📚 Point livre : Ciao les nazes est toujours dispo en librairiiiiie et a fait l’objet d’une magnifique analyse sur le blog de Taleez, un grand merci à Marie-Sophie Zambeaux.
🃏Point galéjade : j’avais JAMAIS eu autant de réactions (genre, 30 mails ???) sur un article que sur le dernier. Merci à vous, déjà. J’en déduis que vous avez autant besoin de lol que moi. Ça tombe bien, dès le prochain article on attaque la série de l’été CDLT. Pour les nouveaux et les nouvelles : chaque été, plutôt que de me reposer comme une personne normale, je fais un thriller corporate (généralement hebdo) en plusieurs épisodes. Vous pouvez (re)lire les précédents en attendant : À la recherche du time perdu / Qui a commandé du PQ 3 feuilles ?
💶 Point soutien de la création : on est à 441 € le mois dernier sur le Tipeee de CDLT, merci vous êtes incroyables. ÉVIDEMMENT, alors que le précédent article a cartonné, j’ai oublié d’y mettre le lien vers le Tipeee. C’est un talent, à ce stade.
🎙️ Point podcast : cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT sur toutes les plateformes. LE LIEN.
Il y a quelques mois, je suis tombée par hasard sur une théorie, absolument pas académique : une théorie issue d’Internet, à propos d’Internet. Une sorte de grand principe explicatif du web. De la toile.
Et si, sur l’instant, elle a fait crac-boum dans mon cerveau, elle s’y est ensuite installée pour de bon (sous les toits, en payant un loyer certes car rien ne protège les locataires de bouilloires thermiques même en temps de canicule). J’y pense TOUT LE TEMPS. Je ne vois QUE ÇA.
Cette théorie explicative d’Internet m’a fait à peu près l’effet que m’avait fait, l’année dernière, cette théorie explicative des États-Unis, mais fois mille.
Et cette théorie d’Internet s’appelle la Bean Soup Theory.
La théorie de la soupe aux haricots.
Je vous raconte son origine en deux mots. En 2023, Kara, une maman influenceuse sur TikTok poste une vidéo de recette de soupe aux haricots. Elle la légende “all my anemic girlies, this one is for you” (“les copines anémiques, c’est cadeau”) parce que les haricots, mes cocos, c’est riche en fer, et que c’est cool d’avoir un apport en fer quand on en manque, par exemple quand on a ses règles. Bref, c’est une vidéo NORMALE, SYMPA, CHILL, WHOLESOME.
Sauf qu’arrive un commentaire. Vous savez. Ce commentaire :
And the rest is history. Parce que ce commentaire a lancé une gigantesque discussion en ligne sur l’un des plus grands travers d’internet : le “what about me?”. Le fait qu’il y a TOUJOURS quelqu’un, sur Internet, qui tombe sur un contenu qui ne lui est PAS destiné, et, au lieu de passer son chemin, vient déverser son indignation de ne PAS être la cible, sa colère de ne PAS avoir été pris·e en compte.
Une discussion qui en a exploré les causes, les conséquences, et qui a amené un·e autre commentateur·ice à poster ce merveilleux constat sous la recette de soupe :
Le “mais si j’aime pas les haricots ?”, vous en avez sûrement vu les cousins mille fois si comme moi, vous êtes chronically online. Ça rappelle cet exemple d’un tweet viral datant de 2022. Une femme poste un message extrêmement gnangnan (qu’on s’entende : je suis POUR le gnangnan, et j’ai une grande règle dans la vie qui est de “laisser les gens kiffer”) qui explique à quel point ça la rend heureuse, chaque matin, de prendre le café dans son jardin avec son mari, et qu’ils ont toujours des trucs à se dire. NORMAL, SYMPA, CHILL, WHOLESOME.
Ouais, ben non. Elle s’est fait absolument dégommer, regardez plutôt :
Les gens arrivent en masse pour lui signaler que c’est indécent de kiffer et d’oser en parler quand y’a des gens qui travaillent dur avec des horaires de merde, vivent à la rue, ont des douleurs chroniques… On lui dit de faire attention, parce qu’elle pourrait blesser ou offenser quelqu’un.
