Rendez le temps


📚 Point livre : Ciao les nazes est toujours dispo en librairiiiiie. J’ai été interviewée par Julien Riou dans l’Heure H, merci à lui et à Lucca ! Et le week-end dernier, j’étais au festival Livresse, sa mère le kif de rencontrer des autrices chanmé (merci mille fois à Thael Boost pour la reco, et big up à Sandrine Goeyvaerts et Manon Gauthier-Faure, c’était super de vivre ça avec vous) et de voir en vrai des lectrices chanmé (big up à Marie et Hélène vous m’avez donné la patate). Merci à Evelyne de La Petite Librairie pour cette orga incroyable, et aux bénévoles qui m’ont abreuvée de joie. Et bien sûr, merci aux vigneron·nes pour le bon taf.
💶 Point soutien de la création : on est à 328 € ce mois-ci sur le Tipeee de CDLT et je ne cesse d’être retournée par votre incroyablité. Merci.
🎙️ Point podcast : cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT sur toutes les plateformes. LE LIEN.
J’suis absolument ras-la-gueule cette semaine. Tellement ras-la-gueule que ma to-do list a une to-do list (je déconne pas). Sachez que je ne me plains pas. J’aime autant être occupée que je déteste être désoccupée. Oui, je me soigne.
Cela dit. Alors qu’en toute logique j’aurais dû, au vu de la rareté de mon temps de cerveau disponible, faire un article easy-golri (j’avais même une idée), j’ai plutôt choisi de faire un article méta sur ce que le manque de temps nous fait.
Un article dont je ne sais pas où il va au moment où je l’attaque, mais dont j’ai envie qu’il soit relativement court alors que son sujet est bien trop large. What could possibly go wrong?
Le point de départ de cette réflexion, c’est trois trucs. S’ils vous semblent random, c’est parce qu’ils le sont.
Le premier truc, c’est que j’ai écouté pas mal de podcasts sur les nouvelles arnaques téléphoniques (vous savez, les trucs en deux temps, où un SMS de phishing chope nos infos, et où on se fait appeler deux semaines plus tard par un “banquier” qui a nos infos), et regardé l’excellente vidéo de Micode sur le sujet. Ça m’intéresse de comprendre comment ça marche et d’écouter des témoignages de gens qui se sont fait scammer, parce que ça aide à se protéger mais surtout parce que ça évite de croire que ça n’arrive qu’à des gens fragiles ou crédules. Y’a pas si longtemps, j’ai failli me faire avoir par un scam en MP sur Insta d’un ancien collègue qui s’était fait pirater son compte et me demandait mon vote pour un vague concours Spotify. J’aimerais vous dire que ce qui m’a sauvée, c’est deux sous d’esprit critique : la vérité, c’est que mon salut est venu d’une mauvaise 4G. Et vous savez le point commun entre TOUS les gens pourtant pas fragiles ou crédules qui témoignent s’être fait avoir par un message de phishing, et moi sur un quai de métro à deux doigts de lâcher les infos de mon Insta à un site chelou ? C’est toujours le même : le manque de temps. Faites gaffe, la prochaine fois : les témoignages disent tous “j’étais en train de faire 12 trucs en même temps, c’était une tâche de plus, j’ai voulu faire vite, j’ai cliqué”.
