (faudrait pas que ça devienne une habitude) : j’ai changé de statut, récemment, donc, je suis passée de meuf qui dirige une boîte à… meuf qui se dirige elle-même (au cas où vous souhaiteriez un retour d’expérience, sachez qu’avec moi-même, je suis une manager catastrophique) (genre c’est fascinant, je m’auto-micro-manage, je m’auto-culpa, je m’auto-fous la press, bref, je suis auto-toxique). Bref. Et lors de ce changement de statut, j’ai décidé, volontairement, de m’accorder une petite pause de taf.

L’idée derrière ça, c’est que j’ai l’impression d’avoir vécu trop de moments de ma vie avec le nuage : ce petit bout de taf qui colonise un coin de notre tête alors qu’on essaye de kiffer la vie (j’en parle dans le bouquin et dans l’interview chez Urbania). Et là, moi je voulais kiffer la vie. Vivre la sortie de Ciao les nazes sans le nuage, sans rien qui m’empêche de rider la wave de la joie. Bref : je voulais faire un break, quoi. Pas grand-chose, un ou deux mois. Car j’ai l’absolue chance mais aussi la malédiction de n’avoir jamais fait un break dans ma carrière (j’en parlais déjà y’a 2 ans et ça s’est pas arrangé depuis).

Et donc résultat des courses : j’ai PAS fait un break.

Voili-voilou.

Après une première demi-journée de “qu’est-ce que je vais faire de ma peau ?”, j’ai sauté sur LA MOINDRE OCCASION de faire quelque chose : j’ai prospecté, j’ai posté, j’ai écrit des maxi-articles, j’ai pris des briefs, j’ai rempli mon agenda à ras bords. J’avais tellement peur du désœuvrement que j’ai fait un BUSINESS PLAN de mon taf d’indépendante. MOI. UN EXCEL. Je veux dire, moi, faire un Excel, c’est comme quand je rangeais ma chambre à 15 ans pour pas faire mes devoirs, mais fois mille. Et là, contrairement à l’époque, là c’était pour ne surtout pas “faire rien”.

Parce que la demi-journée de “qu’est-ce que je vais faire de ma peau ?”, ben elle m’a beaucoup trop suffi.

Et, bon, si je suis… ahem, un exemple extrême, je crois que cette demi-journée a incarné une sensation qu’on est beaucoup à connaître : le vide existentiel de l’absence de taf. Parce que je ne suis pas du tout workaholic — enfin dans les faits, si, mais c’est techniquement contraire à ma religion. Littéralement, ces jours-ci, dès qu’on me tend un micro (ou que je me l’auto-accroche n’importe comment) j’en appelle à ce qu’on travaille moins. Et en même temps : j’y arrive pas, à travailler moins. Il y a donc un problème. Chez moi bien sûr, mais je pense que c’est évidemment plus large que ça.

Et j’ai envie de creuser ça avec vous.

1/ Quand le taf s’arrête

Le taf qui s’arrête subitement et la grosse claque qui s’ensuit, ça prend un paquet de formes, et si jusqu’ici, vous ne vous sentiez pas concerné·e, on s’en reparle à la fin de cette partie.

En version micro, ça commence avec la dep des premiers jours de vacances. Ah oui je suis sûre qu’il y en a parmi vous pour qui c’est un non-sujet et qui déconnectent instantanément pour commencer à kiffer à la seconde 1, ET J’ESPÈRE QUE VOUS MESUREZ VOTRE CHANCE. Mais y’en a ici qui voient très bien de quoi je parle. Ce besoin de 2-3 jours pour arrêter de penser au taf, se libérer de l’anxiété-culpa de ne pas être en train de bosser alors que les autres continuent, puis se souvenir de quelle personne on est quand on ne travaille pas. C’est pas rigolo du tout comme transition. Et pour une partie d’entre nous, et particulièrement les entrepreneur·ses ça s’accompagne de… la “leisure sickness” (très peu étudié, et soi-disant très peu prévalent à 3 % selon son inventeur, le psychologue Ad Vingerhoets, mais franchement permettez-moi, pour une fois, de ne PAS DU TOUT croire la data) (d’autant que d’autres datas, en Allemagne, disent 72 %) (j’y crois pas non plus, là c’est too much, calmez-vous) (disons, donc, quelque part entre 3 et 72 %) : le fait de tomber malade les premiers jours des vacances. Moi j’appelle ça la “crève des entrepreneur·ses”, c’est ce moment où le système immunitaire (qui tenait comme il pouvait telle la porte du placard à tupperwares) réalise que ça y est, il peut lâcher la rampe, c’est good. Et SA MÈRE IL LÂCHE LA RAMPE. Là, pick your player, moi je choisis le vieux rhume de merde qui se déclare qu’à moitié mais dure deux semaines et le dos qui se bloque, mais au choix on a : la gastro, le covid, la grippe, le coin de l’œil qui frétille, le bouton de fièvre, l’eczéma ou des trucs beaucoup plus graves qui se déclenchent d’un coup.

