Kessel

Le tabou de la santé mentale au travail

Nan mais on a des cours de yoga !

CDLT
6 min ⋅ 29/09/2022

Publié initialement le 01 juillet 2021

Alors le sujet est immense, et s’il est trop peu documenté, il est évidemment une affaire de professionnels. Rien de ce qui est dit ici n’a vocation à se substituer à des conseils avisés. Rien de ce qui est dit ici n’a vocation à rien, d’ailleurs, si vous suivez.

Pour un milieu à haute pression, on est quand même archi-, giga-, catastrophiquement nuls sur le sujet de la santé mentale.

Alors attention, c’est aussi une question culturelle. Le tabou est quand même bien français, ce qui est paradoxal pour les gobeurs d’antidépresseurs de compet’ que nous sommes (maisapparemment pas les premiers, contrairement à ce qu’on dit -ah merde une source, j’ai encore fauté). Le tabou est présent dans les écoles, dans les entreprises, dans les médias, dans les familles.

Mais voilà : dans nos tafs il est probablement plus facile de parler hémorroïdes que santé mentale.

Et pourtant elle est là. Partout. Elle est là quand on glisse que “Machin est en arrêt maladie” et qu’on ne sait pas quand Machin revient, sans trop dire pourquoi, d’un air mi-étonné mi-entendu. Elle est aussi là quand on boit comme des trous, qu’on clope, qu’on se drogue “pour relâcher la pression”, parce que c’est un moyen de compensation comme un autre, surtout quand on ne met pas les mots.

Quand je suis arrivée au UK, j’ai été étonnée de la facilité avec laquelle la notion est amenée sur le tapis. Quand le premier confinement est arrivé, la NHS (la sécu anglaise) a fait une campagne social media pour donner des tips aux gens pour essayer de préserver leur moral, avec des petits exercices de sport et tout. Dans les entreprises, la “Mental Health Awareness Week” est l’occasion souvent d’organiser des conférences, des débats. Beaucoup ont mis en place le “mental health day”, la possibilité de poser un jour sans avoir à se justifier, et sans qu’on puisse nous dire non.

Bon, c’est pas tout rose non plus hein. Perso, dans ma boîte, j’ai fait un petit burn out des familles en pleine Mental Health Week, pendant que mes collègues faisaient des ateliers DIY pour fabriquer des bagues alors que je bossais nuit et jour depuis des semaines (tout va bien hein, c’était pas un vrai gros burn out, en deux semaines j’étais sur pied, j'ai craqué juste à temps). Et même dans les boîtes qui définissent des “Mental Health Breaks” sur certaines journées, il y a toujours quelqu’un pour caler un point “pArRCe qUE c’ESt le SEul CRéneAU Où toUt lE mONde eST dIsPO”. La santé mentale c’est comme la diversité, ça devient facilement une belle occase de se la péter sur sa politique RH sans rien faire derrière.

Mais au moins le mot existe. Il n’est pas fourré sous le tapis comme un truc un peu sale, un peu chelou, qui concerne certaines personnes mais PAS MOI parce MOI J’SUIS PAS FAIBLE.

La santé mentale, ce n’est pas un sujet de faiblesse. Déjà, scoop, on en a tous une : elle est juste plus ou moins bonne en fonction des moments, du contexte, de notre propre résistance, de notre histoire personnelle. Et pourtant très souvent elle est présentée comme ça, parce que le motto global de cette industrie c’est que “si tu tiens pas le coup t’inquiète, y’a 100 personnes à la porte prêtes à te remplacer”, que les accros au taf sont présentés comme des héro·ine·s, qu’il est de bon ton de faire savoir qu’on enchaîne les charrettes depuis deux semaines. Notre milieu est par nature excluant pour les personnes atteintes de troubles de la santé mentale, mais il est aussi un terrible accélérateur de la détérioration de celle de tous·tes. Tanquillement, en silence.

La santé mentale, quand ça n’existe pas comme sujet, c’est le début de l’enfer, le doigt dans une spirale d’impacts potentiellement durables. Parce que quand on ignore les signaux et qu’on craque pour de bon - burn out, décompensation, dépression - on met des mois, des années à s’en remettre, et jamais totalement. Parce que quand la santé mentale est fragilisée, le corps encaisse. J’ai vu une amie perdre des pans entiers de ses cheveux à cause du taf sans jamais oser s’avouer qu’elle n’allait pas bien. On continue tant qu’on peut.
Comme toujours, ce sont les gens qui payent le prix, leur vie sociale et affective, leur moral, leur santé.