Le deuxième truc, c’est une conversation WhatsApp avec Patrick Kervern (allez voir sa newsletter Umanz, ça nourrit l’âme) la semaine dernière. Ça fait toujours réfléchir les conversations WhatApp avec Patrick. Mais là, il a dit, je cite, attention explosion de cerveau : “Le J’accuse ! de Zola aujourd’hui serait un pet de lapin dans les feeds”. Il parlait de l’affaiblissement du pouvoir des mots. Mais ça m’a fait penser au temps. À notre obsession de la vitesse, et à notre abandon du temps long (si vous voulez en entendre parler magnifiquement, droppez un mot à Graffi Rathamohan, elle est intarissable sur le sujet : tout ce que je vais m’efforcer d’expliquer dans cet article, elle vous le résumera en 30 secondes avant d’aller dix fois plus loin). Ça m’a fait penser à mon feed, à ma liste de podcasts à écouter, à mes conversations récentes, et j’ai réalisé un truc qui vous semblera peut-être évident : il y a tellement de sujets graves, choquants, d’urgences, d’alertes… qu’on n’a même plus le temps de s’indigner, d’être tristes, d’avoir peur ou même de réagir. C’est pas qu’on veut pas : c’est qu’on n’a pas de créneau dispo. Tous les deux jours il se passe un truc qui devrait nous foutre dans les rues. Mais à peine on a le temps de l’encaisser, qu’il y en a un nouveau. Et ainsi de suite. Pour certains, comme Trump, la stratégie “flood the zone” est volontaire. Son idée de lancer un fonds de soutien avec les impôts des Américains pour armer ses potes qui ont pris le Capitole a à peine eu le temps de me glacer le sang qu’elle était jetée et remplacée par ses “Trump accounts” pour graisser la patte des électeurs et le redesign des districts pour diriger le vote, impossible de savoir sur quoi il faut vraiment flipper. Mais même quand le “flood the zone” n’est pas une stratégie volontaire… il faut reconnaître que notre zone est flooded. Perso, j’ai décidé de me résoudre à bouffer du cadmium, de l'acétamipride et des nitrites : pas le courage, pas le temps, pas la foi de trouver quels sont les trois aliments pas encore touchés par un scandale sanitaire.
Le troisième truc c’est… Bref 2. Je n’arrête pas d’y penser. Plus précisément : je n’arrête pas de penser au fait qu’on l’a oublié. Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais à l’époque (2011-2012 bordel), Bref, ça avait été un raz-de-marée. C’était fou. C’étaient juste des épisodes qui duraient de 1 à 3 minutes, mais pendant des semaines, on n’a parlé que de ça. La série a réussi à mettre des mots sur le quotidien et les angoisses d’une génération, tout en créant un format qui a transformé le storytelling digital (petite pensée pour tous les gens qui ont pris des briefs “On veut un truc à la Bref”, les mêmes qui ont ensuite eu “On veut un truc à la Brut”). C’était dingue. Plus de 10 ans plus tard, les gars reviennent avec… pareil. Un format radicalement différent, mais une profondeur de réflexion et une puissance de narration qu’on ne voit quasiment plus nulle part. Une série qui parle de mort, de santé mentale, de solitude, d’amour, de masculinité, qui aborde les sujets les plus deep dans une forme aux petits oignons. Sauf que… Disney+ a sorti tous les épisodes d’un coup. On en a parlé pendant un week-end, allez, une semaine… et on est passé à autre chose. Ça me tue. Bref 2 aurait pu créer de la discussion et du débat pendant des mois. Un rendez-vous. Mais non. Ça a juste été un court moment entre deux autres courts moments. Je pense fermement qu’on est passé·es à côté de Bref 2. Je pense qu’on n’a pas eu le temps d’en tirer tout ce qu’on aurait pu en tirer.
Et donc… ben c’est de ça que j’ai envie de parler. Ce que nous fait le manque de temps. Et d’habitude, je pars des expériences individuelles pour remonter vers le systémique, mais là je vais faire dans l’autre sens.
J’ai encore jamais parlé ici de Hartmut Rosa et il est temps d’y remédier. Dans Accélération, ce sociologue et philosophe allemand tente de comprendre un paradoxe : comment ça se fait, alors qu’on est équipé·es jusqu’au cou d’outils pour gagner du temps (la machine à laver, le lave-vaisselle, le micro-ondes, la bagnole, l'avion, le mail, le smartphone, maintenant l’IA et les to-do lists qui ont une to-do list), qu’on ait l’impression d’en manquer de plus en plus ? Il appelle ça l’accélération sociale.
