❄️ Divers : Ciao les nazes est toujours dispo en librairiiiiie. Vous pouvez toujours me soutenir si vous voulez/pouvez sur le Tipeee de CDLT. La version audio de cet épisode avec un acting de qualité et des effets sonores… un peu intenses, est évidemment dispo dans le podcast CDLT sur toutes les plateformes.
📣 On continue avec la série de l’été CDLT !
Si vous avez loupé l’épisode 1, il est là. Où on en était : pour garder ses allocs, Lou est coincée par France Travail dans un stage de 4 jours type chanvre, énergies, sentir la terre et météo intérieure, avec Jordan et ses chaussettes trouées pour soutien moral. Pour valider, elle doit montrer une adhésion sincère. Mais c’est quoi bordel, une adhésion sincère ?
Le prochain arrive jeudi prochain. Et si vous avez envie de lire les séries de l’été des années précédentes, les voici : À la recherche du time perdu / Qui a commandé du PQ 3 feuilles ?
Jour 2
J’ai fait une insomnie de compet’ : impossible de m’endormir jusqu’à, bien sûr, environ 45 minutes avant mon réveil.
Ce qui m’a empêchée de dormir, ironiquement… c’est l’absence de café.
J’ai découvert ladite absence hier, à midi, et je n’ai pas pu arrêter d’y penser depuis.
On venait de terminer notre repas arrosé de tisane (pois chiches, légumes rôtis, une purée rosâtre) (et oui j’admets, j’ai eu tort : pas de quinoa au déjeuner) (c’était pour le dîner) sur de grandes tables de ferme au milieu de la grande cuisine de ferme. Et au moment où j’ai commencé à chercher le café des yeux, Anne-Céleste est arrivée avec une grande carafe de “chicorée d'orge torréfiée”. Quand ma tronche s’est mise à glisser sous la table, elle a précisé, avec un sourire que je qualifierais de pervers : “Oui c'est la question que tout le monde pose le premier jour.” Ce n’était pas vraiment une question. Et elle n’y a pas apporté de réponse d’ailleurs. Autour de moi, aux regards désespérés de deux-trois personnes, dont Inès, j’ai vu qu’elles faisaient le même calcul que moi : encore trois jours et demi.
Sauf que moi, l’angoisse de ne pas avoir de café m’empêche davantage de dormir que le café lui-même. J’ai déjà tous les symptômes du manque : la tête brumeuse, la fébrilité, la mauvaise humeur… Bon ok, les deux derniers je les avais déjà. Mais là c’est pire.
Heureusement, l’après-midi a principalement consisté à remplir des fiches et des formulaires. Peu d’échanges, et donc peu de risques de sauter à la figure des gens. Il y avait une fiche “Contre-indications”, qui nous demandait nos antécédents sur douze générations. Problèmes cardiaques ? Asthme ? Épilepsie ? Vertiges ? Troubles anxieux ? Traitements en cours ? J’ai dit “non” à tout, par réflexe, puis j’ai signé une décharge sans la lire, avant de me dire que c’était pas très rassurant quand même. Il y avait aussi un autre questionnaire beaucoup plus rigolo, mais aussi beaucoup plus stressant, parce qu’à celui-là, on ne pouvait pas savoir quelle était la bonne réponse. “Décrivez votre rapport à l'eau. (Toutes les eaux.)” J’ai failli répondre : hyper utile entre deux bières pour éviter la migraine. J’ai aussi dû expliquer quelle saison j’étais (automne) (j’ai mis printemps), quel était mon rapport au silence (il m’angoisse) (j’ai dit qu’il m’aidait à me centrer), quelle odeur me rappelait mon enfance (la clope) (j’ai dit la colle UHU) et quelle matière ou matériau me mettait mal à l’aise (la merde) (j’ai dit l’huile).
Je sursaute : quelque part, un son monte. Grave et profond. Il se répète.
Un gong.
Quelqu'un se promène dans les couloirs avec un gong pour nous réveiller. Et je le sais sans avoir besoin de vérifier : la personne au gong sourit. J’ai envie de lui arracher les yeux et d’en faire des brochettes.