En version micro toujours, il y a aussi les moments de creux dans les tafs en dents de scie. Dans les jobs qui alternent “périodes très intenses / absolument rien”, c’est criant, au moment où tout s’arrête, on enchaîne :

  • phase 1 - extase (48 premières heures) (ou en ce qui me concerne, 20 premières minutes) : longues pauses café, scrolling, rattrapage de l’actu, sport en pleine journée, grands projets de vie (lire Proust)

  • phase 2 - flottement (48 heures suivantes à une semaine) : baisse drastique de l’efficacité. Écrire un mail prend 2 heures. Impression d’avoir fini internet. Besoin de tout envie de rien.

  • phase 3 - honte : questionnement existentiel sur son utilité. Besoin d’un peu plus de repos mais incapacité d’en profiter. Tentation d’aller chercher plus de taf, mais fatigue qui empêche d’y parvenir.

Dans sa facette freelance, dans ce moment où on a fini une mission et qu’on a pas calé la suivante, cette période s’accompagne en bonus d’une injonction contradictoire “hé, mais je devrais être en train de kiffer vu que j’ai pas de taf (mais j’ai évidemment rien prévu, et c’est le bordel pour caler des vacances à la dernière minute) / hé, mais je devrais être en train de chercher du taf (sauf que j’ai pas l’énergie)” qui fait que généralement, plutôt que d’aller “voir des expos”, on reste glué·e à sa chaise dans une sorte de frénésie molle.

Dans une version un peu moins micro, il y a les pauses, forcées ou non, dans une carrière. Long arrêt maladie, congé maternité, chômage. Quand elles nous tombent dessus et qu’on a pas déjà prévu de les remplir (ou qu’elles sont pas remplies de force), et qu’après une petite phase “je vais prendre soin de moi” on entre dans une sorte d’abattement existentiel. Évidemment, il y a plein de causes et plein de facteurs, on en reparlera. Sur le chômage, ça a été étudié et même méta-étudié, il est corrélé à une hausse des problèmes de santé mentale (dépression, anxiété, détresse), qui re-baissent ensuite au retour au travail.

Et puis il y a la retraite. Personnellement, depuis ma plus tendre jeunesse, je suis fascinée par ce que j’appelle les “mourir-sur-scène”, les gens (99 % sont des hommes, source Ipsauce) qui après une carrière prestigieuse, quand vient l’âge de raccrocher les crampons… ne raccrochent PAS DU TOUT les crampons. C’est évidemment un truc de privilégiés, mais vous voyez de quoi je parle ? Ces hommes qui quittent leur job glorieux et au lieu d’aller kiffer la vie dans leur résidence secondaire… fondent leur boîte de conseil, rejoignent des boards, continuent à diriger les affaires en mode “chairman”. J’ai tout une théorie sur le fait qu’ils n’ont pas de vie à laquelle retourner vu qu’ils ont tout mis de côté pour leur carrière, mais je vais terminer ici cette petite séquence gratos sur un phénomène somme toute très niche. Au global, les études varient, mais on observe notamment, au passage à la retraite, une réduction de la dépression à court-terme… qui s’aplatit avec le temps, ou a minima (dans cette méta-analyse), des effets inégaux de la retraite sur la satisfaction globale : 32 % d’études qui observent une corrélation positive, 47 % une corrélation négative, et 21 % rien de significatif. Ce qui ne signifie PAS DU TOUT, à mon sens, que la retraite ne fait pas de bien, il y a PLEIN de trucs qui ont un effet sur la vie d’une personne senior, par exemple la santé, mais m’est avis (source Ipsauce magique) qu’un de ces trucs, c’est qu’on sait pas gérer une identité de personne qui ne travaille pas, on va y revenir j’ai dit.

