Une histoire conspi-véner de l'individualisation du travail

Du décret d'Allarde au "work hard play hard" : contribution à une histoire matérielle et critique du "tous tout seuls" et des ressorts politiques, économiques et idéologiques de l'individualisation du travail, XVIIIᵉ–XXIᵉ siècle, menée en aquaplanning sur l'autoroute de la certitude historique

CDLT
17 min ⋅ 28/05/2026

📚 Point livre : Le Monde. Il y a eu un article sur Ciao les nazes dans Le Monde. Si ! Il est là. Et même dans la version papier. Je suis tellement saucée on dirait un bœuf bourguignon. Et attendez c’est pas fini : on en a aussi parlé dans mon podcast adoré Thune (merci Laurence <3) et j’ai été interviewée pour Trends Tendances (bisous les Belges). Le bouquin est toujours dispo en librairiiiiie.

🍷 Point event : j’ai trouvé un autre salon littéraire combinant mes deux passions (les livres et la picole) ! Le dimanche 7 juin, je serai au Festival Livresse à côté de Metz !

💶 Point soutien de la création : on est à 259 € ce mois-ci sur le Tipeee de CDLT et en fait vous êtes incroyables quoi. Voilà.

🎙️ Point podcast : cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT sur toutes les plateformes. LE LIEN.

Croyez-moi ou pas, j’avais commencé à écrire un article bien fat, bien socio-psycho-philo, et je me suis dit que la vie était dure, qu’il faisait moche (à l’époque) (good old times), que j’avais pas la tête à ça là tout de suite. MAIS je me suis sincèrement dit qu’en revanche, un bon gros article historique, ça, ça serait cool. Détente. Pas prise de tête.

Faut dire qu’il y a un sujet historique qui m’excite franchement : essayer de comprendre comment on en est arrivé à ce que le travail soit aussi individualisé aujourd’hui. Ces temps-ci, interview après interview, je raconte que ce que je fais avec CDLT et avec le bouquin, c’est de montrer que ce qu’on vit chacun·e dans son coin en pensant que c’est notre faute est en fait beaucoup plus systémique qu’on ne croit. Mais le travail n’a pas toujours été aussi individuel. On n’a pas toujours été autant “tous tout seuls”. Au contraire. Et non seulement, on n’est pas si “tous tout seuls” depuis si longtemps, mais surtout, ce n’est pas arrivé par hasard.

Et c’est cette petite histoire conspi-véner de l’individualisation du travail en France que j’ai envie de vous raconter.

Parenthèse que vous pouvez sauter pour vous préserver (même si, pour une fois, on sera sur un article d’une longueur décente). Je vais tenter de vous raconter tout ça comme le ferait Madame M. Madame M, c’était ma prof d’Histoire de Première et de Terminale. Madame M racontait l’Histoire comme si on y était. Quand je repense à ses cours je me VOIS en train de prendre la Bastille, je me VOIS en Allemagne de l’Est à lancer la douche pour couvrir ce que je raconte car mon téléphone est sur écoute. Madame M était une légende, elle avait le verbe haut et le postillon joyeux, on s’écrivait des blagues dans les marges de mes copies. Madame M était une gauchiste grande époque, elle faisait grève mais elle nous faisait quand même cours car le bac approchait. Madame M nous avait prévenu·es que l’économie grecque allait flancher, qu’il y aurait des tremblements de terre dans le Maghreb, que l’eau deviendrait une ressource rare et que les US étaient capables du pire comme du meilleur. Toute ma culture historique et géopolitique, c’est elle. Mon année de Terminale, c’était la dernière année d’enseignement de Madame M avant la retraite. Mais Madame M est décédée l’année suivante d’un cancer du poumon, car Madame M fumait comme un pompier. À son enterrement, il y avait plein de ses anciens élèves, dont beaucoup, BEAUCOUP étaient devenus profs d’Histoire. Je pense souvent à elle.
Cet article est une sorte d’hommage à Madame M, la plus grande punk de l’Académie de Versailles, mais sans aucune garantie de justesse académique. Disons que ma vision historique est une version biaisée et librement inspirée du taf d’autres gens, comme la queen Danièle Linhart et la queen Dominique Méda (ok, parenthèse dans la parenthèse, pardon je vais me la péter mais j’en ai TROP besoin : l’autre soir, j’étais avec Mouvement T à une soirée de l’ADN Le Shift sur le travail, et Dominique Méda allait partir, la pauvre, quand je lui ai littéralement sauté dessus pour fangirler comme si j’avais 10 ans et que je rencontrais les 2be3, et croyez-le ou pas, je lui ai dit qui j’étais, elle m’a répondu “Ah mais oui, vous avez eu un superbe article dans Le Monde”) (voilà, je peux mourir) (le plus tard possible).