Il est 6h47, m’indique le gros réveil vintage à cristaux liquides sur la table de chevet. Dans 13 minutes, je retrouve Jordan pour notre pause clope clandestine. Ça me donne une raison de me lever.
Mal réveillée, mal lavée, mal lunée, j’arrive au spot qu’on a identifié la veille : derrière une cabane à outils, elle-même derrière un composteur, en bordure du bois, à côté d’un appentis où sèchent des bottes d’ail. Invisible depuis la maison, invisible depuis le jardin, en prime l’odeur de l’ail couvre celle de notre méfait.
Jordan est déjà là, assis sur une caisse retournée, sa clope pas encore allumée à la main.
"T'as bien dormi ?" il me demande.
- Non. Toi ?
- Comme un bébé. Y'a pas de bruit ici, c'est ouf.”
Parfois j’aimerais être un peu plus comme Jordan. Et puis je me souviens que c’est un Youtubeur à la retraite qui ne sait pas quoi faire de sa vie à 23 ans.
À la première taffe, il se passe un truc très agréable en moi. Bien sûr, il y a le plaisir de succomber à une addiction. Mais aussi, même si je suis pieds nus dans la boue à 7h dans un nuage d’ail… c’est la première fois depuis hier matin que je me sens un peu normale.
“Au fait, j'ai vu un truc chelou hier soir”, dit Jordan en toussant sa fumée.
“Vas-y.
- Comme je savais pas quoi faire de ma peau quand ils nous ont envoyés nous coucher à 21h, je suis sorti faire un tour.
- Avoue, t’es sorti cloper.
- Ouais y’a quoi ? Et en gros, quand je suis passé devant la grange, à l’entrée, j’ai vu Anne-Céleste. Et elle parlait avec un mec.
- Okay.
- Et le mec était en costume.
- Mmmhh.
- Ben si, c’est chelou. Tout le monde ici est habillé en mode retraite yoga chakras trucmuche, et le gars, full-costard-cravate, tu le poses à la Défense tu le perds dans la foule. Mais surtout…”
Il laisse un silence pour ménager son effet. Je ne lui en veux pas, je ferais pareil.
“Mais surtout, c’est Anne-Céleste qui était cheloue.”
Il enterre sa clope du bout du pied et s’en allume une autre.
“Elle se tenait pas pareil. Tu sais, là, sa manière de bouger comme si elle avait pas d’articulations ? Ben plus rien de ça. Elle se tenait droite, les bras croisés, elle faisait oui de la tête et elle avait l’air genre… un peu soumise.”
J’admets que c’est chelou, mais ça ne me semble pas non plus méga-concluant.
“Et t’as entendu quelque chose ?
- J’étais un peu loin… mais à un moment, le mec s’est mis à parler fort, tu vois, autoritaire, et j’ai entendu genre ‘impératif d’intégrer Inès au parcours’”.
Je sursaute, et ma clope m’échappe des mains. Elle était presque finie, donc moi aussi je l’enterre et je double.
“Le “parcours” t’es sûr ?
- Ben ouais.
- C’est le mot qu’a employé Denis, le gars avec le chapeau de paille, hier. Il m’a expliqué que ce stage en fait c’est une première étape. Et que les gens qui réussissent rejoignent un “parcours”, genre y’a des levels après ce level.
- Chelou.”
Bien résumé. Mais je m’en fous un peu, pour être honnête, que ça soit chelou. Je n’ai qu’une question en tête : est-ce que pour valider le stage, il faut être admis dans le “parcours” ? Et qu’est-ce qui se passe si on n’y arrive pas ? Est-ce que je vais devoir, comme Denis, redoubler jusqu’à y parvenir ? Et pire : qu’est-ce qui se passe si on valide ? Est-ce qu’on est obligé de suivre le “parcours” ?
L’effet apaisant de la clope a disparu. Je suis tendue comme un string. Et y’a pas de café, bordel.
“J’espère que c’est aujourd’hui qu’on marche sur des braises”, conclut Jordan.