Il y a aussi l’histoire d’un créateur de contenus qui raconte que son père, qui vient de se faire arrêter, va lui manquer et que ça va être dur de ne pas pouvoir le voir. Le commentaire le plus liké ? “Well, my dad is dead”. Échec et mat.
Internet est rempli de “Je suis allergique aux fraises” sous des recettes de tarte aux fraises, de “une version sans gluten sans lactose sans œuf sans sucre ?” sous des recettes de Kouglof, de “Et vous avez des idées d’activités pour les enfants de 11 ans plutôt ?”, de “Et pour ceux qui vivent en appartement ?”, de “T’aurais pas le cœur brisé si, comme moi, t’étais pas en couple”, de “Tes outils pour l’anxiété ne marchent pas pour les dépressifs”, de “Moi j’ai pas les moyens de voyager” et de “Je suis TDAH c’est littéralement impossible pour moi”. J’ai, perso, eu droit à “Vous parlez des Millennials, mais pour les gens plus âgés c’est difficile aussi” (vrai, mais juste pas le sujet) et “Tu demandes des recos de bouquins de SF mais tu veux pas lire Stendhal plutôt ?” (non).
Et quand je vous dis que cette théorie s’est installée pour de bon dans mon cerveau, c’est parce que je crois qu’elle s’applique à des domaines BIEN PLUS LARGES qu’Internet. Elle s’applique dans la vie. En fait, c’est une théorie explicative du monde d’aujourd’hui. On voit ce “what about me?” absolument PARTOUT.
Quand des parents harcèlent des profs parce que Timéo est HPI et qu’en fait, s’il est odieux en classe c’est juste parce qu’il est sous-sollicité et que ça serait bien de lui faire un programme dédié et de lui accorder plus de temps qu’aux 34 autres gamin·es.
Sur un avis Booking une étoile parce que (je vous promets que je l’ai vu pour de vrai ) “Y’avait pas Canal + à la télé de l’hôtel”, l’avis Google une étoile parce que y’avait pas d’option végan au Buffalo Grill ou que le chef n’a pas voulu faire un gaspacho sans ail pour ma femme allergique à l’ail.
Le mec qui a besoin de répondre que #notallmen, en tout cas pas lui.
Les réunions calées en fin d’aprem parce que le Manager bosse mieux le soir.
Le voisin qui bloque une décision de copro parce qu’il s’en fout de ses locataires.
Et je vais dire un truc tout de suite : il y a une pente glissante qui se dessine ici, et contrairement à mon habitude, je ne vais pas l’emprunter. Parce que si je m’y engage, je vais devoir me positionner sur une question à laquelle je n’ai PAS de réponse : est-ce qu’il faut que les gens s’adaptent au monde, ou que le monde s’adapte aux gens ? Je n’ai pas de réponse. Enfin j’ai un paquet de réponses, mais qui sont toutes contradictoires. Par exemple, il me semble ÉVIDENT que les personnes en situation de handicap sont MISES en situation de handicap par un contexte qui n’est pas adapté à elles, et que changer ça, de l’école à la vie de tous les jours, est de notre responsabilité. En revanche, je ne crois pas que la maîtresse doive créer un programme spécial pour Timéo qui est HPI car Timéo est surtout mal élevé. La question c’est : où se situe la ligne entre les deux ? Absolument aucune idée.
Mais ça tombe bien, car ce n’est pas le sujet que je veux traiter.
Car si toutes les discussions autour de la Bean Soup Theory oscillent entre ces deux pôles (“tu es unique, tu as tes propres besoins et tu mérites d’être entendu·e et qu’on s’adapte à toi” et “nan mais ça va à mon époque tout le monde n’était pas TDAH/intolérant au gluten/offensé et on prenait sur soi”), moi je trouve que cette théorie révèle autre chose.
Elle révèle comment Internet, mais aussi tout, absolument tout autour de nous, tend depuis longtemps à 1/ nous séparer les un·es des autres 2/ nous centrer sur nous-mêmes. Eh oui. Belle perf. Je réussis à partir d’une soupe de haricots pour revenir à ma marotte du moment : l’individualisation du travail et de la société.