C’est vrai ça, si on en croit Keynes en 1930, mathématiquement, avec les progrès techniques qu’on a faits ces dernières décennies, on devrait avoir plus de temps, et bosser moins (il estimait que 15 heures par semaine suffiraient LARGEMENT). C’est logique. On produit plus en moins de temps —> on a plus de temps, non ? C’EST LOGIQUE ?
L’explication de Rosa : le temps qu'on gagne, on ne le garde jamais. On ne le fout pas dans une tirelire cochon de temps pour souffler un peu. On le réinvestit immédiatement dans : plus de tâches, plus de trucs à faire, à voir, à penser, à produire, à liker. Notre tirelire cochon est percée : tout le temps qu’on grappille est avalé ailleurs. Si bien que, selon lui, on a le sentiment de “devoir courir toujours plus vite, non pas pour atteindre un objectif mais simplement pour rester sur place”.
Pour Rosa, la tirelire cochon qui fuit (ça sert à rien de préciser que la métaphore est de moi, hein) n’est pas juste un effet secondaire de la vie moderne. Il parle de l'accélération comme d'une force “potentiellement totalitaire”, un rouleau compresseur, qui produit de l’aliénation et un paquet de joyeusetés : stress chronique, dépression, épuisement (en ce qui me concerne : un mardi).
Et bien sûr que les causes sont nombreuses.
La recherche perpétuelle de croissance en est une, et majeure : le fait qu’on a fondé l’intégralité de notre système économique sur la nécessité de faire plus, d’amasser plus, dans une fuite en avant qui ne prend pas en compte deux ressources pourtant limitées : celles de la planète, et l’énergie, le temps et la santé des gens.
Mais avant d’en parler, il y a un truc qui m’obsède, dans tout ça : c’est que tout, absolument tout dans ce système est générateur de business.
Dans un cercle ironico-vicieux, notre manque cruel de temps est infiniment rentable. Voyez plutôt.
Ironie 1 : le business du vol d’attention. J’en parlais ici. Le “temps de cerveau humain disponible” de Patrick Le Lay, vingt ans plus tard, c’est ça l’or des géants de la tech, qu’ils extraient de nous pour le monétiser. Comme vous connaissez le topo, parlons data : selon DataReportal, on passe 6 h 40 par jour sur des écrans au total, et selon le Baromètre du Numérique de l’Arcep, 63 % des utilisateur·ices de réseaux sociaux et plateformes vidéo s'accordent à dire que les algorithmes les poussent à passer plus de temps sur les applications, et pour la blague : 43 % des plus de 12 ans utilisent 4 messageries différentes ou plus.
Ça donne…
Ironie 2 : le business de la productivité. Vu qu’on nous vole notre temps pour le vendre, et qu’il n’y a que 24 h monétisables dans une journée, on nous vend des moyens d’optimiser notre temps pour nous en libérer… pour pouvoir en vendre plus. Apps de productivité, de to-do, coaching en gestion de temps, méthodes miracle et morning routines… Rien que les apps de productivité, c’est plus de 13 milliards de dolls en 2024.
Ça donne…
Ironie 3 : le business de la mesure. Ben oui. Le temps, c’est de l’argent. On ne peut optimiser que ce qu'on quantifie. Je vous refais pas mon laïus sur LA NOTE DE LA QUALITÉ DU SOMMEIL, pour s’assurer qu’on a bien OPTIMISÉ NOS DODOS. Le marché des trackers c’est environ 75 milliards de dolls.
Ça donne…
Ironie 4 : le business de la praticité. On n’a pas de temps parce qu’on en passe beaucoup à gagner de la thune, heureusement on peut dépenser cette thune dans des trucs qui nous font gagner du temps pour qu’on puisse continuer à gagner de la thune. Et ces trucs consistent généralement à utiliser le temps d’autres humains moins bien lotis que soi : pour livrer notre bouffe, nos courses et nos objets, pour monter nos meubles, promener nos chiens, faire notre ménage et même faire la queue pour nous. Rien que la livraison de repas, c’était 7 milliards d'euros en France en 2023.