Au petit-déjeuner (menu : porridge, fruits, dépression), pour la première fois, on teste le “sileeence coooonscient” qui caractérisera désormais tous nos repas, et qui consistera juste à fermer nos gueules en prenant l’air absorbé. Le truc est censé nous aider à nous rapprocher de nos sensations corporelles. La seule sensation dont ça me rapproche, c’est une perception vraiment coooonsciente du bruit de mastication des gens autour. Celui du mec en face de moi notamment, qui en plus de bouffer la bouche ouverte, fait des petits claquements du bout de la langue et aspire de l’air entre ses lèvres avant d’engloutir bruyamment son porridge humecté par 1 à 2 litres de salive.
Autant vous dire que quand Anne-Céleste nous annonce que le premier atelier sera un atelier de “breathwork”, j’espère très fort que c’est un truc calmant. Parce que je suis à deux doigts de faire de tous ces gens un fait divers.
Apparemment, on va “laiiiiisser le souffle aller cheeeercher ce que le mental garde sous clé”. Moi je trouve que parfois, c’est bien de laisser des trucs sous clé, c’est exactement ce qui a fait le succès de la Suisse, be more Suisse.
On découvre l’autre aile de la maison, où une immense pièce au rez-de-chaussée, tommettes au sol, entourée de baies vitrées, sera notre “espace-ressource”. On y trouve quinze tapis en épi, un plaid roulé sur chacun. Les murs sont bleu sombre, et en sortent des dizaines de sculptures dorées qui représentent chacune deux mains, dans des positions diverses : jointes en prière, tendues comme pour recevoir l’aumône, enroulées comme si elles tenaient un bébé hamster… Ça crée une impression étrange, comme si on était assaillis par une armée de passe-muraille qui tenteraient d’entrer dans la pièce. Au fond de la salle, une enceinte Devialet sur un pied. Le gong qui nous a réveillés est posé à côté du tapis d’Anne-Céleste, au centre.
Pendant qu’on boit une tisane de bouillon-blanc, elle nous explique la technique : inspirer par la bouche, dans le ventre, puis dans la poitrine. Expirer sans forcer. Pas de pause entre les respirations. “Une vaaaague. Le souffle est une vaaaague, et vous allez laisser la vaaaague monter.” Pendant quarante minutes.
Quarante minutes à respirer. Je peux y arriver, ça fait 32 ans que je m’entraîne.
“Préparez-vous, votre corps peut réagiiiir. Des picotements, de la chaleur, des émotions qui remooontent. C'est normaaaal, c’est justement le signe que l’on s’approche de vos blocaaaages. C’est le signe qu’on est en train d’ouvrir un passaaage.”
C’est une coloscopie psychique en fait.
“Ne luttez paaaas : ce qui monte veut sortir, et ce qui sort ne reviendra pluuuus.”
On dirait mes potes de fac quand elles me tenaient les cheveux dans les toilettes du Corcoran's des Grands Boulevards.
Je m'allonge entre Jordan et Matilda, pensant sincèrement réussir à m’offrir quarante minutes de sieste consciente.
Anne-Céleste lance une bande-son turbo-perchée, composée principalement de… vibrations ? Sur les vibrations, un type qui chante dans une langue qui n’existe plus : le son vient clairement de sa gorge car on entend distinctement les miasmes. Autour de moi, quatorze cages thoraciques se mettent au travail.
Je lutte un peu, puis je me dis que j’ai rien de mieux à faire, alors je respire hyper sérieusement, tout en me disant qu’après tout, c’est payé par nos impôts, et il ne faut pas gaspiller l’argent public.
Au bout de dix minutes, j'ai des fourmis dans les lèvres. Au bout de quinze, les fourmis descendent dans les mains, et mes mains commencent à se recroqueviller toutes seules, mes doigts sont raides, pliés vers l'intérieur. Je tente de les rouvrir : ils refusent.
Dans la salle, un homme éclate d’un rire énorme et effrayant. Denis commence à pousser des cris hyper rythmés. À côté de moi, Matilda chouine comme un enfant à qui on refuse un tour de manège. Je suis là, avec mes doigts crispés, et je tourne la tête vers Jordan dans l'espoir d'un regard complice : il a les yeux fermés, les mains ouvertes, un large sourire et des larmes qui lui coulent dans les oreilles.