Narcisse est bien ordonné
Je crois que “Sommes-nous tous·tes narcissiques ?” est une mauvaise question. Car la réponse est oui, hein. Pour ce qui est de moi, euh… l’existence de cette newsletter devrait suffire à la démonstration. Mais si vous avez eu envie de répondre à ce mail pour me dire que VOUS, PAS DU TOUT… alors vous vous êtes auto-démenti·e. Non, la vraie question c’est POURQUOI sommes-nous tous·tes narcissiques ? Et vous me connaissez. Si Internet est rempli de “what about me?” je suis encline à ne PAS penser que c’est simplement un défaut de caractère. Et aussi à penser que ce n’est PAS juste les autres. Et même à ne PAS penser que ça date d’Internet.
Ça tombe bien, je ne suis pas la seule. Un historien américain, Christopher Lasch (évidemment que je vais faire tous les jeux de mots) publie en 1979 (en 37 avant TikTok) un bouquin qui s'appelle La Culture du narcissisme. Premier truc important : le gros Lasch, il définit le narcissisme non comme de la vanité, mais plutôt comme une fragilité, un vide, une incapacité d’exister sans le regard des autres. Vous voyez. Genre ce besoin viscéral de faire savoir qu’on n’aime pas les haricots parce que sinon, on est qui ? Personne. Mais là où il Lasch les chevaux, c’est avec l’idée que le narcissisme est moins une défaillance personnelle qu’un produit de notre société. Il l’explique par, d’un côté, une économie de consommation qui a besoin, pour tourner à plein régime, de gens perpétuellement insatisfaits, incomplets, qui peuvent se réinventer, se satisfaire ou s’accomplir en échange de menue monnaie. De l’autre côté, vous connaissez la chanson, blabla déclin des religions et de la politique, remplacés par le self-care, l’obsession d’aller mieux et de devenir mieux.
Voilà. Elle est là, la tension : notre autocentrage est le produit de notre isolement, et ironiquement, c’est ce qui nous conduit à chercher chez les autres la preuve qu’on existe. C’est parce qu’on est obsédé·es de nous-mêmes qu’on se retrouve à quémander une attention qui ne nous est pas due. Le problème, c’est quand cette attention (là c’est mon avis, je lâche Lasch) essaye en permanence de nous singulariser non seulement au milieu du collectif, mais parfois à son détriment. Cf. Timéo.
Mais je crois qu’avant d’analyser les effets du bousin, ça peut être intéressant de remonter d’un cran pour en comprendre les causes.
Le début des haricots
Alors j’ai une mémoire 95 % pourrie, qui fait que je ne me souviens absolument pas du contenu de mes cours de philo sur le sujet de l’individualisation et de la perte de lien social MAIS que je me souviens en revanche que j’avais écrit une dissert sur le sujet y’a à peu près 20 piges. Dissert sur laquelle j’ai remis la main et que je vais vous résumer (à l’arrache car je comprends pas tout) (ça vous est déjà arrivé de lire un truc que vous avez produit il y a longtemps et de vous demander comment vous avez pu devenir plus con en prenant de l’âge ? Moi oui.) Je préviens, ça va être subjectif et approximatif, mais j’aime bien l’idée de rentabiliser le travail déjà produit.
Bref, c’est parti, je répète pour les deux du fond : derrière la théorie de la soupe de haricots, il y a deux mouvements. Un mouvement d’individualisation (on nous a rendus tous tout seuls), et un mouvement de recentrage sur nous-mêmes (à nous regarder le nombril). On va tenter de les expliquer.
Diviser pour mieux régner
On ne naît pas narcissique, on le devient. Et ça passe par une première opération qui consiste à nous couper les un·es des autres. Les sociologues répètent depuis Durkheim qu’on ne devient pas soi-même tout seul mais À TRAVERS les autres : leur regard, le fait de compter pour elles et eux et qu'iels comptent pour nous. Retirez le lien, et vous n'obtenez pas un individu libre et souverain qui plane pépouze dans sa petite bulle de chill. Vous obtenez un moi à vif qui, sans miroir, ne sait plus très bien s'il existe. Et qui va donc devoir chercher ailleurs, tout le temps, la preuve de son importance.