1/ On va commencer par l’Ancien Régime (la période, pas Dukan)

Dans l’Ancien Régime, si on veut exercer un métier en ville, il n’y a pas de jobboard pour postuler et on n’ouvre pas sa petite auto-entreprise en 48 h grâce à une néobanque qui nous permet d’éviter d’interagir directement avec l’URSSAF. Si on veut exercer un métier, il faut faire partie d’une corporation (à l’époque on n’utilisait pas le mot mais là on va dire “corporation” pour gagner du temps).

Les corporations, c’étaient des communautés organisées, hiérarchisées, avec leurs règles et trois modes dans le game : beginner (l’apprenti, en formation et généralement logé par le maître), intermédiaire (compagnon, qualifié mais pas encore expert, en train de préparer son chef-d’œuvre) et expert (le maître, qui possède le biz et les outils de production).

Ce corps de métier assure trois trucs : la transmission du savoir-faire (= l’ancêtre du CAP et du CPF quoi), la fixation des critères de qualité, et la protection, avec des caisses communes pour soutenir les membres et leur famille en cas de coup dur (= l’ancêtre de la prévoyance et même parfois de la retraite et même un peu de la sécu).

Mais mais mais. Quand je vous dis “si vous vouliez exercer un métier, il fallait faire partie d’une corporation”, c’est pas une histoire de candidature spontanée sur lettre de motiv. Parce qu’à un moment (dans certaines branches et dans certaines villes notamment, pas toutes) vu que c’est quand même assez cool et pas mal rentable d’être maître, les membres des corpos commencent à s’arranger pour que la maîtrise reste en famille : droits d'entrée prohibitifs, chef-d'œuvre de plus en plus inatteignable… Vu que l’ascenseur n’existait pas, on va parler d’escalier social : il s’est mis à manquer quelques marches à l’escalier social, avec des compagnons qui se retrouvaient coincés dans une sorte de salariat à vie au service de boss très occupés à garder leurs privilèges et à les léguer à leurs gamins (ça me rappelle un truc, je sais pas quoi).

Et là PAF, la Revolución. En 1791, les Révolutionnaires, qui sont pas hyper fans du concept de privilèges et de corps intermédiaires, décident de lâcher un grand tir de bazooka sur les corporations jugées fermées, népotiques et semi-mafieuses (c’est eux qui analysent, c’est moi qui résume). En mars 1791, le décret d'Allarde (à ne pas confondre avec le film où Bruce Willis dézingue des Allemands dans une tour) supprime les corporations de maîtres et prône la liberté du commerce, la liberté d'entreprendre et la liberté de bosser pour qui on veut (je vous passe le prequel, qui avait eu lieu en 1776 avec l’édit de Turgot, qui avait essayé de faire tout pareil mais s’était fait dégager comme un Premier ministre sous Macron). Désormais, pour exercer un métier, il suffit de payer une patente (= pensez URSSAF). Là, c’est un peu, en termes techniques, la fête du slip : enfin libérés des corporations de maîtres, les compagnons et apprentis se réunissent dans des “coalitions ouvrières” qui ressemblent étrangement à ce qu’on appelle aujourd’hui des syndicats, pour aller, par exemple, demander des tarifs (= pensez salaires) décents aux patrons. Des gros oufs.

Mais la ouferie ne oufe pas longtemps, car ça ne fait pas trop plaisir aux bourgeois cette histoire. Moins de trois mois plus tard, un avocat breton du nom d’Isaac Le Chapelier qui n’est pas fou fait voter une deuxième loi qui va un cran plus loin : elle interdit toute forme d’association de gens d'un même métier, toute forme de coalition ouvrière (comme patronale), supprime leur droit de se nommer un porte-parole et de se réunir pour, je cite : “prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs”. Prétendus. Car oui il n’y a pas que les emails qui peuvent être passifs-agressifs, les lois aussi. Attendez, je le recite, dans son exposé de la loi, il dit : “Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation.” Entre l’individu et l’État, il ne doit plus rien y avoir. La visée est émancipatrice, mais dans les faits, ça veut dire que le citoyen qui bosse, sans “intérêt intermédiaire”, se retrouve seul tout pour négocier avec le boss. En bref, les syndicats n’existent même pas encore que la loi Le Chapelier les interdit. Ironie de l’aptonyme, Le Chapelier va se faire séparer la tête du corps peu ou prou en même temps que Louis XVI, mais sa loi et ses effets vont durer encore un siècle.