Il n’y a donc que moi qui garde deux sous de raison ici. On est mal barr.
Et c'est là que la vague me prend, en entier cette fois. L’émotion qui arrive… en fait c’est toutes les émotions. C’est un raz-de-marée. Je pense à mon père, j’entends le bip des machines de l'hôpital, je vois “effectif immédiatement” se détacher en lettres lumineuses sur un mur, je pense au jour où une conseillère d’orientation m’a dit que j’arriverais jamais à rien, à la fois où un inconnu m’a gentiment tendu un mouchoir dans la rue avant de me dire “c’est moche une fille qui pleure”, je pense à la fois où j’ai fait pipi dans ma culotte en maternelle. Je revois précisément, distinctement, le regard mi-déçu, mi-triste que mon ancien boss posait sur moi.
Une colère immense et parfaitement ronde, une colère vengeresse mais sans destinataire, une colère qui tient du phénomène météorologique part du creux de mon ventre pour venir exploser dans tout mon corps.
Anne-Céleste a dit de pas lutter.
Je lutte.
(Je perds.)
Je me mets à pleurer violemment, douloureusement, des larmes de rage et de fatigue. Je m’agace profondément de succomber à cette merde, mais je me dis qu’au moins, je marque des points en adhésion sincère.
D’ailleurs, je ne crois pas si bien dire : quand ma crise de larmes s’est un peu calmée, je remarque qu’Anne-Céleste circule entre les tapis, penchée sur chaque corps comme une infirmière de nuit. Et surtout, je remarque que dans un coin, un mec avec un bun tient un petit carnet dans lequel il prend des notes.
C’est quoi ses appréciations ?
“Chiale hyper bien, 10/10”
“Peut mieux faire, engagement lacrymal à revoir” ?
La musique redescend, Anne-Céleste balance un coup de gong, et nous invite à revenir “douuucement” vers “l’ici et maiiintenaaant”. J’ai la tête vide, le nez plein et un sentiment très désagréable, pire que la colère, pire que la honte : de la gratitude.
Mon corps, ce collabo, dit merci. Je me dégoûte.
Le mec au bun, que je décide de surnommer Bun Affleck, est parti.
On reste assis sur nos tapis en silence quelques minutes, puis Anne-Céleste annonce un “ceeercle d’intégraation”. Chacun doit “déposer” en quelques mots ce que le souffle a "ouvert". Denis attaque avec conviction, pour dire qu’il est “allé chercher quelque chose de très ancien” (tu m’étonnes, troisième stage, j’pense qu’il en est à TRAUMAv12defDEF2final.docx), Matilda a vu plein de couleurs, Pascal, le mec qui a ri très fort et qui est aussi le mec qui mastique très fort, a “reconnecté avec son enfant intérieur” et ça y est hein, j’ai fini d’être premier degré.
J’ai peur que ça soit mon tour, mais c’est jamais mon tour.
Parce qu’Anne-Céleste se met à fixer Inès, très très intensément avec un léger sourire. Comme Inès ne dit rien, elle la fixe encore plus intensément. Comme il n’y a toujours rien, elle finit par lui demander “Et toi, Inès ?”.
“Rien.”
Anne-Céleste penche la tête, sourire intact.
"Rien du tout ?”
“J'ai respiré fort pendant quarante minutes. J'ai eu des fourmis. C'est l'hyperventilation, c'est mécanique. Après ça s'est arrêté.”
J'admire. Moi aussi je me doutais que le truc n’était pas bien sorcier, mais ça ne m'a pas empêchée de finir en fontaine.
“D'accord”, dit Anne-Céleste, très doucement.
“Et qu'est-ce que ça te fait, que ça ne te fasse rien ?
- Rien”.