La vraie question, c'est donc : qui nous a détaché·es ? À part K2r bien sûr.
Si on en croit des gens qui ont réfléchi à la question depuis 200 ans que ça part en steak, la réponse est simple : le progrès. En fait, la rupture du lien social, c’est le revers de la médaille de trucs qui étaient censés être super sympa à l’origine.
J’ai déjà parlé en long, en large et de traviole de l’individualisation du travail, ou comment la volonté politique adossée à la loi du marché a démonté les collectifs soudés pour nous ranger chacun·e dans notre coin avec nos objectifs perso, nos problèmes perso, notre petite trajectoire perso.
Mais au fond, c’est le même mouvement avec tout ce qui nous unissait. Je dis pas que c’est pas bien. Je dis pas que tout a disparu. Je dis juste qu’au global, déjà, chez nous, on est sorti·es de l’idée de la famille-tribu où l’on naissait, vivait et crevait sous le même toit et on s’est autorisé·es à se construire ailleurs. On est parti·es des villages et zones rurales où tout le monde nous connaissait (et nous jugeait) pour rejoindre les villes et leurs promesses. On s’est éloigné·es des religions, et on a limité le pouvoir de l’Église sur le pays. On a peu à peu déserté les corps intermédiaires, du parti au club de foot, en passant par l’asso de quartier, la MJC et le syndicat.
Au final, en rejetant des liens qui parfois nous enfermaient (ou nous saoulaient), on a aussi laissé filer les liens qui nous unissaient. Qui nous apprenaient à supporter les autres, voire à… déjà, leur parler.
Ça ressemble à du Valeurs Actuelles, ou à papi qui a l’alcool triste au Réveillon, mais rassurez-vous, on est quand même chez CDLT, et je vais dégainer Tocqueville (suivez-le sur les réseaux @TikTokville) pour lâcher ma théorie constructivo-conspi : bien sûr qu’on nous a fait croire qu’on le voulait. Mais faut dire, aussi, que ça arrangeait pas mal de gens. En fait vous savez quoi ? Je vais m’auto-citer citant Tocqueville en 2008 dans ma dissertation, c’est peut-être pas une source fiable mais c’est toujours mieux qu’une IA :
“Dans De la Démocratie en Amérique, Tocqueville explique qu’autrefois, les différents corps intermédiaires formaient des contre-pouvoirs face à l’Etat, alors que dans les sociétés individualistes, formées d’individus solitaires, plus rien ne limite sa puissance. Puisque l’Etat n’a plus à se préoccuper des valeurs, de la « vie bonne », il n’offre aux individus que sa neutralité teintée d’indifférence et la garantie de leur liberté, à laquelle ils répondent par une même indifférence et le repli sur la sphère privée, la recherche de « petits et vulgaires plaisirs ». Cette indifférence des citoyens détruit le lien social car « chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut du moins dire qu'il n'a plus de patrie ». Et cette destruction n’est pas sans conséquence : l’individu qui se croit libre devient la proie d’un asservissement nouveau, celui d’un « pouvoir immense et tutélaire » qui veut « être l’unique agent et le seul arbitre », faisant des individus un « troupeau d’animaux timides et industrieux », ouvrant la brèche aux pires dérives et pouvant mener à terme au totalitarisme.”
En fait c’est golri on sent un peu ma rage en germe non ?
OH ATTENDEZ, JE VIENS DE TOMBER SUR UNE AUTRE PÉPITE de rage quelques pages plus loin. C’est limite émouvant. C’est du CDLT avant l’heure. On sent que j’essaie de me tenir mais que j’y arrive pas :
“Peut-être faut-il, afin de comprendre l’intérêt de chaque individu au renforcement du lien, tenter de comprendre qui peut avoir intérêt à son affaiblissement. La résultante d’une société soudée est, selon Tocqueville, l’existence d’un contre-pouvoir apte à limiter les dérives de la démocratie. Il peut apparaître alors intéressant, sans paranoïa mais parce qu’il est parfois essentiel de questionner les évidences, de se demander quels pouvoirs peuvent souhaiter « diviser pour mieux régner ». N’est-il pas plus facile de pratiquer les réformes que l’on souhaite lorsque l’on fait face à un tissu social fortement désorganisé, où les structures associatives et syndicales sont en déclin, et où le travailleur en veut à l’ « assisté » comme à l’ « étranger » qui représente une menace pour son statut social, et où la majorité de la population considère que les minorités ne souhaitent pas s’intégrer, perception contredite par les minorités elles-mêmes ? Si les dirigeants politiques souhaitent davantage de mixité, de lien social, les mesures à prendre doivent être de cet ordre.”