Et quand on y pense (l’analyse qui suit vient de moi, en roue arrière sur la départementale de la pertinence), toute cette histoire, c’est un peu l’origine de plein de maux. Le premier, c’est la méfiance envers toute forme d’organisation des travailleurs·es. Le second, c’est cette impression que si tu leur donnes la main (supprimer les corporations), iels vont vouloir le bras (un salaire décent). Le troisième, c’est qu’en démolissant le collectif qui enfermait, on a aussi dégommé celui qui protégeait. Le quatrième, c’est de présenter l’individualisation du travail comme un cadeau, en l’associant à la liberté et au progrès.

Vous vous en doutez, on va les recroiser.

2/ On est à l’usine

Énorme plot twist au XIXᵉ siècle (parenthèse, mais ça ferait un excellent titre de livre d’Histoire) (ça marche aussi pour le XXᵉ) (et, j’en ai la douloureuse impression, pour le XXIᵉ) : ce travailleur “libre” tout seul, par le pouvoir pas magique mais plutôt mécanique de la Révolution Industrielle, afflue en masse pour venir s’entasser avec plein d’autres travailleurs “libres” au même endroit, aux mêmes horaires, devant les mêmes machines. Ces gens à qui on a interdit de se regrouper, on les regroupe un paquet d’heures par jour dans les usines et ateliers.

Bien sûr que paf ça fait des Chocapic. Le collectif dézingué par Le Chapelier se reforme tout seul, mais c’est un collectif beaucoup plus large et beaucoup plus inquiétant pour les patrons : un collectif de classe. Des gens qui ne font pas le même taf mais qui vivent la même merde et qui, malgré l'interdiction, montent des caisses de secours clandestines, des “sociétés de résistance”, des chambres syndicales qui n'ont pas le droit d'exister mais existent quand même.

Face à l’insurrection qui gronde, en 1864, Napoléon III (la revanche des Napoléon) dépénalise la grève et en 1884, presque un siècle après Le Chapelier pas fou, la loi Waldeck-Rousseau re-légalise les syndicats. Qu’on s’entende, c’est pas par bonté de cœur. Les républicains voient le syndicat, légalisé et encadré, comme un moyen d’institutionnaliser le conflit : ça transforme la révolte en négociation, l’émeute en réunion paritaire. Bref, on rend le collectif légal pour le rendre gérable.

Et c’est là, pour les Swifties parmi nous, qu’arrive Taylor.

Frederick Winslow Taylor observe ses ateliers, et il trouve qu’il y a un truc qui cloche. Comme tous les patrons depuis que le monde est monde, il trouve que ses ouvriers glandouillent. Il appelle ça la “flânerie systématique”. Ce qui nous intéresse là-dedans, c’est le “systématique” : les ouvriers ralentissent ensemble, exprès, en se coordonnant. Parce qu’ils savent deux trucs que leur patron ne sait pas : le temps réel que prend une tâche, et la bonne façon de la faire. Par leur savoir, ils ont donc un pouvoir, et même, ce que Taylor n’aime pas du tout : un contre-pouvoir.

Si Taylor avait eu LinkedIn, il en aurait fait des posts et des webinaires, parce qu’à ce moment-là, il décide de scientifiser (scientiser ? scientologiser ?) sa reprise de pouvoir, qué s’appelorio l'Organisation Scientifique du Travail, et qui va rendre Taylor rich. Et ça tient en trois grands axes :

  • Séparer la tête des mains : d'un côté, des ingénieurs qui pensent le travail. De l'autre, des ouvriers qui l'exécutent. Moins l’ouvrier réfléchit, mieux on se porte. Moins il détient de savoir-faire, moins il a de pouvoir.