Et ça se voit, qu’Anne-Machin est embêtée. Pas seulement embêtée que son truc ait pas marché. Mais aussi, un peu, embêtée qu’Inès ait l’air de s’en foutre. Et, alors que jusqu’ici, elle est vite passée d’une personne à l’autre, là, elle insiste :
“Tu sais, le corps qui ne répond pas, c'est souvent un corps qui monte la gaaarde. Qu'est-ce que tu gaaardes, Inès ?
- Ben j’sais pas, j’suis juste pas cliente.
- Cliiii-ente…”
Anne-Céleste laisse le mot flotter, l'examine comme un objet trouvé. “C'est intéressaaant que tu utilises un mot de transaaaction. Est-ce que c’est un moyen courant pour toi de te protéger, la transaaaaction ?”
Et c'est parti pour dix minutes. Dix vraies minutes, montre en main (enfin non, vu qu’on n’a pas de montre). Anne-Céleste tourne autour d'Inès avec une patience de dentellière, question-miroir après question-miroir, et Inès l’envoie chier, phrase courte après phrase courte. Mais Anne-Céleste ne lâche pas l’affaire.
Je regarde Jordan, mais il a la tête baissée, son regard est visiblement tourné vers l’intérieur : perdu pour la cause.
Je repense à “impératif d'intégrer Inès au parcours.”
Je regarde Inès, droite sur son tapis, les bras croisés, et soudain, plutôt que de me demander ce qu’elle a dû rater pour finir ici, je me pose la question dans l’autre sens : qu’est-ce qu’elle a, qui fait qu’ils la veulent ? Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais il me semble très clair qu’ils attendent quelque chose d’elle, et qu’ils ne vont pas la laisser dire non.
Anne-Céleste finit par lancer un “On laisse ça infuseeeer” et, comme pour chasser un mauvais rêve, elle frappe dans ses mains, et enchaîne sur le programme alors que le tour n’était même pas fini.
Le reste de la matinée sera consacré à un “temps d’écriture intégraaative”, où on se disperse avec des petits carnets pour “mettre des mots sur ce que le souffle a déverrouillé”. Je me dis que franchement, pourquoi pas, mais comme je ne leur fais pas confiance sur la confidentialité, j’écris un peu comme si j’écrivais pour LinkedIn. Je dis que j'ai “touché une colère ancrée” (vrai), que je crois qu'elle est “liée à mon rapport à la performance” (invérifiable), et aux “injustices” et que je me sens “reconnaissante pour cet espace”. Je saute des lignes, je fais des phrases courtes. Il ne manque que les emojis et le “Any thoughts?”.
J’ai bien fait de faire gaffe : à la fin on doit rendre les carnets. C’est évidemment “pas obligatoiiire” mais comme tout ce qui n’est pas obligatoiiiire ici, il est très évident que ça compte dans l’adhésion sincère.
Au menu du déjeuner en silence, des légumes que je ne connais pas (je pense sincèrement que les légumes oubliés l’étaient pour une bonne raison) et comme on n’a pas le droit de parler, je ne peux pas demander ce que c’est. Je suis pas experte en végétarisme, mais je trouve que ça manque de protéines leur truc. L’enfant retrouvé de Pascal mange encore plus salement que la version adulte. Jordan a l’air de revenir à lui, mais comme il ne parle pas, je ne sais pas. J’ai faim, j’ai envie de fumer, j’ai même envie d’une bière, oui, là, à midi, mais ils n’ont même pas eu besoin de dire qu’il n’y avait pas d’alcool pour qu’on le sache. Le manque de café atteint son heure de pointe après le dessert (des poires pochées) : en face de moi, Inès fixe sa tisane de fenouil avec le regard de quelqu'un qui pense à la mort (la sienne, mais pas que). Je lui adresse un sourire qui dit tout ce que j’ai envie de lui dire. Elle baisse la tête.
C'est au moment de la tisane de clôture (une autre tisane, car ici la tisane, c'est comme les réunions en entreprise : ça sert surtout à séparer deux tisanes) qu'Anne-Céleste se lève, joint les mains, et brise le silence sacré pour annoncer le programme de l'après-midi.
“Cet après-midi, chers amis, la maison vous offre un temps préééécieux : une marche coooonsciente, en autonomie, dans le jardiiin.”
