❄️ Divers : Ciao les nazes est toujours dispo en librairiiiiie. Vous pouvez toujours me soutenir si vous voulez/pouvez sur le Tipeee de CDLT. La version audio de cet épisode avec un acting de qualité et des effets sonores à la con, est évidemment dispo dans le podcast CDLT sur toutes les plateformes.
📣 Et voiciii la série de l’été CDLT ! Notre rituel estival où, au lieu de me reposer, je décide de passer CDLT en hebdo pour vous offrir un thriller corporate en 5 épisodes pas piqués des hannetons. Voici le premier. C’est n’importe quoi, comme il se doit. Le prochain arrive donc jeudi prochain. Et si vous avez envie de lire les séries de l’été des années précédentes, les voici : À la recherche du time perdu / Qui a commandé du PQ 3 feuilles ?
Jour 1
“T’es où ?”
“T’étais pas au RER”.
“Je suis dans le minibus”
“Les gens sont chelous”
“Je suis la seule à pas être en sarouel”
Jordan me laisse en “vu”. “Soutien moral” mon cul oui.
Je suis aussi stressée que les gens autour de moi sont détendus. Dans le minibus, tout le monde est déjà en train de faire connaissance. Y’a un mec avec un chapeau de paille dans le dos et un t-shirt plein de trous de boulette qui est en train d’expliquer à deux meufs devant moi que c’est la troisième fois qu’il fait ce stage, et qu’il y a “vraiment un avant et un après”. Je me retiens de lui dire que si l’après, c’est de refaire le stage, ce n’est pas un “après”, c’est un “pendant”. Mais comme j’ai mis mes écouteurs pour qu’on me foute la paix, je me contente de les écouter se présenter. Devant moi, Sylvie est une ex-DRH en burnout qui se pose des questions sur son “chemin de vie”, et Matilda, que j’ai repérée dès le RER à sa robe rose fluo et à son énorme cabas couvert de grandes marguerites en tissu, est praticienne reiki et cherche des outils pour mieux “coacher holistiquement ses clients”.
“Help.”
Jordan me répond enfin :
“Tkt sa va bien se passé”
J’en doute fortement.
Je suis déjà au bord de l’explosion et le stage n’a même pas commencé. Je ressors le mail de convocation, mais vraiment, il a beau comporter énormément de mots, il comporte très peu de sens.
“Au-delà de votre présence au stage, il est attendu de chaque bénéficiaire une adhésion sincère à la démarche de transformation proposée. Votre engagement, votre ouverture et l’authenticité de votre implication feront l'objet d'une appréciation globale et continue, conformément au référentiel de l'organisme validé par une certification Qualiopi.
À l'issue de l'action, l'organisme transmettra à votre conseiller référent un bilan individuel de positionnement, susceptible d'orienter la suite de votre parcours”
Moi, j’aime bien les notes fermes et insincères. Les grilles d’évaluation précises et inauthentiques. Les critères clairs et fermés. Bref, j’aime bien comprendre ce qu’on attend de moi. Là, aucun référentiel sur leur site, aucune info sur ce que je suis censée faire pour valider. Savoir que le maintien de mon allocation chômage est conditionné à une adhésion sincère, c’est ma définition de la torture.
Je suis incapable d’adhésion sincère à quoi que ce soit. La dernière fois que j’ai sincèrement adhéré à un truc, c’était une salle de sport, et bien évidemment, j’ai tenu 2 semaines et payé 1 an. Ok, 2 ans, car j’ai oublié de résilier avant la fin de la première année.
Le minibus s’arrête enfin. Je sors en dernier, devant un grand portail en bois clair bordé d’immenses haies de sapins et encadré de tourelles ouvragées en pierre, sur lesquelles une plaque dorée indique “Essence’ciel : lieu-ressource”.
Devant le portail : Jordan, en train de manger un sandwich triangle.
Le bâtard. J’ai envie de le prendre dans mes bras.
Il doit le sentir, car il a un mouvement de recul quand je m’approche.
“Y'a une piscine”, il me dit, en guise de bonjour.
Il ajoute : “J’espère qu’on va marcher sur des braises”.