  • Découper le geste : turbo-Pomodoro, on découpe chaque tâche en micro-opérations chronométrées. Résultat, plus personne ne maîtrise un métier, mais chacun en maîtrise un fragment et donc, chacun est remplaçable.

  • Payer au rendement : individuellement. La paie d’un ouvrier dépend de sa cadence. Là où c’est vicieux-malin et malheureusement trop inspirant pour les siècles suivants, c’est qu’à la seconde où le collègue d’à côté ralentit, ce n’est plus un camarade de galère, c’est un générateur de manque à gagner. Et c’est comme ça qu’on rend la solidarité contre-productive et qu’on transforme la collaboration en compétition. Purée, ça ring a bell, hein.

Mais bien sûr, le taylorisme, c’est pas une étape de plus vers la bérézina du collectif, c’est un progrès on a dit. La productivité explose, les prix baissent, et les salaires montent. On vaut peut-être moins, mais on gagne plus (pendant un temps). Il se répand lentement partout. En France il fait l’objet de résistances (ça fait grève chez Renault en 1913 quand on essaye d’instaurer notamment le chronométrage, mais la grève échoue) mais il se déploie dans l’entre-deux-guerres.

Ses principes, oh, ses principes, oui, ils vont durer.

Dès les années 1920, un certain William Henry Leffingwell décide de transposer les principes de Taylor au travail de bureau : il chronomètre les dactylos, mesure les gestes, standardise le classement. Un siècle plus tard, on a juste raffiné l’outil : le ticket Jira, le tableau Kanban, le temps facturé à l’heure. Toute personne qui a songé à se reconvertir et puis s’est dit “ouais mais je sais rien vraiment faire” parce que son job est hyper-spécialisé, ou un petit rouage dans une grande machine corporate qui fait qu’on participe à des tâches mais qu’on a rarement la main sur tout le produit fini, devrait voir de quoi on se parle.

3/ Glorious Bastards

Bon. Parce que ça arrive, parfois, là on va parler d’une époque où ça va bien, j’ai nommé (enfin, Jean Fourastié a nommé) Les Trente Glorieuses. C’est important de se souvenir que ça existe.

Au sortir de la guerre, à partir de 1945, dans une économie florissante on va construire le modèle de travail le plus protecteur que la France ait jamais connu. On va collectiviser du collectif à balle. La ouferie va oufer. 1945 : la Sécurité sociale, un système solidaire, mutualisé, pour qu’on soit plus seul·es face à la merdouille de la vie. 1950 : on rétablit les conventions collectives (Vichy les avait flinguées ainsi qu’un paquet de syndicats, je vous passe cet épisode qui mériterait son article entier) et on crée le SMIG, le premier salaire minimum légal de l'histoire du pays. 1956 : on passe à trois semaines de congés payés. 1969 : quatre semaines. 1970 : le SMIG devient le SMIC, et les salaires sont mensualisés. Les salaires alors dépendent des branches, des coefficients, de l’ancienneté, tout ça se négocie au niveau de la convention collective. BREF, il fut un temps que les moins de 100 ans ne peuvent pas connaître où les choses allaient vers le mieux.

Le sociologue Robert Castel a appelé cette période la société salariale. L'idée : pour la première fois, le travail salarié devient un grand opérateur d'intégration sociale. Avoir un emploi, c'est être quelqu'un, être protégé, être dedans. C’est de là que nous vient cette idée persistante du CDI comme carte de membre de la société en France.

Bon. Évidemment, ça ne marche pas pour tout le monde. Si on est un bonhomme, en CDI, à temps plein qui fait toute sa carrière dans une même boîte, c’est un âge d’or. Si on est une femme (ou encore pire une femme de commerçant) un·e travailleur·se précaire, immigré·e, dans les marges, la parenthèse est vachement plus en chantier.

Et comme toute parenthèse, elle ne dure pas.

Parce que d’un côté, on a une jeunesse qui questionne ce petit projet pépère du CDI à vie qui implique, avant tout, de fermer sa gueule et de rester à sa place. Parce que, de l’autre côté, l’économie se met à aller beaucoup moins bien dans les années 70. Choc pétrolier de 1973, crise, chômage, on voit le mood.

Et comme dans toute crise (cf. passé), un ennemi est tout trouvé : le collectif, justement. Qui étouffe. Il est temps de s’en (re)libérer.