Pfff franchement, c’était déjà conspi-véner-intello, j’ai rien à ajouter. À m’ajouter. À ajouter à moi. Enfin vous voyez.
Enfin si, pour faire bonne mesure dans cet exercice narcissique sur le narcissisme, je vais quand même citer Margaret Thatcher pour illustrer :
“Et vous savez, la société, ça n'existe pas. Il y a des individus, hommes et femmes, et il y a des familles.”
Allez emballé c’est pesé, passons à nos nombrils.
Chacun·e pour soi
Nous voilà donc séparé·es, chacun·e sur son petit radeau d’individu libre. Et, on l’a établi, le radeau il est pas confort. Si on existe dans le lien à l’autre, alors on rame un peu à savoir qui on est et ce qu’on est quand on perd l’autre.
Heureusement, il y a une solution. Qui est aussi la solution à tout, on le sait : le marché. Soudain, il s'est trouvé des gens absolument enchanté·es de nous vendre le bouche-trou pour colmater notre vide existentiel.
Un exemple. On est en 1971. Une rédac de 23 ans, Ilon Specht, en a ras-le-bol des pubs de cosmétiques où la femme se fait belle pour plaire à môssieur. Elle balance, façon doigt d'honneur au sexisme ambiant, une phrase que vous connaissez peut-être si vous existez : Because I'm worth it. Parce que je le vaux bien. Sur le moment, c'est presque un geste d'émancipation : je me fais belle pour MOI, pas pour vous, et je vaux ce que je vaux, point.
Vous savez très bien où je vais, j’ai pas besoin d’en faire des caisses : le génie du business, que ce soit celui de la beauté, du self-care, de la perf ou du sport, c’est qu’on nous incite à nous conformer aux attentes des autres TOUT en nous convainquant qu’on fait ça pour nous-mêmes. On nous renvoie un miroir flatteur pour ensuite nous faire acheter le miroir. Parce qu’on le mérite. On est tellement uniques, spéciaux, super. Be yourself. But also un peu mieux que yourself parce que si tu es satisfait·e de yourself tu vas pas vouloir acheter des trucs, et nous, on veut vendre des trucs à yourself.
Et maintenant, oui il va bien falloir parler de réseaux sociaux. Enfin, d’un côté, il va falloir, de l’autre, vous savez très bien ce que je vais dire donc vous savez quoi, on va y aller par mots-clés. Bulles algorithmiques. Contenu sur-mesure. For You page. Injonctions. Comparaison. Dopamine. Validation. Chambres d’écho. FOMO. Filtres. Personal branding. Micro-ciblage. Personnalisation.
Bref. On nous a méthodiquement séparé·es en nous disant que c’était le progrès, et une fois qu’on s’est retrouvé·es seul·es et un peu paumé·es, on nous a vendu la seule chose qui nous intéressait : nous-mêmes. Une meilleure version de nous-mêmes. Une image aspirationnelle de nous-mêmes. Nos besoins, satisfaits. Notre unicité, reconnue.