Une dame ouvre alors le portail avec un sourire scintillant. Ça doit être Anne-Céleste, la meuf qui nous a envoyé tous les mails. Anne-Céleste ressemble exactement à l’idée que je me faisais d’elle. Elle porte une très longue robe beige fluide, zéro maquillage, ses longs cheveux blonds-blanc lui tombent en bas du dos et elle a, évidemment, un immense châle pastel sur les épaules. Je ne peux pas expliquer, mais le fait que personne, même pas Jordan, n’ait l’air de voir à quel point tout ça est beaucoup trop too much me donne envie de hurler d’exaspération.
“Je suis Anne-Céleste”, précise Anne-Céleste.
“Bonjouuuur !” ajoute-t-elle en guise de bonjour.
“Ne restez pas devant, entrez donc !” conclut-elle en s’écartant.
Jordan et moi, on entre après tous les autres, et en regardant notre troupeau, je dois admettre que j’ai un peu exagéré. Certes, il y a une sur-représentation de lin et de chanvre, de pantalons à éléphants et de sacs népalais, mais il y a deux-trois personnes qui ont aussi l’air assez normales. Il y a notamment une meuf d’une petite cinquantaine avec un jean très très serré et un petit chemisier qui s’accroche à son sac à main Lancel, et qui n’a visiblement, contrairement à moi, pas bien lu les mails qui disaient de privilégier des tenues souples.
On s’engage sur une allée de gravier blanc, parfaitement ratissé, qui file entre deux rangées de tilleuls. On entend presque le bruit immémorial des calèches remplies du rire léger de gens qui possèdent d’autres gens. Au loin, on aperçoit la maison : elle est massive. Ça paye bien visiblement, les stages pour France Travail. C’est peut-être ça que je devrais faire : formatrice pour chômeurs. Eh bah voilà, emballé c’est pesé, pas besoin de faire ce stage de reconversion, j’ai déjà la réponse, je peux passer à autre chose. Ah non merde, il faut réussir l’adhésion sincère avant.
Au milieu de l’allée, posée là en plein milieu du chemin, il y a une sorte de cabane, qui doit avoir été une étable. On y entre tous, ça sent fort le bois, il y fait très sombre par rapport à l’avril éclatant dehors. On s’entasse dans ce qui ressemble à un vestiaire de maternelle pour adultes. Un banc en bois brut, un grand meuble à casiers, quinze petites niches ouvertes, chacune surmontée d’un prénom au feutre en jolis déliés sur une étiquette en kraft.
Anne-Céleste se retourne, et nous fait un grand sourire, puis commence à chantonner :
“Alors voilàààà, chers amis, notre premièèèèère étape. Celle où on se déleste de ce qui pourrait nous entraveeer sur notre chemiiiiin. Et ça commence par…”
Suspense.
“...nos chauuussuuuures. À partir de maintenant, on marche pieds nus ou en chausseeeettes. La maison est saiiiine, le sol est chauffant, et la terre a besoin de vous sentiiiiir.”
C’est moi qui commence déjà à ne plus pouvoir la sentiiiiir.
On retire tous diligemment nos chaussures et on les aligne sous le banc en bois, sous nos casiers nominatifs respectifs. Ça sent instantanément les pieds. Jordan a l’air un peu gêné, et je comprends en baissant les yeux : ses gros orteils pointent vaillamment de ses chaussettes trouées comme deux énormes patates. Je me retiens de rire, car s’il est là, c’est ma faute.
Je sens qu’Anne-Déleste n’en a pas fini avec nous :
“Et maintenaaaant… pour se reconnecter à soi, il faut aussi se déconnecteeeer, alooors on dépoooose son téléphone et sa montre dans son petit cocoooon….”
Elle marque une pause, sourire figé, pendant que les gens se regardent, hagards.
"Je saiiiis. Je sais que c'est le moment difficile. Mais croyez-moiiiii : dans quelques jours, vous ne voudrez plus le récupérer.”
J’allais l’ouvrir pour demander si faire l’impasse sur le truc de la déconnexion/reconnexion nuisait à l’adhésion sincère, mais Jordan me pose la main sur le bras, et me lance un regard qui dit en gros : “tkt, sa va bien se passé”.