TOUT ÇA POUR DIRE.

Que même si on n’est pas détraqué du bulbe comme moi (rassurez-vous, je me fais accompagner), il y a de fortes chances pour qu’on soit confronté·e un jour ou l’autre au vide existentiel de l’absence de taf.

Et je crois bien que c’est l’un de ces trucs dont il est difficile de parler, parce que c’est maxi tabou.

Et si c’est maxi tabou, je pense que c’est notamment parce que ça touche à notre identité.

2/ C’est un sujet existentiel

1/ Parce que le travail, c’est identitaire

NO SHIT SHERLOCK. Non mais ça vaut vraiment le coup d’écrire des pavés si c’est pour balancer des évidences pareilles. Bientôt un article CDLT “Le ciel est bleu (sauf quand il est gris) (mais c’est pas vraiment le ciel c’est les nuages)” suivi d’un épisode de podcast “Le feu ça brûle et l’eau ça mouille”.

Non mais en vrai c’est intéressant, surtout en France. Si on demande aux gens (y’a 20 ans, mais bon, la queen Dominique Méda peut pas sortir des études tous les 4 matins), y’en a que 7 % qui décrètent que le travail est déterminant dans leur identité, MAIS il est le deuxième pôle d’identification après la famille, et 40 % des gens le citent comme l’un des trois thèmes qui permettent de les définir. En bref, en France on ne se définit pas PAR son travail… mais en fait il fait grandement partie de l’identité. En fait voilà c’est complexe.

Quand on demande aux gens en 2023 la place du travail dans leur vie et qu’on ne leur donne que deux choix, ce qui me semble vraiment une super méthodo, vraiment, ça laisse grave place à la nuance, ça donne : 58 % qui le considèrent avant tout comme une contrainte nécessaire pour subvenir à ses besoins et 42 % comme un moyen pour les individus de s’épanouir dans la vie. Logique. EN REVANCHE, en 2022, quand on leur demande si c’est important mais PLUS OU MOINS que d’autres trucs, c’est autrement plus intéressant : 7 % disent que c’est le truc le plus important, 34 % disent que c’est AUSSI important que leur vie de famille, les potos et les loisirs et 46 % que c’est IMPORTANT MAIS MOINS que les trucs pré-cités. On s’approche d’un truc. Allez, dégainons l’Unédic en 2022 : le travail est important pour 8 personnes sur 10, mais 20 % seulement disent “très important” et 61 % plutôt important.

En fait j’arrête de tourner autour du pot : le travail n’est pas le centre de nos vies en France, il n’est pas le point essentiel de notre définition de nous-mêmes comme il peut l’être dans d’autres pays. Culturellement, il est même important pour nous de ne PAS nous définir PAR le travail. En revanche, il est quand même, dans les faits, l’un des éléments-clés de ce qui nous constitue. C’est pas tout noir tout blanc mais c’est quand même gris foncé.

Et c’est là que je dégaine l’un des premiers master-articles trop longs de l’histoire de CDLT, Les Français détestent-ils le travail ? (2023, 9 minutes de temps de lecture, C’EST CHOU), où je citais une étude Bain&Co et Bloomberg de 2022 qui n’est plus en ligne mais je m’en fous j’avais fait un screenshot. L’étude demandait à 10 000 personnes dans le monde ce qu’elles attendaient du taf, et la France était le SEUL PAYS à surindexer vraiment fort sur “interesting work”.