Le truc vicieux, dans cette histoire, c’est que la course à être soi-même est perdue d’avance. Parce qu’en réalité, dans ce monde, on n’est jamais assez. En 6 avant Facebook, c’est-à-dire 1998, le sociologue Alain Ehrenberg a écrit là-dessus un bouquin au titre parfait, La Fatigue d'être soi (perso j’appelle ça un mardi), où il explique que quand une société remplace “obéis” par “deviens toi-même, réalise-toi, exprime ton potentiel”, sous couvert de libérer les gens, en réalité elle les épuise. Parce qu’elle les met constamment face à leur insuffisance. Et il y a toujours une nouvelle insuffisance à trouver qu’il faudrait combler. Mais heureusement, là aussi il y a des solutions. Et, évidemment, elles ne sont pas collectives. On est au bout du scotch ? Il faut changer de mindset. On est stressé·e ? Il faut essayer le yoga. On a l’impression de perdre le contrôle de sa vie ? Il faut méditer. Oui, peut-être qu’on est au bout du scotch parce qu’on est dans un contexte toxique, peut-être qu’on est stressé·e parce qu’on nous demande un taf impossible à réaliser, peut-être qu’on perd le contrôle parce que la vie nous assaille d’injonctions contradictoires, mais plutôt que de questionner le contexte et d’essayer de le faire changer, c’est quand même plus simple de regarder ce qui ne va pas chez nous. D’agir sur nous. J’en reparlerai dans un autre article, mais la sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas ont un nom pour l'industrie qui vit de ça : la “happycratie”. Tout le marché du soin de soi qui s’applique à grands coups d’outils payants à transformer chaque question politique en question psychologique.
Et là où ça peut être emmerdant, c’est quand la quête de soi… devient une fin en soi. Chez les Grecs, le “souci de soi” était un travail sur soi POUR mieux se tenir dans la cité, au milieu des autres. Aujourd’hui c’est un rayon chez Sephora. Et surtout, un moyen de rester chacun·e dans son coin, parce que dans cette quête infinie, les autres sont en réalité… une entrave. Les 34 autres gamins de la classe de Timéo (pardon à Timéo, il m’a rien fait, mais il a le malheur d’être une bonne illustration), juste par leur existence, et parce qu’ils empêchent Timéo de réaliser son plein potentiel, sont une entrave à l’accomplissement de Timéo. Dans un monde où l’on pense collectif, Timéo, par sa brillance de HPI, tire la classe en avant. Dans le monde d’aujourd’hui, on reproche à la classe de tirer Timéo en arrière.
Au fond, c’est pas étonnant qu’on en arrive à être chokbar quand on tombe sur un contenu qui n’est PAS pour nous, qu’on se retrouve dans un groupe qui n’est PAS comme nous, qu’on nous demande d’entendre les intérêts qui ne sont PAS les nôtres, de participer à des projets qui ne nous bénéficient PAS. On est tous·tes rois et reines d’un petit royaume composé de nous-mêmes, en guerre permanente avec les royaumes alentours pour qu’ils évitent d’envahir notre petite bulle de nous.
Pour une fin des haricots
Et donc. Et donc… ben je trouve ça important de le savoir, déjà. Important d’admettre notre propre poutre de narcissisme avant de gueuler sur la paille narcissique dans l’œil du voisin (cette phrase est dégueulasse mais j’ai envie de la laisser donc je la laisse).
Quand on comprend que le narcissisme ambiant est une construction, on fait un truc qui est, et comme c’est important pour moi je vais le mettre en majuscules, UNE URGENCE SOCIALE ET DÉMOCRATIQUE : on arrête d’en vouloir à la terre entière et de s’ériger en permanence contre des autres qui seraient forcément plus défaillant·es que nous. On arrête à la fois d’être la meuf qui chouine car elle n’aime pas les haricots ET les gens qui pestent contre la meuf qui chouine car elle n’aime pas les haricots. On réalise que le “et moi dans tout ça ?” est un cri de détresse, et que la réponse c’est pas “on s’en fout de toi”, ni “pense un peu aux autres” mais plutôt… “et nous dans tout ça ?”.
Nous tous·tes ensemble. On va où ?
Parce que le problème avec toute cette merde, c’est que tant qu’on se bat ENTRE NOUS ou qu’on ramène la couverture À NOUS, on oublie le truc le plus important : faire chier les gens AU-DESSUS DE NOUS. Ça semble hyper vindicatif, mais en fait on appelle ça : la démocratie. Les contre-pouvoirs. Et pour faire chier les gens au-dessus de nous, il faut qu’on soit ensemble. Qu’on arrête de se tirer la bourre ENTRE NOUS, à se comparer aux infirmières pour dire qu’on pourrait bosser plus vu qu’elles le font, à reprocher au collègue épuisé de prendre des arrêts, à gueuler sur les juges, les étranger·ères, les cheminots, les chômeur·ses, les allocataires du RSA, les jeunes, les vieux, les livreurs, les agriculteur·ices, les profs, les bobos, les gens qui n’ont pas d’autre choix que d’utiliser leur caisse, les mères, les maires, Bruno Le Maire. Ah si, pardon, lui on peut.