Anne-Céleste attend patiemment qu’Inès, la dame avec le jean et le chemisier, qui tient son téléphone à l’intérieur de la niche mais n’arrive pas à le lâcher, finisse d’envoyer une pelletée de messages. Je mesure ma chance d’avoir peu d’amis, car personne ne s’inquiètera si je disparais 4 jours. Mais comme je suis un peu jalouse qu’Inès ait autant de gens à prévenir, moi aussi j’envoie un message. À Philippe, dans notre groupe commun avec Jordan, pour lui dire “ils nous prennent nos téléphones, à jeudi soir”. Philippe c’est le troisième larron, aussi chômeur que nous, mais aussi à moitié retraité. Je l’ai rencontré en même temps que Jordan. Il n’a pas eu le droit de venir à ce stage, car sa conseillère estimait que ça serait “peu utile” à son parcours. Ce qui est ironique, car ce stage va très évidemment être peu utile au mien aussi, mais moi j’ai pas le choix. Je lâche mon téléphone. Quand Inès a fini de prévenir la terre entière, Anne-Céleste reprend :
“Ce chemin de libératiooooon ne serait pas complet si vous n’en profitiez pas pour vous séparer de vos dernières entraaaaves. Là, je vous laisse réfléchiiiiir, en toute sincérité, en conversation honnêêêête avec vous-mêmes. Cigarettes, alcool, joints, tout ce qui vous limite, vous diminue, ou vous retient… il n’y aura paaas de jugement… c’est le moment de les laisser deeeerrière vous”.
Là, même Jordan me regarde avec une moue qui dit qu’il ne faut pas exagérer non plus. On est bien d’accord, donc on reste bien immobiles pendant que les autres victimes posent leurs paquets de clopes, leurs vapoteuses, et même, pour certains, des paquets de Kit-Kat et une boîte d’édulcorants. Leur bonne volonté me sidère.
On sort enfin de cet enfer qui sent la chaussette. Et là, on découvre la maison plein pot. C’est une double-longère en pierre meulière, deux ailes en équerre, de la glycine sur la façade, des volets repeints dans un gris-vert ni trop gris ni trop vert. Devant, une pelouse anglaise, des chaises longues en toile écrue disposées en cercle, un potager en carrés surélevés avec des étiquettes en ardoise, et la fameuse piscine, mais c'est une piscine naturelle, ce qui est comme une piscine pas naturelle mais en plus cher et avec une couleur d’étang.
Moi les formations France Travail, je connaissais plutôt la version salle grise et néons jaunes. On peut au moins admettre que c’est une upgrade.
Je suis assez angoissée à l’idée de voir nos chambres, car j’espère de tout mon cœur qu’elles sont individuelles. J’ai pas osé demander en amont à Anne-Céleste, j’avais peur que ça me fasse passer pour une asociale. Enfin, que ça révèle que je suis une asociale.
Mais on ne va pas voir les chambres.
Anne-Céleste nous dit de laisser nos affaires devant la maison, qu’elles seront apportées dans nos “espaces de sommeil” (l’expression déclenche une alerte rouge dans mon cerveau, moi au pire j’avais craint des chambres à deux lits, et là soudain j’imagine des dortoirs d’auberge de jeunesse), et nous enjoint à nous réunir sur les chaises longues dans le jardin.
Pendant un bref, très bref instant, je me dis que si ça ressemble à ça, le stage – chiller dans un jardin au soleil – je vais peut-être réussir à supporter cette semaine sans péter un câble finalement. Mais non, hein.
Le bref instant d’optimisme est instantanément brisé par Anne-Céleste, qui fait exactement ce que les Anne-Céleste font dans ces cas-là : elle nous demande notre métééééo intérieuuure. Je réussis à ne pas lever les yeux au ciel, mais seulement partiellement, donc je fais probablement la tête de quand on mange de la soupe et qu’il y a un truc dur dedans.
Il y a beaucoup de beaux fixes et ciels relativement dégagés dans ce groupe. Matilda réussit, et c’est une perf, à nous caler l’intégralité de sa biographie, jusqu’aux noms de ses chiens et les raisons des trois licenciements qui ont précédé la reconversion vers le reiki. D’habitude, ces gens me saoulent, mais là je lui suis reconnaissante de mobiliser la parole : plus elle parle, moins j’ai de chances de dire des conneries. Lorsqu’arrive le tour de Jordan, il annonce, hyper premier degré, que sa météo est exactement comme le premier rayon de soleil après la pluie, et Anne-Céleste hoche vigoureusement la tête. Il est fort, Jordan. Il joue parfaitement son rôle.