Ça donne…
Ironie 5 : le business du repos. J’en parlais là. Vu qu’on est un peu KO, faut bien se reposer et se changer les idées. Mais attention : il faut se reposer EFFICACEMENT en un temps réduit. Ça tombe bien, ça aussi ça s’optimise et se monétise. Le bien-être pèse aujourd'hui plus de 30 milliards d'euros rien qu'en France. Applis de méditation, retraites silencieuses, compléments alimentaires, détox digitales (vendues en ligne bien sûr), et même, si on étend, on peut aller jusqu’au tourisme qui nous incite à partir plus loin vu qu’on a vraiment beaucoup besoin d’un gros break.
Et on repart pour un tour.
Tout ça pour dire que… faire rien, chiller, se reposer, prendre le temps… c’est pas rentable.
Et ce qui n’est pas rentable ne doit pas exister, évidemment.
Comme vous le savez, en ce moment j’ai une furieuse envie de ne pas m’attarder sur les trucs négatifs. Je vais donc lister, de façon absolument pas exhaustive, les effets sur nous du manque de temps, mais rapido. Car pas le temps.
Comme dit précédemment.
La sensation d’urgence et de manque, y’a pas mieux pour nous rendre pas très malinos. Deux chercheurs, Sendhil Mullainathan et Eldar Shafir, ont montré que la rareté crée une sorte de taxe sur ce qu'ils appellent notre bande passante mentale, en nous plaçant sous une forme de pression constante. Comme on est quand même des animaux, la pression ça rétrécit notre champ de vision : on passe en pilote automatique et on décide vite et mal.
Toutes les techniques d’arnaque utilisent l’urgence, mais aussi les techniques de vente (“1 889 personnes regardent ce trajet, là, qui vous intéresse, oui précisément ce billet à 6 h 34, qui en prime est à son prix le plus bas depuis 2 semaines mais ça va pas durer si j’étais vous j’achèterais MAINTENANT”), et même les techniques de soumission et de domination (tenez, puisque cet article n’a ni queue ni tête, j’ai envie de vous raconter une anecdote random dans une très longue parenthèse. Dans une boîte où j’ai bossé, le big boss d’un projet sur lequel j’étais, un gars très craint et respecté, était connu pour ne jamais trop suivre les sujets et toujours se pointer à la dernière minute pour l’inspection des travaux finis. J’avais bouclé une présentation client bien à l’avance, je la lui avais envoyée moult fois pour valid à chaque étape, récoltant à chaque fois un vent colossal de type post-cassoulet. On arrive dans la ville où a lieu la prez le lendemain. On s’installe à l’hôtel. On dîne en équipe. À 22 h, après le digeo, il demande à voir la prez. Je lui dis que c’est dans sa boîte mail depuis 3 jours. Il sort son ordi. Il lit la prez dans un silence de mort pendant que toute la tablée me regarde comme si c’était mon dernier jour sur Terre. Ça lui va pas. Il m’explique que ça lui va pas. Mais il sait pas pourquoi. On en a pour la nuit. À l’époque j’avais encore JAMAIS fait ce que j’ai fait ce jour-là : je me suis levée, j’ai dit qu’il était tard, que j’allais dormir et qu’il pouvait laisser ses commentaires, je les traiterais le lendemain dès l’aube. Est-ce qu’après ce moment de bravoure j’ai marché jusqu’à ma chambre avec Eye of the tiger pleine balle dans ma tête ? Pas du tout. J’ai flippé ma race et dormi comme une merde. Believe me or not, il a laissé zéro commentaire : le problème c’était pas la présentation, c’était son besoin d’exercer son pouvoir, et quel exercice plus jouissif du pouvoir que de s’approprier le temps personnel de quelqu’un et les derniers stocks d’énergie de son corps épuisé ?).
Bref, l’urgence nous rend cons, et surtout, elle nous rend manipulables et soumis.