Elle nous fait la démonstration, là, à côté de la table de ferme. Après avoir appris à respirer, on va apprendre à marcher. J’imagine que demain on va apprendre à chier. J’aimerais bien que Pascal soit là quand on apprendra à manger.
Bref, il s’agit de marcher lentement, en décomposant chaque partie de la marche, sans regarder précisément des trucs mais en remarquant les trucs et en puisant l’énergie vitale du sol. Je me dis que vraiment, France Travail n’a pas un système de vérification très poussé pour laisser passer des conneries pareilles. Je vais… marcher pour éviter de perdre mes allocs. Et même pas sur des braises.
“Et pendant ce teeemps, je vous appellerai, uuun par uuun, pour votre temps d'écoute individuel. Un moment rien qu'à vous. Rien qu'à nouus.”
Ah. Un one-to-one. Sans Jordan pour m’aider. Mon pire cauchemar. C’est là, je le sens, c’est là que je vais merder.
Le jardin, en début d'après-midi, offre donc le spectacle suivant : quatorze adultes sur une pelouse, qui marchent les mains dans le dos, avec l’air concentré. Personne ne se parle. Personne ne se regarde. On avance, talon, plante, orteils, talon, plante, orteils. Vus du ciel, on doit ressembler à un économiseur d'écran.
On n’a évidemment pas pu faire notre pause clope avec Jordan. Quand on l’a compris, il m’a envoyé un regard de panique. C’est bon, il est de retour.
Évidemment, Denis a levé la main pour passer en premier en entretien.
Bon. Autant rentabiliser.
J’essaie de marcher vers Inès en ayant l’air de ne pas marcher vers Inès. Le problème, c’est qu’on est tous très visibles depuis les baies vitrées de l'espace-ressource où Anne-Céleste parle à Denis. J’ai trente mètres à parcourir sans avoir l’air de les parcourir. Talon, plante, orteils. À cette vitesse, mon ETA est à J+2.
C’est très bizarre d’être conscient de marcher. Je manque de me casser la gueule, une fois, tellement je suis consciente. Je fais des courbes, je m'arrête devant un rosier que je “remarque sans le regarder précisément”, je repars, je constate une ardoise du potager (“bette à carde”), et au bout d'un temps que j'estime à un semestre, j'arrive à hauteur de ma cible.
Elle m'a vue venir depuis longtemps, évidemment. Tout le monde voit tout venir ici, c'est le principe. On se parle sans se regarder, comme des espionnes de la guerre froide, ou comme un vieux couple.
“Vous non plus, vous n’en pouvez plus, de l’absence de café ?
- Plus que deux jours et demi. Et on se tutoie ici, tu sais.”
Et en plus elle est drôle. Sous le coup la surprise, je m’arrête, et il faut que je me concentre pour réécouter mes talons qui se posent sur l’herbe. Je décide qu’on n’a pas beaucoup de temps avant d’avoir l’air chelou, alors je mets les pieds dans le plat.
“Moi aussi j’ai été inscrite d’office”
Là c’est elle qui arrête de marcher. J’enchaîne :
“C’est beaucoup trop chelou ici.”
Elle me tourne le dos, regarde le ciel, et lâche :
“Tu sais, c’est des techniques classiques. Couper les gens du monde. Faire perdre la notion du temps. Les fatiguer. Les sous-nourrir. Les mettre en manque. D’ailleurs, je vous ai vus à votre pause clope, j’ai un vasistas dans ma salle de bain qui donne sur la grange. Mais je pense que je suis la seule à vous voir, c’est bon.”
Ok, on a posé les bases, on n’a plus beaucoup de temps.
“Elle t'a pas lâchée, ce matin
- J'ai remarqué.”
“Louiiiiiise ?”
Merde, c’est Anne-Céleste. J’essaie de me retourner sans avoir l’air coupable.
C’est mon tour. J'adresse à Inès un regard qui essaye de dire “on n'a pas fini”, mais elle s’est déjà éloignée. Je marche vers Anne-Céleste, un peu trop vite.