4/ Les années 80 : épaulettes et dérégulation

Là, le coup de génie, c’est une prise de judo que même le fils spirituel de Teddy Riner et David Douillet il aurait pas osé. Et oui, bien sûr, je vais résumer à la zob Le Nouvel Esprit du capitalisme de Luc Boltanski et Ève Chiapello (en même temps, résumer 900 pages autrement qu’à la zob, je vois pas comment c’est possible).

Dans les années 60-70 cohabitent deux grandes critiques du capitalisme. La critique sociale : vous exploitez les gens, vous les payez mal, vous creusez les inégalités, c’est le discours historique des syndicats et du mouvement ouvrier. Mais avec mai 68 et la jeunesse pré-citée, une deuxième critique émerge, que Boltanski/Chiapello appellent la critique artiste, portée par les cadres, les jeunes diplômés, les créatifs. Celle-là, elle voit le travail comme aliénant, répétitif, hiérarchique, bref : chiant. Un refus du métro-boulot-dodo, d’être une ligne dans une grille de convention collective, re-bref : une demande de sens.

Et c’est là qu’arrive la prise de judo. Le capitalisme des années 80 fait un truc d'une intelligence diabolique. Il ne combat pas la critique artiste : il l’intègre. Il dit : mais vous avez tellement raison. La hiérarchie pesante, les petits chefs, les procédures, la routine ? Insupp’, on est bien d'accord. Et c’est LÀ, LÀ MES AMI·ES, qu’apparaît tout ce vocabulaire dont on fait encore des memes aujourd’hui : autonomie, projets, agilité, collaborateur·ice. C’est LÀ qu’apparaît le travail qui ne doit pas juste être un travail, mais un lieu d'épanouissement personnel, de réalisation de soi. C’est LÀ qu’on cesse d’être des numéros et qu’on devient des “talents”.

Et ça, pardon, mais c’est magistral. Parce qu’en avalant et en digérant la critique artiste, on peut, pardon, chier tranquillement sur la critique sociale. Car toute cette libération du travail, elle vient avec : la désindexation salariale (les salaires décorrélés de l’inflation), la “modération salariale” (en gros, freiner la hausse des salaires pour le bien de tous, enfin de la compétitivité de la boîte qui ruisselle bien évidemment sur le bien de tous), la flexibilisation des contrats et la facilitation des licenciements et, last but not least, l’individualisation des salaires. Ben oui. Puisque tout le monde est un “talent” unique, on ne va pas s’appuyer sur une grille bête et méchante et des critères autoritaires comme l’ancienneté pour fixer les salaires. Ben non. Chacun·e a droit à son salaire unique de personne unique. Et c’est LÀ, c’est là qu’on déploie l’arsenal : entretien annuel d’évaluation, prime au mérite, plan de développement personnel. C’est là, que, tous uniques, on se retrouve joyeusement tous tout seuls.

C’est donc assez logique que les années 70-80 soient des années de déclin assez véner du syndicalisme. Et là, même pas besoin de l’interdire ou de le limiter : on le rend hors-sujet, vu que les négociations sont de moins en moins collectives. Et puis quand c’est chacun pour soi, se syndiquer, c’est potentiellement se tirer une balle dans le pied (c’est, ironiquement, pas très team player). Bref, pas besoin d’interdire les syndicats, il suffit de les ringardiser, emballé c’est pesé. AH attendez, vous voulez un peu d’ironie ? C’est gratuit, offert par la maison. C’est sous Mitterrand, en 1982, qu’on a les lois Auroux qui, notamment, instaurent l’obligation de négocier chaque année dans l'entreprise. Sur le papier, c’est un progrès, avec la naissance d’une “citoyenneté d’entreprise”. Mais dans un jeu d’œuf et de poule, ça a été concomitant avec l’affaiblissement du syndicalisme. L’œuf : là où les négos se faisaient au niveau des branches, en descendant d’un cran, on décentralise le dialogue social, on affaiblit le pouvoir de pression, et tout dépend de la puissance du syndicat dans une entreprise donnée. La poule : vu que les syndicats perdent de la puissance (sous l’effet, aussi, de la désindustrialisation, du chômage de masse, de la tertiarisation), leur pouvoir d’action dans les entreprises baisse.