Physique et mentale. Je propose de préserver les vôtres en vous épargnant les datas, car les effets de l’accélération, du stress, de la baisse de sommeil sur nos corps et nos têtes… on voit. Les deux premières causes d’arrêts maladie longs en France ? Les troubles psy et les troubles musculo-squelettiques.
Mais c’est hyper important, comme le fait notre Gouvernement, de culpabiliser les gens en leur disant qu’il faut arrêter d’abuser des arrêts maladie. Car si le coût de l’Assurance maladie monte, c’est évidemment la faute des gens, cette bande d’égoïstes qui prennent des arrêts pour le kif, et pas du tout par exemple… l’inflation et la hausse des salaires qui font que mécaniquement les indemnités croissent, c’est pas non plus l’augmentation du nombre de salarié·es dans le privé, ni la dégradation de la santé mentale des jeunes, ni bien sûr la dégradation des conditions de travail et la hausse des accidents, ou alors la réforme des retraites qui maintient des seniors plus longtemps en emploi au prix de leur santé. Cet incroyable article du Monde remet les choses à plat (en voici la version carrousel, cf. pas le temps) C’était un poil hors-sujet, mais ça m’a fait du bien.
Notre capacité à créer comme notre capacité à nous émerveiller.
Tout le monde est d’accord pour le dire : il faut un sacré paquet de temps, de vide, d’ennui et d’essais ratés pour créer quelque chose de bien. Et pourtant, on persiste à soumettre notre créativité à des deadlines, des pressions économiques et des fréquences de posting. On ne fait pas nécessairement de la merde, mais il devient difficile de faire autre chose que de la répétition et de l’application de recettes pré-mâchées.
Et de toute façon, pourquoi s’emmerder ? On n’a pas le temps de savourer. S’émerveiller, ça demande de s’arrêter. Écouter un truc en boucle, revoir un film 10 fois, relire un livre, se laisser envahir par ce qu’on vient de vivre. On n’a pas le temps. Alors on raccourcit les formats, on lâche un petit like pour remercier pour 3 secondes de kif, et on empile notre consommation culturelle dans des listes sur des apps qui nous donnent des badges.
Je me sens super vieille conne à écrire ça, sachez-le.
Alors c’est pas qu’on s’indigne pas. C’est qu’on n’a pas le temps de s’indigner à la mesure de la gravité de la merde qui nous tombe dessus, vu qu’un scandale balaye l’autre en trending topic de nos têtes.
L'indignation est devenue un format court, intense, sincère mais périssable. Sauf qu’une colère qui ne dure pas, c'est une colère sans effet. J’en parlais là : pour arriver à la semaine de 40 heures, c’est un siècle de lutte.
Le temps qu’on n’a pas, c’est du temps qu’on ne se donne pas entre humains. Les potes dont on prend pas de nouvelles. Les gens qui vont mal qu’on ne soutient pas. Les coups de main qu’on se file pas (nous amenant à utiliser des services payants, du bricolage à la loc de voiture). Le lien social qu’on ne maintient pas. Le collectif qu’on ne forme pas pour se défendre. Rosa a un mot pour la vie réussie : la résonance, une relation vivante et réciproque au monde, aux autres et à soi.
Et il dit, attention section dépression, qu’on en vient à “faire face au monde sans pouvoir l'habiter”.
On risque de traverser nos vies en coup de vent. D’accumuler un réseau sans avoir quelqu’un à appeler un jour de dep (ou pire, de déménagement). Ça me fout beaucoup trop le cafard, je vais m’arrêter là.
Quand on n'a pas le temps, on dit oui par défaut. Oui aux CGU qu'on n'a pas lues, à la réunion qui pourrait être un email, à la clause de contrat qui nous fout dans la sauce, à la remarque plus que limite, aux gens qui abusent de nous, aux gens qui nous proposent des solutions faciles, à l’obsolescence programmée, au narratif du déclin permanent, à l’inéluctabilité de l’arrivée d’un parti d’extrême-droite au pouvoir, et aux cookies.
