Je veux une flemme like U


POINT TECHNIQUE : TTFO quitte Substack (c'est pas toi c'est moi) pour Kessel, qui est un super projet média éditorialisé avec une communauté d’auteurs qui claque. Ce que ça change pour vous ? Réponse : rien. Ce que ça change pour nous ? On est désormais entouré de gens super et j'ai pas du tout la pression.
Flemme, I wanna live foreverJ'ai eu la même conversation trois fois, trois jours de suite, avec trois personnes différentes (vous aurez noté le rythme ternaire qui vient illustrer et souligner le propos - oui vous avez raison les figures de style c'est comme les blagues, vaudrait mieux ne pas les expliquer).
Bref, j'ai réalisé qu'on était probablement tous·tes un peu seul·es avec le Truc.
Le Truc, c'est, tu vois, quand tu es complètement épuisé·e, mais que tu te forces à continuer à bosser, même si tu n'arrives plus à rien. C'est ce moment où tu fais de la merde, dans la douleur, mais que tu continues parce qu'au moins tu pourras te dire que tu y as passé du temps.
Le Truc, c'est un état proche de l'Oh... du burnout, mais dans une version bien spécifique. Le Truc, c'est généralement quand tu es indépendant·e, que tu crées ta boîte, que tu bosses sur un projet artistique, que tu es lâché·e dans la nature sur un projet ou que tu passes un concours, bref quand tu es seul·e juge de ton travail, et que tu te laisses progressivement dépasser mais que tu forces parce que tu ne peux pas t'arrêter. Enfin il te semble. Parce quand tu es dans le Truc tu as zéro repère, tout est important, urgent, prioritaire et paralysant, et résultat tu bosses beaucoup mais tu n'arrives à rien.
On a beau tous·tes connaître le Truc, on a du mal à l'identifier (et à le nommer, CQFD). Et la seule chose qu'il y aurait à faire - une pause là tout de suite - est inenvisageable.
J'imagine le Truc comme un petit bonhomme moche de type gobelin avec une voix aigre qui te susurre à longueur de journée que tu vas pas y arriver, que quelqu'un d'autre ferait mieux, qu'il va être temps de se bouger le cul parce que tu vas dans le mur. En fait le Truc c'est your own personal Eric Zemmour.
Le carburant du Truc est la culpabilité. Quand tout repose sur ses épaules, s'arrêter est sacrilège. Chaque minute qu'on ne passe pas à bosser est une minute perdue, non ?
Comment il pourrait en être autrement, alors qu'on est abreuvé à longueur de journée d'histoire de gens qui ont mis leur vie entre parenthèses et dormi 4h par nuit pendant 2 ans pour monter leur startup, de gens qui ont monté les échelons parce qu'iels bossaient jour et nuit, de gens qui ont élevé 5 enfants, lancé 3 boîtes et écrit deux bouquins en six mois sans prendre un cheveu blanc, de Présidents noctambules et autres sur-hommes. Si ils y arrivent, pourquoi pas nous ?
Personne ne fait un Ted Talk pour dire comment iel a réussi à lancer une boîte en taffant dans des heures de bureau, sans charrette et en faisant du macramé le week-end. C'est quand même plus cool les histoires de sacrifice, d'abnégation et de journées de 15h avec des pizzas dans un garage.
Alors deux choses.
Premièrement, la plupart de ces histoires à la con sont un amas de bullshit, un bon petit storytelling post-rationnalisé pour alimenter le mythe du génie (ouais j'ai copié-collé tous les anciens articles, ça m'a pris un temps fou c'est pour ça que ce TTFO vous parvient à une heure complètement contre-indiquée pour avoir un bon taux d'ouverture).
Deuxièmement, allez, imaginons que c'est vrai, qu'il y a 1% de gens qui ont une résistance surhumaine à la douleur. Topito. Contente pour eux. Ça laisse 99% de gens normaux qui ont besoin de tout sauf qu'on leur pousse ce genre de modèles claqués pour qu'ils se sentent coupables d'avoir besoin de dormir de temps en temps.
Résultat, avec cette petite musique du Truc, on se lance dans la vie - études, taf, projets - sans connaître ses limites, et on prend des réflexes pourris. On se dit qu'on pourra toujours se rattraper le soir et le week-end, alors on se retrouve à travailler tout le temps et à être d'autant plus inefficace. On apprend à se rassurer en bossant pour bosser, même quand on n'avance pas.
Et attendez, là on parle de responsabilité individuelle, mais dans des cultures du présentéisme, des timesheet, de la valorisation de la charrette, du "si tu viens pas samedi pas la peine de revenir dimanche", on en revient à compter la valeur du travail au temps passé plutôt qu'à la qualité de ce qui est produit.
Et donc on en arrive à, attention, enfin, c'est pas trop tôt, le sujet de cet article.
Le sujet n'est pas seulement de rappeler que c'est important de se reposer (c'est important de se reposer, voilà c'est dit), le sujet c'est la flemme.
Et pas seulement la glorification de la flemme.
Bien mieux. On va parler - attention je balance un mot anglais car il a beau être extrêmement moche il n'a pas d'équivalent en français - de weaponisation de la flemme.
La flemme n'est non seulement
- pas honteuse
- pas interdite
- pas une série avec Jonathan Cohen
elle est une arme.
Un cap. Que dis-je c'est un cap, c'est une ligne de vie.
Accrochez-vous, c'est contre-intuitif.
La flemme, c'est le moment où on réalise que sa propre valeur, et la valeur de ce qu'on réalise, n'a que peu de choses à voir avec le temps qu'on y passe, et beaucoup à voir avec les conditions dans lesquelles on bosse. La flemme c'est ne pas travailler moins : c'est travailler autant en moins de temps.
La flemme revient à se demander "que vaut mon temps ?", par extension "que vaut ma santé mentale ?" et à appliquer un filtre sur TOUT qui vise, avant toute chose, à préserver les deux.
La flemme, attention, c'est un gros boulot. C'est définir ses vraies priorités, c'est apprendre à se connaître, c'est devenir absolument intransigeant·e sur l'organisation de son temps, c'est mettre en place une machine de guerre destinée à en faire le moins possible pour le faire le mieux possible, c'est, et c'est le plus dur, s'écouter, un peu, pour éviter de se forcer quand on n'est pas en état.
Je crois profondément qu'à la seconde où devient adepte de la flemme, pas parce que ça nous saoûle mais parce qu'on a décidé qu'on n'a pas de temps à perdre, on se retrouve comme par magie à faire des choses un peu déglingo comme "dire non", "savoir s'arrêter", "mettre son taf au service de sa vie et pas l'inverse", "poser ses limites" et "fermer son ordi et aller faire un tour pour s'y remettre quand on sera en état".
En d'autres termes, être davantage, et dieu sait que le mot me dégoûte, "productif·ve". Dans le sens de réussir à être plus efficace dans le temps imparti, pour avoir le temps de faire les autres trucs qui comptent. Comme le macramé.
Sev