Vous avez vu comme l’histoire se répète ? Tout ce que la critique artiste demandait a été accordé sous le bon packaging bien pailleté de la libération, pour, par la force des choses, bien niquer tout ce que le travail avait de collectif. Tout le monde, bien bien libéré des fameux “intérêts intermédiaires”, se retrouve bien bien tout seul dans sa petite trajectoire unique, à négocier tout seul, à performer ou sous-performer tout seul et surtout, à voir les autres non pas comme des allié·es, mais comme des concurrent·es, contre qui on se bat pour choper une plus grosse part d’un gâteau qui grossit pas.

Et paf. Ippon. Car bravo, vous êtes un individu. MAIS SURTOUT, SURTOUT, vous l’avez voulu, vous l’avez eu. Donc vous allez pas vous plaindre en plus ?

Et c’est pour ça, ma bonne dame, que c’est si compliqué de revenir en arrière.

5/ Aujourd’hui : y’en a un peu plus, je vous le laisse ?

Mais attendez, c’est pas fini.

Nous les talents, nous les collaborateur·ices, nous les gens uniques avec nos trajectoires uniques, on n’a pas encore TOTALEMENT réussi notre libération de l’emprise des méchants intermédiaires entre nous et l’État.

Il nous reste une mise à jour à effectuer.

Et cette mise à jour, accrochez-vous, elle a été décrite par Michel Foucault, dès 1978-1979, dans un cours au Collège de France nommé Naissance de la biopolitique. Dans ce cours, Michmich épluche très sérieusement les travaux d'économistes américains ultra-libéraux. Notamment un certain Gary Becker et sa théorie du “capital humain” : tout ce qu’on est (nos études, notre santé, nos compétences, notre réseau) fait de nous un capital. Un capital qu’on ne possède pas, un capital qu’on est (c’est marrant, ça va bien boucler avec l’article socio-philo que j’avais commencé à écrire et que je ferai plus tard).

Foucault y voit un changement de logiciel anthropologique : si on suit cette idée, alors l'individu n'est plus du tout un travailleur qui loue sa force de travail à un patron, il devient, accrochez-vous, un homo œconomicus, “entrepreneur de lui-même”. Attendez je vous sors la quote exacte parce que ça fait exploser la cabeza :

entrepreneur de lui-même, étant à lui-même son propre capital, étant pour lui-même son propre producteur, étant pour lui-même la source de ses revenus

Il met alors le doigt sur une forme de logique théorique, encore abstraite, venue des US et… PURÉE, EH BIEN nous on vit dedans. Ce qui est en 1979 encore un concept devient, en France en 2008, un statut juridique : l’auto-entreprise.

Et ce qui est fou, quand on y pense, c’est que l’auto-entreprise c’est l’achèvement presque parfait de la logique de “libération” et donc d’individualisation du travail. Si on ne fait plus partie d’une entreprise mais qu’on devient une entreprise, alors par définition, on n’a plus de collègues mais des concurrents. On ne fait pas grève contre soi-même. On ne se syndique pas contre soi-même. On n’a pas d’intérêts communs avec d’autres que soi-même.

Et bien sûr, c’est du progrès. Une libération. Ajoutez à ça une petite pincée de startup nation, de valorisation de l’entrepreneuriat, d’aspiration à “être son propre boss” et PAF, non seulement on ne se pense clairement plus comme des membres d’un collectif, mais on n’est même plus, factuellement, des membres d’une entité.

Et il n’y a pas besoin d’être indep pour vivre la dep, car “l’entreprise de soi” ce n’est pas qu’une case URSSAF, ça tient plutôt de l’atmosphère globale. Parce que même avec un CDI, on nous enjoint à exactement la même chose, et je ne parle même pas de l’intrapreneuriat. Non, en tant qu’individus, il faut faire fructifier le capital que nous sommes. Développer notre personal branding, poster sur les réseaux, gérer notre carrière, monter en compétences, networker, rester à jour, prendre des initiatives, profiter des vacances pour lire des bouquins de business. Pourquoi ? Parce que même en salariat, l’incertitude sur l’avenir est là et la compétition féroce.

C’est ce que la queen Danièle Linhart appelle la “précarité subjective” : hériter en tant que salarié·es de l’angoisse du boss sans même avoir le pouvoir d’agir dessus. Vous voyez, le “ah c’est difficile le biz en ce moment”. Même chez des gens avec un job “stable”, il existe une pression permanente, une menace permanente et surtout, une ligne d’arrivée qui bouge en permanence. L’inconfort devient la norme : on n’est jamais sûr·e d'y arriver, jamais sûr·e d'être à la hauteur, toujours en train de courir après le prochain objectif, la prochaine éval, la prochaine “montée en compétences” sur une nouvelle techno au risque de devenir obsolète.