Et quand je dis URGENCE DÉMOCRATIQUE, je ne pense même pas que j’exagère, car si vous vous souvenez de l'étude qui m'avait déflagré le ciboulot il y a quelques mois, sur le lien entre vécu au travail et affiliations politiques, c'est à peu près ça qu’elle raconte. Elle dit que le meilleur prédicteur des attitudes politiques, c'est la confiance, et par extension, la défiance. La question centrale en fait c’est : à qui on ne fait PAS confiance ? La défiance verticale (envers l'institution, la direction, le système) produit de la colère qui cherche du collectif. Aka “faire chier les gens au-dessus de nous”. Aka une démocratie qui fonctionne. La défiance horizontale (envers ses pairs, ses collègues, les gens d'à côté, les étrangers) produit soit du vote d'extrême droite, soit de l'atonie. Et oui, purée, on passe d’une soupe de haricots au vote RN, mais je pense que le “et ceux qui aiment pas les haricots hein, HEIN ?” c’est de la défiance horizontale à l’état pur. C’est regarder l’autre non pas comme potentiellement allié·e dans son altérité, mais comme une menace. C’est reprocher à l’autre d’avoir une plus grosse part du gâteau que soi, au lieu de s’allier à l’autre pour demander au chef de faire un plus gros gâteau.
Si vous voulez une illustration qui fout les poils, mais genre véner, de ce que je raconte, je vous recommande les documentaires de Deeyah Khan, et notamment celui où elle va à la rencontre des suprémacistes blancs. Je vous PROMETS que ce seront les 55 minutes les mieux utilisées de votre semaine (alors quand même, gros GROS TW : vraiment, faut avoir le cœur très très accroché, si vous le sentez pas n’y allez pas). Je vous le pitche : Deeyah, après un passage à la télé, se prend une vague de commentaires d’un racisme inouï. Elle décide, parce que c’est une queen, d’aller à la source : elle rencontre tout ce qu’elle peut d’organisations néo-nazies et suprémacistes aux États-Unis. Enfin quand je dis les organisations : elle y rencontre les gens. Elle passe du temps avec eux. Pour finir, après avoir créé un lien et tenté de comprendre comment ils en sont arrivés à rejoindre ces organisations, par leur demander ce qu’ils pensent d’elle, mais aussi des commentaires qu’elle a reçus. Et sautez la suite si vous voulez parce que c’est UN GROS SPOIL : elle en retourne plusieurs. Je vous assure. Juste par la force du lien. De l’échange. De l’écoute. C’est du Louis Theroux mais sans la moquerie. C’est fou.
Bon, voilà.
Ça m’a fait du bien d’écrire cet article, parce que c’est un peu en l’écrivant que j’ai compris pourquoi j’arrive pas à arrêter de penser à la Bean Soup Theory. C’est à la fois un incroyable principe explicatif en soi, et par son existence, aussi un doigt pointé vers précisément là où est le problème qu’il faut qu’on dépasse : celui du collectif. En fait, ce que ça nous raconte, c’est notre besoin de réapprendre à exister les un·es avec les autres, à compter pour des gens et à ce que des gens comptent pour nous, à porter sur soi comme sur les autres un regard plus prompt à pardonner et à se remettre ensemble à la même table, même si on n'est pas d'accord sur les haricots.
CDLT,
Sev
🏄 LE BOARD DE CDLT
Mes excuses car la dernière fois, j’ai AUSSI oublié de mettre le Board. Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :
Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale
Cécile - Chief Digital and Manual Officer
Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture
MJOLN - Directrice de Cabernet
Md - Chief Revenue et Repartie Officer
Lauren - Chief Illegal Officer
Nicoquillet - Financial TripAdvisor
Emilie - Head of Asocial Media
Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability
Boris - Partner social
Wwahya - Director of Superhuman resources
Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Agathe - Chief cinq asset management officer
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael - CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.