Le manque de temps c’est un manque de temps pour réfléchir, oui, mais aussi pour chercher des alternatives à opposer à des propositions merdiques. Pour pouvoir dire “non” mais surtout “non… mais”. Du temps pour se retrouver, et décider qu’on mérite mieux que les conneries qu’on nous fourre dans le gosier.
Vous l’aurez noté, j’entre un peu dans une nouvelle CDLT-era. J’arrête de vous laisser sur des constats déprimos et j’essaie de trouver des notes d’espoir pour venir pailleter notre cake de merde.
Le truc qui est complexe, c’est de trouver des solutions simples. Car quand un problème est systémique, les solutions sont… oui, systémiques.
Et sur le sujet du temps, il est même absolument urgent de ne pas proposer de solutions individuelles. Attention ça va piquer, je le sens déjà au bout de mes doigts.
Je suis d’accord que dans l’idéal, il faut retrouver du temps pour soi. Si on peut. Sauf que c’est un luxe, le temps, et un privilège. Moi par exemple, j’ai décidé d’arrêter de regarder de nouvelles séries le jour où, dans une app, j’ai fait une liste à la va-vite des séries que j’avais vues, que j’en suis arrivée à 88, que j’ai tenté de multiplier ça par le nombre d’heures de visionnage, et que j’ai réalisé que j’étais probablement pas capable d’en pitcher 80 %. Mais je n’oserais jamais, jamais dire à quelqu’un d’autre de faire comme moi. J’y trouve pas mon compte, mais d’une part, c’est mon ressenti à moi et ce n’est rien d’autre qu’un ressenti, et d’autre part, j’ai les moyens de consommer d’autres types de contenus culturels ou de faire autre chose. Or, toutes les injonctions à regagner du temps pour soi suivent EXACTEMENT ce principe “voilà ce qui a marché pour moi, c’est donc que 1/ ça va marcher pour vous 2/ si vous n’y arrivez pas alors que j’ai réussi vous êtes une sombre merde”. Elles sont, pour la majorité d’entre elles, un énormissime bullshit venant :
De gens privilégiés qui ont les moyens d’avoir des gens à leur service (le fameux angle mort de “You have the same amont of hours in a day as Beyoncé” mais aussi de tous ces keums qui vendent leur quotidien hyper équilibré et productif alors qu’ils ont une meuf qui se tape tout le sale boulot pour eux) (j’en parlais ici avec le gars qui a formulé le concept de '“deep work”, qui dit que tous les gens qui n’ont pas des demi-journées entières de concentration dans leur agenda sont des losers, et qui ne cite que des modèles de mecs blancs riches).
De gens privilégiés qui ont assez de thune pour maîtriser leur temps comme ils l’entendent et n’avoir aucune pression de gagner leur vie, tout en prévoyant leur retraite dans un bunker néo-zélandais, et en nous expliquant qu’il faut qu’on apprenne à ralentir tout en créant de la valeur pour eux.
De gens qui ont des trucs à vendre, je vous refais pas le monologue, mais parlons quand même de ce génie de Tim Ferriss qui, avec sa “semaine de 4 heures”, révèle que la technique pour pas bosser, c’est de vendre des formations et méthodes clés en main… comme lui le fait, en vendant… sa méthode clés en main pour pas bosser. C’est un peu à cause de lui qu’on a des influs à la pelle qui vendent des formations pour apprendre à avoir un CA passif en vendant des formations qui vendent des formations pour avoir un CA passif.
Bon, bref, on fait quoi ?
La promesse originelle de l’IA : nous libérer du temps pour qu’on se consacre aux trucs importants.
La réalité ? Je ne la résumerai jamais aussi bien que cet utilisateur allemand dans l’étude quali de Claude sur 81 000 de ses utilisateurs : “L’IA devrait nettoyer les vitres et vider le lave-vaisselle pour que je puisse peindre et écrire de la poésie. Là tout de suite, c’est exactement l’inverse”.