J’en déduisais qu’on attend du taf qu’il soit intéressant pour qu’il nous RENDE intéressants. Autant on imagine des gens aux États-Unis en soirée se présenter par leur taf comme un marqueur de statut social, autant nous, quand on raconte “ce qu’on fait dans la vie” (= ça veut aussi dire notre travail, comme aux US, c’est dire si c’est important)… ben c’est un peu sympa, faut l’avouer, quand la personne en face répond “trop cool !” et pose une question de plus. Ce que moi je fais avec tous les jobs, mais déformation professionnelle.

BREF, il est temps que j’en arrive à mon sujet si on veut pas non plus refaire un pavé : Richard Sennett (dont je suis tombée amoureuse grâce à cet article) (chacun ses kinks, moi c’est les sociologues et Pedro Pascal) (oui JE SAIS pour Pedro, j’ai toujours su au fond de moi, ça change RIEN), après la masterclass sur la classe qu’est The Hidden Injuries of Class (où il interroge des ouvriers qui ont réussi, pour montrer que ça suffit pas à effacer leur ancienne appartenance de classe et à ce qu’on leur rende leur dignité, en ultra-résumé et ultra-mal-résumé), il fait UNE SUITE. The Corrosion of Character, où il suit notamment le fils de l’un des ouvriers qui a un job bien plus tertiaire que son daron. Bref, en gros, ce qu’affirme Sennett, c’est qu’à grands coups de flexibilisation, de précarisation, de morcellement et de mobilité constante, le capitalisme éparpille le travail, ce qui rend difficile la construction d’une identité stable et cohérente sur le long terme. C’est ça, la corrosion du caractère du titre. En gros, en analysant l’expérience de cadres, consultant·es, middle-managers, il montre que leur rapport au travail n’est évidemment plus linéaire, stable et ascendant, mais un flux d’adaptations, de changements de missions, d’épisodes courts qui se succèdent sans lien narratif clair.

En bref, ce qu’il dit, c’est que la discontinuité, la flexibilité, l’adaptation rendent difficile la narration de soi (et il dit ça EN 1998). On peine à “se reconnaître soi-même” dans le travail car il se fragmente.

Tout ça pour dire que si le travail a une dimension identitaire, ben l’identité qu’il construit, c’est de moins en moins une jolie image bien nette mais un puzzle où les morceaux rentrent pas trop bien les uns dans les autres.

Tout ça pour dire, donc, que l’impact de toute forme de coupure dans le travail, même micro, c’est un trou dans le récit qu’on se fait de soi-même. Résultat, ben oui c’est pas facile, d’autant que les carrières aujourd’hui, niveau trous, c’est pas un parcours de golf c’est une pelouse en pleine infestation de taupes. Ce qui me donne envie de faire un Taupe Taupito : un classement des pires aux meilleures taupes. Ça n’a rien à voir avec rien, mais j’ai envie de dire pourquoi pas ?

  • Taupe 5 : le condylure étoilé (attention avant de cliquer c’est un peu traumatisant) : elle est vraiment PAS tip-taupe, on dirait qu’elle a chopé un cordyceps dans The Last of Us et qu’elle veut nous aspirer le visage, mais il faut lui accorder un truc en rapport avec l’article : elle passe 43 % de son temps à dormir, donc prenons-en de la graine.

  • Taupe 4 : la taupe à queue glabre, juste pour le nom parce qu’à part ça, elle est ultra-insipide, là vous pouvez cliquer en toute sécurité y’a rien à voir, même ladite queue glabre est super décevante. Cette taupe, aussi appelée “taupe américaine” (vraiment, tout pour plaire) ça se voit, la journée elle creuse des tunnels, en soirée elle MET des tunnels.

  • Taupe 3 : la taupe à queue velue, pour le nom également, mais AUSSI pour son nom latin, parascalops breweri qui ressemble au nom d’une micro-brasserie qui expérimente des batchs sans gluten mais avec des ingrédients chelou, genre du poulet, des noix de Saint-Jacques ou de la betterave. Alors que son nom est une référence au naturaliste Thomas Mayo Brewer, qui en plus de ne pas aimer le ketchup était plutôt passionné par les oiseaux, donc rien à voir, c’est n’imp, j’adore.