On a décrété avant de venir qu’il ferait le gars qui est là au premier degré, et que comme ça, tout ce que j’aurais à faire pour ne pas me foirer, ça serait de le copier. Résultat, quand c’est mon tour, je dis que ma météo intérieure c’est comme le premier rayon de soleil après non pas la pluie, mais un orage, et j’ajoute qu’on sent même l’odeur du petrichor et qu’on voit un arc-en-ciel au loin. Anne-Céleste hoche vachement moins vigoureusement la tête, mais je considère ça comme une mention “passable” sur mon bulletin de notes d’adhésion sincère. La dame au jean en revanche, Inès, commet l’erreur d’annoncer un temps couvert, et Anne-Céleste fronce les sourcils mais ne va pas plus loin.
Elle nous demande ensuite pourquoi on “a décidé de nous engageeeer” dans ce stage. Cette fois on tourne dans l’autre sens, et Inès passe avant moi.
Elle lâche :
“En vrai j’ai pas choisi, j’ai été inscrite d’office. Visiblement il y a eu un bug, et je n’ai pas pu me désinscrire sous peine de perdre mes droits au chômage”.
Je me tourne brusquement vers Jordan : il hoche la tête. Je lui fais un signe pour lui demander si je dis tout haut que c’est pareil pour moi. Il fait un signe pour dire que surtout pas.
Inès nous apprend qu’elle a bossé dans les Relations Presse mais qu’elle n’est plus si sûre de vouloir continuer dans cette voie. Elle dit que c’est même pas qu’elle cherche plus de sens, c’est juste qu’elle se fait chier. Je l’aime bien je crois.
Quand c’est mon tour, parce que j’ai bien révisé le site d’Essence’ciel, je débite tout le laïus à base de “carrefour de vie”, de “j’ai passé des années à cocher des cases sans jamais me demander si je n’étais pas dans une vie pensée pour une autre”, et je termine, pas peu fière, par “je crois que je ne viens pas avec des attentes, mais une intention : celle d’aller à la rencontre de moi-même”.
Matilda a les mains jointes devant sa bouche, Sylvie a la tête penchée sur le côté, et Anne-Céleste me regarde fixement : je réalise que j’ai peut-être eu la main un peu lourde sur le bullshit. Je me note de pencher un peu plus du côté “sincère” que du côté “adhésion” la prochaine fois. Jordan sort un truc très simple et très direct sur son besoin de trouver une nouvelle voie et le fait que rien d’autre n’a marché (je suis bien placée pour savoir qu’il n’a pas essayé grand-chose), mais étrangement, ça a l’air de beaucoup plus satisfaire l’assemblée. Et de façon assez injuste, les autres, et notamment le mec au chapeau de paille, sortent à peu près le même ramassis de conneries que moi et reçoivent beaucoup plus d’enthousiasme. Deux poids deux mesures.
Prochaine étape, “la clairièèèère”. Anne-Céleste nous invite à la suivre vers un petit bois derrière la maison. C’est pas intégralement désagréable de marcher pieds nus dans l’herbe. Sur le chemin, Jordan me glisse :
“Ça se voit un peu que tu forces. Faut que t’essayes d’être plus sincère.
- Frérot tu sais ce que ça donne quand je suis sincère.”
Il réfléchit.
“J’avoue, en fait, change rien c’est plus sûr.”
Avec Jordan, on s’est connus dans un truc similaire : un “atelier-conseil” obligatoire de France Travail. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que je n’y ai pas déployé mon meilleur comportement. Il est possible, je dis bien possible, que j’aie réussi à me faire détester du formateur et de l’ensemble des participants dans les cinq premières minutes. Sans Jordan, j’aurais déjà perdu mes droits la dernière fois. C’est pas ma faute. Enfin si c’est ma faute. Mais c’est les abeilles. Les abeilles, c’est le moment où ma tête se met à bourdonner, et ma bouche se met à dire des trucs que je regrette ensuite. Généralement, ce qui déclenche les abeilles, c’est une overdose de bullshit. D’où le risque élevé de faire n’importe quoi à ce stage, de perdre mes droits au chômage, et de finir sous les ponts.