Et il n’y a rien de mieux, pour créer de la “précarité subjective”, que d'être absolument tous tout seuls, uniques, chacun·e dans notre coin, à dépendre non pas de la reconnaissance de nos pairs, ou même de la reconnaissance de l’organisation, mais de celle de notre N+1. Une seule personne. Linhart appelle ça, parce qu’elle adore les punchlines : “la laisse qui relie chacun à son supérieur”.

Et cocorico ! On est clairement sur le podium des pays les moins syndiqués de l’UE et des pays riches. Dans les années 70, selon les estimations, on est encore entre 20 et 40 % de salarié·es syndiqué·es (il y a débat). Aujourd'hui, on est autour de 10 %.

Et bon, ça s’accompagne très logiquement, j’en parle SOUVENT (ici pour la première fois, et dans l’article sur le sport, et dans l’article sur le burn-out, et dans celui sur le féminisme corporate, et dans le bouquin dans le chapitre sur le yoga) d’un mouvement perpétuel de remise de responsabilité sur les gens imported directement from les US. Ça va pas top ma puce ? T’as essayé le yoga/le sport/la méditation/faire une formation/te faire coacher ? Hein, quoi, voir ce qui déconne dans nos process, notre culture et notre orga du travail ? Essaye le yoga d’abord.

C’est pour ça qu’aujourd’hui, vu qu’on est “libres”, qu’on EST un capital, qu’on EST des entreprises, c’est sur nous, les gens, les individus, que reposent à peu près toutes les injonctions imaginables, vu qu’il est de notre responsabilité d’entrepreneurs de nous-mêmes de nous auto-fructifier la poire. Des injonctions sur nos têtes (méditer, développer notre gratitude, faire une thérapie, tenir nos névroses en laisse, gérer notre charge mentale, travailler notre confiance en nous mais aussi bien sûr lâcher prise), sur nos corps (dormir (pardon, parenthèse dans la parenthèse, mais je ne me remets toujours pas du concept de recevoir une NOTE d’un outil de tracking de la qualité de notre sommeil) (UNE NOTE) (COMME À L’ÉCOLE) (on a réussi à faire un enjeu de perf du dernier moment de liberté qu’il nous restait), bien manger, rester minces, faire du sport, se relaxer), sur nos skills (monter en compétences, se tenir à jour sur la tech, se tenir à jour de l’actu et des tendances, se personal brander, projeter de la win, réfléchir à comment ne pas se faire remplacer par des IA), sur nos vies perso (avoir des passions mais performantes, réussir ses amitiés, son couple, ses enfants, vivre des expériences mais en respectant la planète), mais tout ça en restant positif·ves dans un monde qui part en steak.

Ça pue tout ça non ?

Oui, un peu hein.

Mais vous me connaissez. J’en ai marre des histoires de trucs qui vont vers le pire présentés comme si c’était inéluctable. Donc je vais partager avec vous trois trucs qui, à défaut de renverser la vapeur, me donnent, perso, un peu d’espoir sur la question du retour du collectif.

1/ Le collectif a migré

C’est pas la première fois que je vous fais ce topo, je sais. Je pense que le collectif tend à réapparaître, sous des formes différentes d’avant, sur Internet. Le Web. La Toile. Et parce que ça ne ressemble pas à ce qu’on connaît, on a tendance à le sous-estimer. Je crois (je ne l’ai pas encore lu, c’est prévu juste après Mauvignier, j’en suis aux ¾ donc c’est pour dans 6 à 8 mois) que c’est ce dont parle le dernier livre de Lennie Stern.

Reddit et les outils de messagerie sont utilisés pour organiser l’action collective. Les réseaux sociaux pour créer, à grands coups de memes et de tendances, une culture protestataire (bien que lol) du travail. C’est avec Internet que des notions comme le burn-out, la charge mentale, la toxicité ont pu se répandre, et mettre des mots sur les choses, c’est le début. Rien que l’idée que vous soyez, oui vous, plusieurs milliers à me lire, là, peut-être en même temps (ça me file des frissons), ou à commenter mes conneries sur Insta, eh bien c’est une forme d’expérience commune, aussi.