  • Taupe 2 : la taupe de True, qui est une taupe japonaise qui n’a rien de particulier si ce n’est qu’elle possède un brillant aptonyme, vu que son métier, c’est de creuser des True.

  • Taupe 1 : la taupe dorée, pardon mais c’est évidemment la queen des taupes. Déjà elle est maxi-mims avec son pelage chatoyant et son absence d’yeux et d’oreilles, on dirait qu’elle a été créée par Dieu un vendredi aprem : il était KO, il a remis les finitions au lundi et le lundi, il a clairement oublié de boucler la to-do. Ensuite, elle maîtrise une discipline olympique assez niche, puisqu’elle nage, mais dans le sable. Enfin, la taupe dorée, on l’aime pour son attitude, qui est en gros “foutez-moi la paix bande de bolosses” : elle se cachait si bien qu’on l’a pas vue pendant 87 ans. Entre la dernière fois en 1936 et sa redécouverte en 2023 on pensait simplement qu’elle avait disparu. J’adore. Be more taupe dorée.

2/ Parce que le travail c’est l’architecture de nos vies

Après cette digression nécessaire mais dans un souci de préservation de votre temps, je vais faire maxi-court sur cette partie parce que ça tombe sous le sens, mais avec un exemple un peu historique. Années 30, Autriche, Grande Dépression : une ville, Marienthal, voit son usine textile fermer. C’était le principal pourvoyeur d’emplois dans la région, qui se retrouve face à un chômage massif. La psychologue sociale Marie Jahoda décide d’étudier de façon ultra-poussée (observations quotidiennes, entretiens, analyse de budgets, emploi du temps, intégration dans la vie locale) ce que ce chômage fait aux gens et aux communautés, et elle en fait un bouquin qui est un véritable banger pour les gens qui ont des kinks sur les sociologues.

Et ce qu’elle capte, c’est qu’au-delà de sa fonction manifeste (le fameux “subvenir à ses besoins” ci-dessus), le travail a aussi une fonction latente. Car il offre une structure de temps, des contacts sociaux réguliers, l’impression de participer à un but collectif, un statut social, et une discipline.

L’arrêt du travail — ici le chômage — c’est donc : la désorganisation du temps, le ralentissement des rythmes de vie, la perte d’initiative, le retrait social. Elle observe que, progressivement, dans toute la ville, les gens perdent la notion du temps, font moins de projets, s’engagent moins dans des assos, et MÊME lisent moins le journal et marchent plus lentement dans la rue. Ce qu’elle voit, c’est que les gens ont beau avoir, comme on dit, “tout leur temps”, iels n’en font plus rien, car ce qu’ils ont ce n’est pas du temps libre, mais du temps mort.

Bref, ce fameux cercle vicieux qu’on connaît tous·tes très bien : moins on en fait —> moins on en fait.

TOUT ÇA POUR DIRE que moi j’en ai un peu ras-le-bol qu’on pointe du doigt les gens qui bossent pas, notamment les personnes au chômage, et qu’on les traite de flemmasses, vu qu’on a formulé DEPUIS LES ANNÉES 30 — et qu’on n’a pas démenti depuis — que de ne pas taffer, c’est perdre l’un des tuteurs qui font tenir la plante de la vie (c’est pas une métaphore c’est une métafaible). C’est pas une question de flemme ou de fragilité, bordel à chiottes, c’est juste un système dans lequel on ne sait pas organiser la vie quand y’a pas le taf au milieu.

Purée j’ai fait court quand j’ai dit que je ferais court, pour la première fois depuis genre 3 mois, super fière.

3/ Et aussi, on remplit une partie de nos besoins psychologiques au taf

Allez là aussi j’parie que je peux faire efficace.

Si je reprends la ptite étude Unédic citée plus haut, à la question de ce que les gens attendent du travail, après le fameux “subvenir”, on a, dans l’ordre : faire ce que j’aime faire (51 %), me sentir utile (43 %), développer de nouvelles compétences (28 %), avoir un gros salaire (26 % on perd pas le Nord), être reconnu·e socialement (19 %), rencontrer de nouvelles personnes (16 %) et quelques autres trucs.