L'espace-ressource a été réaménagé : deux fauteuils en rotin face à face près de la baie vitrée, une petite table basse, une théière, deux tasses, et une boîte de mouchoirs posée bien en évidence : au moins, je sais ce qui est attendu de moi. Anne-Céleste me désigne mon fauteuil, s'assoit dans le sien, et me sert une tisane Cumin, Coriandre, Fenouil sans me demander si j'en veux. Je déteste le cumin. Pour moi ça a l’odeur et le goût de la transpi. Me demandez pas comment je connais le goût de la transpi.
Elle a son petit calepin sur les genoux.
“Louiiiise.”
Elle me regarde longtemps, avec un sourire de madone.
“Comment tu te sens, là, maintenant, dans ton corps ?”
“Bien. Détendue”
Froncement de sourcils : mauvaise réponse
“Encore un peu remuée par ce matin, peut-être.”
Elle hoche la tête au ralenti, écrit deux mots. Je n’arrive pas à lire.
“Qu’est-ce qui est sortiii, ce matin ?”
Je fixe une paire de mains qui sortent du mur (paumes tendues, comme pour dire “stop”), le temps d’effectuer un calcul simple : elle a forcément lu ce que j’ai écrit dans le carnet, donc le seul enjeu va être la cohérence.
“De la colère, je crois. J’ai été très en colère, d’un coup.
- Et cette colère… elle avait une odeuuuur ?
- Pardon ?
- Souvent, les émotions anciennes sont associées à des odeuuurs. C'est le sens le plus archaïque. Feeeerme les yeux. Ta colère. Elle seeent quoi ?”
Nan mais je suis sérieusement en train de chercher l’odeur de ma colère là ? C’est dur de ne pas pouffer. Mais je me reprends. Au fond, plus je mets de temps à chercher l’odeur de ma colère, moins j’aurai le temps de parler. J’ai tellement envie d’une clope.
Je plisse mes yeux fermés. Je prends l’air inquiet, puis triste, puis absorbé. Je serre les lèvres. Actors’ studio.
J’ouvre les yeux. Elle me fixe toujours. Je referme les yeux.
Puis, quand j’estime que c’est assez, je rouvre les yeux, je dis un truc au pif.
“L'essence. Genre... les stations-service.”
Le stylo d'Anne-Céleste se met en route avant même que j'aie fini ma phrase.
“C'est une odeur que tu aiiiimes ?
- Euh, oui et non, comme tout le monde ?
- Il n'y a pas de 'tout le mooonde' ici, Louise. Il y a toi.”
Sourire. Note.
“C'est un souveniiiir heureux ?
- Euh ben oui. C'est les départs en vacances. Avec mes parents.
- Quelle est ta relatiooon avec tes parents ?”
Elle a lu le carnet, ça ne sert à rien de mentir.
“Ma mère s’est barrée quand j’avais 5 ans. Plus jamais eu de nouvelles. J’ai grandi avec mon père. Il est… il a été très malade. Je m’inquiète beaucoup pour lui je…”
Wololo. C’est sorti tout seul. Elle est forte.
“Et le bruiiit ?
- Quoi ?
- Le bruiiiit de ta colère ?”
Ça commence à bien faire.
Je bullshite un truc sur un tremblement de terre, en espérant qu’on ne se tape pas les 5 sens. Mais non. On en arrive au fait.
“Tu as dit hieeeer que tu avais coché beaucoup de cases dans ta vie. C’était quoi ces caaases ?”
J’ai soudain une idée lumineuse. Et si je parlais boulot ? J’avais complètement oublié, mais c’est un peu censé être le sujet de tout ce truc.
“Euh ben tu sais, j’ai bossé dans la HealthTech. Il y avait beaucoup de réglementaire, d’administratif…
- Et tu étais douée pour ça.”
Ce n'est pas une question.
“Le caaadre. La conformité. Suivre une procédure à la lettre, sans dévieeer, même quand elle paraît absuuurde.
- Oui, voilà, c’est exactement ça.”
Alors pas du tout. Ça me fait hyper plaisir qu’elle se trompe. Ça me donne l’impression qu’il me reste encore un petit enclos protégé dans mon jardin intérieur foulé par 14 paires de pieds conscients.