2/ Le collectif renaît là où on l'avait le mieux tué

Par un plot twist sur le plot twist, c’est parfois chez les travailleur·ses les plus atomisé·es qu’on observe une forme de renaissance de l’action collective. Par exemple, les travailleur·ses de plateformes (livreur·ses, VTC, en France environ 600 000 personnes en 2023) se sont organisé·es à travers toute l’Europe, des collectifs ont même réuni un Forum des alternatives à l'ubérisation au Parlement Européen. En octobre 2024, l'Union européenne a adopté une directive sur le travail de plateforme, avec la notion de “présomption de salariat”, en gros, un renversement de la charge de la preuve : ce n’est plus au livreur de prouver devant le tribunal qu’il est salarié, mais à la plateforme de prouver qu’il ne l’est pas. Oui, bon, c’est pas encore le Grand Soir, ça reste de l’exploitation et une infime minorité des travailleur·ses de plateforme sont syndiqué·es, la directive n’est même pas encore transposée chez nous mais… je sais pas, ça fait pas du bien, un pas dans l’autre sens ?

D’autres exemples ? En 2017, c’est la loi El Khomri qui a été l’étincelle menant à la création du premier syndicat de travailleur·ses d’un domaine jeune sans historique de lutte collective : le jeu vidéo. Même aux US, même dans la tech, ça a beau être encore un mouvement naissant, les travailleur·ses commencent à lancer des syndicats.

3/ Quelques lueurs d’espoir en vrac

Ajoutons aussi que, même si elle va prendre son temps et qu’elle ne sera pas parfaite, l’application de la directive européenne sur la transparence des salaires, eh bien c’est aussi un mouvement dans l’autre sens. Des trucs comme l’obligation pour les grosses boîtes de rendre publics les salaires par genre et celle de justifier tout écart supérieur à 5 % à niveau de poste comparable… ben ça va, par la force des choses, forcer à un peu désindividualiser tout ça. Ça se prend.

Ajoutons aussi que des assos comme Mouvement T, et des syndicats nouvelle génération comme le Printemps Écologique se créent justement pour apporter la force du collectif à de nouvelles personnes.

On peut aussi chercher du signal faible du côté des projets coopératifs qui essaiment ici et là. Des SCOP, les sociétés coopératives, la plus connue étant Duralex, mais aussi des coopératives d’indeps, comme Smart en Belgique qui recrée du collectif pour recréer de la protection, ou des coopératives de branches, comme celle des livreurs à vélo.

En bref

Ce qui est marrant, c’est qu’on peut voir tout ce que j’ai raconté ici de deux façons. Soit une descente inéluctable vers l’individualisation du travail, soit… une sorte de balancier perpétuel, qui navigue entre deux extrêmes pour essayer, petit à petit, de trouver un entre-deux protecteur sans être enfermant. Je suis bien sûr dans la deuxième équipe.

Je crois qu’on peut s’entendre sur le fait qu’on a touché un extrême d’individualisation, c’est GOOD. Je crois qu’on peut donc voir le verre à moitié plein, et se dire qu’on est peut-être en train d’amorcer un mouvement dans l’autre sens. Si j’en crois la réflexion qui monte sur le lien entre l’expérience au travail, et notamment le sentiment d’isolement, et la tendance à voter pour l’extrême-droite… ça urge, par ailleurs.

Mais au fond, commencer par prendre conscience du fait qu’on vit chacun·e dans son coin des trucs finalement plus larges que nous, c’est un début (et c’est un peu à ça que je sers, mon purpose, mon mission statement, ma raison d’être). La suite, c’est de parler. Parler de ses doutes et de ses galères. Avec ses potes, avec ses collègues. L’étape d’après, c’est de se réunir. À deux, à cinq, à mille. Quand on pose des questions ensemble, quand on négocie ensemble, quand on refuse ensemble, quand on gueule ensemble, on devient un tout plus grand·es que la somme de ses parties.

L’étape finale c’est de renverser le capitalisme mais on met ça sur la roadmap pour Q4.

CDLT,

Sev

🏄 LE BOARD DE CDLT
Encore merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board ❤️
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Qui rejoignent les membres historiques du Board :
Agathe - Chief cinq asset management officer
Nacha - Lead Eve Angelist
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael, CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness

Vous êtes vraiment super.

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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