Pire (et pas surprenant), d’après les résultats d’une étude ethnographique (Ye & Ranganathan à Berkeley) sur 8 mois dans une boîte tech de 200 personnes, SCOOP : l'IA ne libère pas de temps, elle intensifie le travail. Si on met 10 minutes sur un truc qui en demandait 100, eh bien ÉVIDEMMENT, vu que le capitalisme a horreur du vide, on fait ce qu’on a toujours fait avec les gains de productivité : on attend des gens qu’ils fassent 10 trucs en 100 minutes plutôt que de chiller sur 90 minutes. Ajoutons à ça le temps infini perdu à corriger, voire refaire intégralement les propositions péraves de l’IA, et la pression de “se tenir à jour” en s’informant, en testant les outils, et en faisant bosser ses agents nuit et jour.
La good news, quand même, c’est que ça commence à râler. Les cadres commencent à refuser de plus en plus l’IA, pour des raisons éthiques ou parce qu’iels en ont marre qu’on leur pousse une solution sans problème, et qu’on les incite à l’utiliser sans connaître la réalité de leur job. Dans les dernières éditions de Tech Trash, on apprend notamment qu’en Corée du Sud, en menaçant Samsung d’une maxi-grève, des employé·es ont réussi à se faire verser, accrochez-vous bien, une prime de 290 000 balles en moyenne, après un pacte unique impliquant que la boîte leur reverse une partie de la valeur générée par l’automatisation. Et qu’ailleurs, des employé·es protestent en sabotant l’implémentation de l’IA dans leur boîte. Aussi, Bernie Sanders a le génie de présenter l’idée que le public devrait posséder 50 % des boîtes d’IA non pas comme une taxation mais comme un dû : elles pillent nos données, nos créations, nos productions, nos ressources, c’est la moindre des choses qu’on ait notre mot à dire sur ce qu’elles en font ET qu’on retire le bénef de notre taf. On commence par ailleurs à parler d’une AI hate wave.
Bref, un mouvement monte qui n’est pas juste un mouvement de refus de l’IA par principe. C’est un mouvement qui pose des questions simples : l’IA, pourquoi ? Qu’est-ce qu’on y gagne, nous ? Elle est où, la promesse originelle de gain de temps pour qu’on puisse se consacrer à ce qui nous rend humain·es ?
De bonnes questions, qu’on a le droit de / intérêt à poser.
Ok on va parler gestion de projet. Le projet étant ici : nous.
Normalement, quand un projet est bien géré, on ne confond pas l’objectif et les moyens.
Aujourd’hui, notre objectif économique principal, c’est la croissance. Notre outil de mesure, le PIB. Forcément, le mindset qui va avec, c’est “plus” : plus de production, plus de temps de travail, plus de consommation de ressources. Super, mais pour quoi ? Pour quoi faire ? DANS QUEL BUT ? Quel est l’objectif bordel ? Certains diront : ben, créer de la richesse qui bénéficiera à tout le monde, pour des populations heureuses et en bonne santé et des systèmes politiques stables, patate. Ok. J’entends. La croissance est donc un moyen, et l’objectif : la richesse globale, le bien-être et la stabilité.
Ok.
Normalement, quand on définit un objectif, si on ne l’atteint pas, on questionne ses moyens.
Si on regarde les indicateurs dans les pays censés être à la pointe, ça commence à sentir mauvais. L’espérance de vie remonte aux États-Unis ces dernières années mais reste basse pour un pays développé, elle stagne au Royaume-Uni depuis 2010, le niveau global de démocratie dont bénéficie un·e citoyen·ne moyen·ne est retombé au niveau de 1978 et 74 % de la population mondiale vit aujourd'hui dans un régime autocratique. La liberté de la presse, l’indépendance de la justice et la confiance dans les institutions sont menacées dans de nombreux pays (dont le nôtre). Je vous fais pas le laïus sur les guerres, on l’a. Les richesses se concentrent de façon indécente, les inégalités se creusent et la pauvreté globale stagne. Le World Happiness Report alterne sur l’effondrement du bien-être subjectif chez les jeunes des pays occidentaux. Les limites planétaires sont atteintes l’une après l’autre.