“Et les geeens, Louise ?”
Elle repose sa tasse.
“Est-ce que tu as besoin des geeens ? Est-ce que tu arrives à interagir avec les geeens ?”
Hé merde. En fait, c’est elle qui me manipule. Elle sait très bien où elle veut arriver. Là.
“J'ai peu d'attaches”, je m'entends répondre.
Elle écrit un truc.
Puis elle relève la tête, penche le visage sur le côté, et me regarde avec une tendresse qui devrait être interdite par la convention de Genève.
“Peu d'attaaaches”, elle répète doucement. “Et pourtant, il y a une minute, tu m'as dit que tu t’inquiétaiiis pour ton père.”
Je ne réponds rien. Elle non plus. On se regarde. La tisane refroidit dans ma tasse.
“Je vais te poser une question toute simple, Louise. Si demain, on t'offrait une vie entièrement nouvelle : repartir de zéro. Qu'est-ce qui te retiendrait ?”
Ah, y’a plus de voyelles chantantes c’est marrant.
Il y a forcément une bonne réponse, mais pour la première fois, je n’arrive pas à la deviner. Si je dis “rien ne me retiendrait”, je suis quoi, libre ou complètement paumée ? Si je dis “mon père”, je suis humaine ou un gros bébé ? Alors je fais ce que je fais quand je sais pas quoi dire : je dis des conneries.
“Mes habitudes ?” je tente. “Mon boulanger fait un pain aux céréales très…”
Elle arrête de sourire. Son visage devient dur, quand elle arrête de sourire. On dirait une autre personne. Et là, c’est très humain j’imagine, j’ai envie… j’ai envie qu’elle sourie à nouveau.
“Y’a rien. Rien qui me retient. J’ai rien construit. Je suis seule. J’ai pas d’ancrage.”
Là, il se passe deux choses.
La première est détestable : j’ai l’impression qu’un énorme poids vient de quitter mes épaules.
La deuxième, c’est qu’Anne-Céleste sourit, mais pas son sourire habituel. Un sourire satisfait, mais pas de moi : d’elle.
Elle sourit, et elle note. C’est long.
“Merci, Louise. Merci pour ce beau moment de véritééé.”
C’est ironique que les voyelles soient revenues sur “vérité”. Fin de la séance, visiblement. Elle referme son calepin, se lève, m'accompagne vers la porte, une main entre mes omoplates, à l'endroit exact du poids qui vient de partir.
J'ai déjà un pied dans le jardin quand elle me rappelle.
“Louiiise ?”
Je me retourne.
“Je crois que ta ressource est en train d'émergeeer.”
Sur le moment (et c’est humiliant) je le prends comme un compliment.
“Demain va tout changeeer”.
Je pourrais trouver ça menaçant, mais je traverse la pelouse au milieu des autres, légère : talon, plante, orteils, pendant que Pascal le mastiqueur me succède, empressé.
J’ai à peine le temps de faire 3 mètres que Jordan me saute dessus.
“Louise, il s’est passé un truc”
📣 Rendez-vous la semaine prochaine pour un nouvel épisode !
En attendant, si vous avez envie de creuser comment on tombe dans les pratiques new age, et cette impression que ce qu’on ressent est réel, je vous recommande l’une des meilleures interviews ever du podcast Meta de Choc, sur le yoga. On reparlera de Meta de Choc, mais chaque chose en son temps.
🏄 LE BOARD DE CDLT
Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :
Clémence - Head of Data Yoyo
Aurélia - Growth Hacker de boeuf
Johana - Chief AIL Officer
Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale
Cécile - Chief Digital and Manual Officer
Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture
MJOLN - Directrice de Cabernet
Md - Chief Revenue et Repartie Officer
Lauren - Chief Illegal Officer
Nicoquillet - Financial TripAdvisor
Emilie - Head of Asocial Media
Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability
Boris - Partner social
Wwahya - Director of Superhuman resources
Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Agathe - Chief cinq asset management officer
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael - CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.
CDLT,
Sev