Et ça colle avec ce que racontent Edward Deci & Richard Ryan, dans leur Théorie de l’autodétermination : les humains ne sont pas motivés dans leur vie que par des trucs externes genre la thune ou la punition, mais par trois besoins psychologiques fondamentaux :

  • la compétence : le fameux “se sentir utile”, avoir l’impression de bien faire un truc, progresser

  • l’autonomie : choisir ce qu’on fait, avoir de l’initiative, pouvoir lancer des projets

  • l’appartenance : la connexion sociale, participer à un truc, atteindre un but ensemble

Et ben voilà pas besoin de vous faire un dessin, forcément à la seconde où on arrête de bosser, ben ces trucs-là qui sont (dans l’idéal) fournis avec le travail, ben ils sont plus fournis pareil, et c’est pas facile soudain d’aller les chercher ailleurs.

3/ C’est une question importante pour l’avenir cette histoire

Ce que j’ai capté en faisant cette petite recherche, ben ça m’a fait un max de bien. C’est qu’en fait, c’est pas intégralement notre faute, quand on est pétrifié·e par l’idée de s’arrêter de bosser, que ce soit à court ou moyen ou long terme.

C’est qu’on vit dans un monde où le travail est le tuteur de nos vies (allez la meuf remet une couche) Dans le magnifique roman de Juliette Oury, Brûler grand, qui vient de paraître et qui parle du burn-out TELLEMENT BIEN SA MÈRE (genre c’est la version roman avec cent fois plus de nuances, émotions, finesse, beauté, talent, de mon article sur le sujet), la narratrice, magistrate, suit un stage pour les gens qui sont au bout du roul professionnel. Et l’un des exercices est de compléter la phrase “Si je ne travaille pas, je…”.

Et sa réponse arrive instantanément : “Si je ne travaille pas, je meurs”.

Et en fait, ouais. C’est extrême, mais pas tant que ça. On est beaucoup à vivre toute pause dans le travail comme une petite mort. Intellectuelle, sociale, psychologique. Moi quand je bosse pas, outre l’angoisse pré-citée, je me sens littéralement devenir con. Enfin, plus con. Je me sens partir quoi.

Quand on y pense, TOUTE LA VIE tourne autour du taf et du fait de travailler. Dès l’école, l’enjeu est de “bien travailler”. On demande aux gamins “ce qu’iels veulent faire plus tard”. Être occupé·e est valorisant. Les trous dans le CV sont suspects. La bio de quelqu’un, c’est son CV en résumé. Les droits sociaux sont adossés au statut professionnel. Même notre temps libre est structuré par le temps que laisse le travail (s’occuper d'un mioche qui vient de paraître c’est prendre “congé” du travail, pas vivre un truc normal de la vie).

En fait, c’est pas qu’on ne sait pas déconnecter, c’est qu’on n’a jamais appris à exister hors du travail.

On n’a jamais trop appris à structurer du temps libre long. On n’a jamais trop appris à définir une identité hors de la production. À trouver de la reconnaissance hors de la performance. Je ne dis pas qu’on ne sait pas le faire, plein de gens savent le faire (MOI PAS, OKER) mais on ne l’apprend pas.

Et en fait c’est sacrément emmerdant. Pour le présent et pour le futur.

Pour le présent, je vous la refais pas, j’ai déjà mobilisé mon ami Richard Sennett (oh merde, je viens d’avoir une idée de blague vraiment nulle) (mais genre vraiment nulle) (allez c’est parti :) (s’il devient magistrat, c’est un Proc, Sennett ?) (j’avais prévenu). Le travail aujourd’hui, c’est une succession de ruptures, micro comme macro. Ces ruptures, mêmes petites comme les vacances, sont rendues d’autant plus brutales par des rythmes élevés le reste du temps (on avait fait un article sur le sujet dans Punchline avec les gars de Punchie). Bref, c’est le bordel. Et le système, pour perdurer, a très besoin qu’on soit incapables d’exister sans lui. Des personnes qui existent pleinement en dehors du taf sont des personnes qui négocient, qui posent des limites, qui refusent, qui savent s’arrêter, c’est vraiment pas pratique ça, pour faire tourner la grande roue de la création de valeur.