Bref, ça marche pas. Ou plus, peu importe. Le modèle est en train d’atteindre ses limites, humaines, démocratiques comme planétaires.
Normalement, quand les moyens ne sont pas bons, on change de moyens.
Et pourtant, qui ose questionner la croissance comme objectif se fait traiter d’utopiste, de débile ou de décroissant·e en tongs. Le PIB, c’est simple, facile à calculer, et très difficile à questionner.
En France, le saviez-vous, on a eu la loi Sas en 2015, qui obligeait le gouvernement à présenter chaque année d'autres indicateurs de richesse (santé, inégalités, empreinte carbone). Je sais pas vous, mais j’ai pas vu d’avant/après. Les agences de notation ont continué à juger le pays uniquement sur sa dette et sa croissance, et la campagne politique qui s’annonce va être un clash de projets de gestionnaires plutôt que de projets de société.
A CE PROPOS vu que je suis ras-la-gueule et que j’ai donc que ça à faire, avec quelques gens super on a lancé une newsletter épisodique et joyeuse pour parler de la com politique, et de ce qu’on pourrait ptêt faire mieux à Gauche. Le programme est dans le nom : ça s’appelle L’arme à Gauche. La polysémie est volontaire. On sait pas ce que ça va donner mais en attendant, on se marre bien, et c’est déjà ça de pris dans la France à Macron.
Il est urgent de changer les indicateurs. C’est pas faute d’en avoir sous la main en plus. Le bien-être et le bonheur global sont un indicateur. L’espérance de vie en bonne santé est un indicateur. L’Indice de Développement Humain est un indicateur. La justice globale dans les limites planétaires est un indicateur. On les a. Il faut juste commencer à cesser de s’en foutre et à les remettre au cœur de notre projet de société. Dans ce projet de société-là, le temps n’est plus une ressource à optimiser jusqu’à épuisement, mais justement, une richesse à préserver.
Vous avez vu ? Un député revient par la bande avec cette proposition de merde sur la monétisation d’une semaine de congés payés. L’argument : si 4 semaines de vacances suffisent à des gens… autant se faire payer la cinquième. J’avais déjà sorti quelques arguments quand Francesco Yawnwheel avait émis cette idée pétée.
Je suis fascinée et furieuse de cette obsession de nous reprendre notre temps libre. De cette idée qu’on en a trop, du temps, alors que tout autour de nous hurle qu’on en manque. Plutôt que de se poser les bonnes questions (de “si les gens prennent pas toutes leurs vacances… c’est ptêt aussi qu’on leur permet pas ?” à “est-ce que donner du temps aux gens ne serait pas un enjeu démocratique et de santé publique ?”), on individualise le temps, on essaye de le monétiser, de grappiller tout ce qu’on peut au service du sacro-saint PIB.
Vous l’aurez noté, le sujet du temps de travail est l’une de mes indignations de long terme. Je refuse fermement l’idée qu’avoir des vacances et des jours fériés est un privilège qui va contre le sens de l’Histoire, mais en prime, je pense qu’il faut qu’on repasse à l’offensive et qu’on réclame PLUS de temps.
Dans un cercle cette fois vertueux, je pense que protéger notre temps est une nécessité, et que regagner du temps sur le travail (mais pas que), c’est dépenser moins de thune dans des trucs qui nous servent juste à continuer à travailler ou pire, à supporter le taf, c’est prendre soin de notre santé (et donc, ça fera plaisir au Gouvernement, alléger l’Assurance Maladie), c’est redécouvrir le bien que la paresse fait à l’âme, c’est prendre soin des autres, c’est regagner de l’espace pour réfléchir, lutter, s’unir, pour retrouver de l’entraide, du commun, du soutien, du lien social, et peut-être trouver le recul et la force d’exiger un avenir meilleur que celui qu’on nous propose.
Rendez le temps.
Sev
Encore merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board ❤️
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Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
(en français, Consultant senior pour actifs en détresse et gens zen)
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.