Alors ça vaut ce que ça vaut, mais voici les 5 trucs que j’ai appris sur la santé mentale au travail :

1/ Si vous n’en prenez pas soin, personne ne le fera pour vous

Les boîtes qui vous emploient n’en ont très souvent strictement rien à faire de votre santé mentale. Ce n’est pas volontaire, hein, c’est juste que ce n’est pas leur sujet, leur sujet c’est d’être rentables. Vous avez peut-être la chance d’avoir un·e manager qui s’en soucie sincèrement. Mais si vous ne priorisez pas votre santé, si vous ne placez pas vos barrières, alors on viendra toujours vous gratter plus de temps, plus d’énergie, plus d’un peu de vous-même.

2/ Dites quand ça ne va pas

Dites-le. Tout de suite. Avant qu’il ne soit trop tard. Parce que souvent, les gens autour de vous ne le voient pas. Même si vous soupirez, même si vous balancez ici et là une remarque bien sentie, même si vous répétez que vous êtes trop chargé·e. Dites simplement, clairement que vous n’en pouvez plus. Soit quelque chose changera, soit pas et vous prendrez la décision qui s’impose, mais on ne pourra jamais dire que vous n’aviez pas prévenu.

3/ Si vous en parlez et que rien ne change, c’est parce qu’il n’y a rien à faire

Votre manager aura peut-être pour vous toute la compassion du monde. Mais dans tant de boîtes sous-staffées ou tout le monde est stretché à son maximum, où embaucher est impossible, et où les gens tombent les uns après les autres comme des mouches, votre manager ne saura peut-être absolument pas quoi faire pour vous aider. Ne laissez personne vous dire que “vous pourriez peut-être mieux vous organiser”. Le problème ce n’est pas vous, le problème est structurel. Il ne vous reste pas mille solutions. L’arrêt maladie en est une.Identifiez les signesavant qu’il ne soit trop tard.

4/ Vous n’êtes pas irremplaçable

C’est peut-être la chose la plus difficile à entendre. Mais l’un des traits qu’on retrouve le plus chez les personnes en burn out, c’est l’impression que sans elles tout va s’effondrer. Elles annulent leurs week-ends, leurs vacances parce que sinon rien ne va avancer. Et pourtant, quand elles craquent et qu’elles partent en arrêt, eh bien les choses continuent et la boîte ne prend pas feu. C’est cruel, c’est terrible, mais c’est vrai. Vos week-ends, vos vacances, votre santé sont absolument prioritaires. Celleux qui ne les respectent pas n’ont pas de respect pour vous. Celleux qui vous disent que vous êtes irremplaçable veulent, en fait, dire "ça serait vraiment difficile, coûteux et stressant de te remplacer", ce qui justifie d'investir sur votre bien-être.

5/ Le yoga : un pansement sur une pustule de véroleux

C’est fascinant comme cette philosophie millénaire est devenue une technique et une excuse pour supporter des conditions inhumaines. Qu’on s’entende : la méditation c’est de la balle, le sport c’est vital, le yoga c’est génial, mais si vous n’allez pas bien et que, soit vous dépendez de tout ça pour tenir le coup, soit vous vous dites que la solution c’est de vous y mettre/d’en faire plus, c’est que vous ne regardez pas au bon endroit. Attention hein, je suis POUR les cours de yoga gratuit en entreprise, ça coûte la peau du cul le yoga. Mais le yoga n’est ni une solution en soi, ni suffisant comme politique de santé mentale en entreprise.

Alors bref, le sujet est vaste et ce long article n’en couvre qu’une infime et insuffisante partie. Sachez juste si ça ne va pas, que vous n’êtes pas seul·e, que vous n’êtes pas anormal·e, que la honte n’est pas de votre côté, que ce n’est pas vous le problème, et que d’autres vivent en silence la même chose que vous. Parlez-en. C’est pas normal de pleurer dans les toilettes.

Bisous,

Séverine

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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