Pour le futur, je ne vous l’apprends pas : on sait pas exactement ce que l’IA va faire au monde du travail, mais le seul truc certain c’est qu’elle va remettre un paquet de choses en question : a minima des tâches entières, peut-être des jobs entiers ou même des secteurs entiers. Il y a des chances que l’IA force des personnes à s’arrêter subitement rapport à ce que leur job soit remplacé, et qu’au global elle réduise le volume de travail humain disponible.

Ben forcément, si le travail est le tuteur de nos vies et de notre société, ça va pas passer crème cette histoire. Ça va remettre en question bien plus que le travail : ça va bousculer la structure de nos vies. Si on veut être capables d’affronter ça non pas en défensif comme moi pendant ma demi-journée de panique, mais comme l’opportunité d’inventer un autre modèle de société (ce qui est l’option que je préfère, vous savez si vous avez lu Ciao les nazes), il est URGENT qu’on réapprenne DÈS AUJOURD’HUI à exister hors du taf et qu’on commence à construire un monde où le travail n’est plus central.

Et ça ne commence PAS au moment où le travail s’arrête, justement. Ça commence précisément alors qu’on a du taf. Parce que tout ce sur quoi le taf bouffe quand on en a et qu’on en a trop — toute la vie perso qu’il colonise — ce sont des espaces qu’on découvre inhabités et dévastés lorsque le taf reflue (allez y’a quoi, 3-4 métafaibles en une seule phrase, salade-tomate-oignon-Mayo, bon appétit). Ce qui explique aussi qu’on ne sache pas quoi faire de sa peau dans ces moments-là (perso, ça fait tellement longtemps que mon temps libre est passé à écrire que je suis en brainsto permanent avec moi-même depuis quelques mois pour essayer de trouver ce que j’aime bien faire d’autre, comme activité) (pas encore réussi).

Et en fait je vous dis ça mais surtout je me dis ça. Je crois que c’est avant la pause qu’on a tout intérêt à découvrir qui on est hors du taf. Si on en a la possibilité (le luxe même), c’est précisément pendant qu’on travaille qu’il est vital d’explorer, d’enrichir sa vie perso, son identité, avant de subir la pression et l’apathie que provoquent l’absence de taf quand elle est soudaine.

Je veux pas virer dans le dev perso. Je crois surtout que ça fait un argument de plus à la semaine de 4 jours (on n’en a jamais assez). Parce que c’est une décision de société, pas seulement un choix individuel. On a besoin dès maintenant de préparer notre société à un monde avec moins de travail, on a besoin dès maintenant de se libérer du temps, de l’espace mental, des opportunités pour exister en tant que personnes et pas seulement en tant que gens qui travaillent, pour qu’on soit un poil plus prêt·es quand la grande taupe étoilée de l’IA viendra creuser encore plus de trous dans notre pelouse (la métafaible est encore plus métaffaiblie).

En ce qui me concerne, je vais essayer de m’y mettre, hein. Finir le deuxième article de suite un jour ouvré est déjà un EXTRAORDINAIRE accomplissement personnel, donc je me permets un auto-big up si vous n’y voyez pas d’inconvénient. Mais je crois qu’il y a plein d’autres façons d’y parvenir, je vais explorer tout ça et je vous tiendrai au courant de ce qui foire et de ce qui foire pas.

Merci encore une fois d’être venu·es assister à mon auto-thérapie, j’espère que ça vous sera quand même un peu utile aussi, et n’oubliez pas : be more taupe dorée.

CDLT,

Sev

🧫 Le sondage Ipsauce sur les process de recrutement est là ! Bonne purge.

🏄 LE BOARD DE CDLT
EEEEET un très très grand merci à toutes les personnes soutiennent CDLT sur le Tipeee, et qui rejoignent le board :
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change

Board qui est composé, je le rappelle, de :
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Et bien sûr Rui, mon Head of Ruissellement.
Vous êtes vraiment super.

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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