Quand j’ai appris que j’étais inscrite d’office à ce truc et que ma conseillère, qui ne m’aime pas trop, m’a dit que j’avais pas franchement le choix mais que bon, “ça pourrait toujours m’être utile”, Jordan a bien voulu m’accompagner pour m’empêcher de déconner. Et aussi parce qu’il trouvait ça “rigolo”. Chacun ses sources de kif.
Jordan s’éloigne, car on a aussi convenu qu’on ne montrerait pas trop qu’on se connaît. Je me dis que c’est le moment. Je rattrape Anne-Céleste et je pose ma question sur le ton le plus détendu dont je suis capable, c'est-à-dire un ton pas du tout détendu :
“Anne-Céleste, du coup, je me demandais... l'appréciation dont parle le mail. On est évalués sur quoi, concrètement ?”
Elle ne ralentit pas. Elle tourne vers moi les trois-quarts d’un sourire.
“Qu'est-ce que ça vient toucher chez toiiii, ce besoin d'évaluation ?
- Rien, c'est juste que le mail dit que…
- Tu as remarqué que c'est ta première question ? Pas 'où sont les toilettes', pas 'qu'est-ce qu'on mange'. Mais l’évaluatiooon.”
Elle n’a même pas l’air de me juger, elle a l’air d’être en train de signaler à un enfant un peu lent que ça fait 12 fois qu’il essaye de mettre le rond dans le carré, pour le laisser arriver à sa propre conclusion. Là j’ai deux options. Soit je me couche en disant que voilà, c’est bien la preuve que je veux toujours cocher des cases et qu’il faut que je travaille sur moi. Soit je dis de la merde. Je choisis la deuxième :
“Je voulais juste savoir euh… concrètement, qu'est-ce qui fait qu'on... valide ?
- Ah tu vois, “valideeeeer”. C’est un mot qui entraaave, la validation. Il faudra qu’on creuse ce besoin dans la semaine si tu veux bien.”
Non je ne veux pas bien. “Validation” c’est mon mot préféré là tout de suite. C'est le mot qui décide si je mange le mois prochain.
“Mais euh…”
Elle s'arrête. Les autres derrière, en bon petits moutons, s’arrêtent. Elle pose une main sur mon avant-bras, et me regarde avec une tendresse insoutenable.
“Il n’y a pas de pièèèège, Louise. Il y a juuuuste toi. La seule personne qui puisse te faire échoueeer ici, c'est toi."
Et elle repart vers la clairière, très satisfaite de sa phrase, pendant que mon anxiété troue le plafond pour filer vers l’infini et au-delà. Je sais bien que la seule personne qui peut me faire échouer c’est moi.
C’est précisément ce qui me fait peur.
Au centre de la clairièèère, il y a un cercle de rondins disposés autour d’un grand trou dans la terre, à équidistance parfaite, une sorte de Stonehenge version Nature & Découvertes. Sur chaque rondin, un plaid plié et une planchette avec une feuille de papier épais, épais et granuleux, du papier de type recyclé mais à la main, et un mini-crayon de bois comme ceux de l’époque où Ikea étaient pas des gros crevards.
On s'assoit. Anne-Céleste reste debout près du trou, et attend que le silence soit complet, puis un peu plus longtemps que ça, histoire que le silence lui-même ferme sa gueule.
“Avant de construiiiiire, on fait de la plaaaaace. Ce matiiiin, nous allons rendre à la terre ce qui ne nous appartient pluuus.”
Elle nous invite à fermer les yeux. Je ferme les yeux mais pas totalement pour voir encore entre mes cils. On n’est jamais trop prudent.
“Descendez en vouuuus. Douuuucement. Passez la première couuuuche... celle des rôles. Le rôle de salarié. Le rôle de chômeur, oui, ça aussi c’est un rôle qu’on vous force à jouer. Descendez encooooore... la couche des peuuuurs…”
Là, je vois le mec au chapeau frissonner très très visiblement.
Il faut toujours un suce-boules.
“Il fait froid ici, c'est normaaaal... continueeeez... plus loiiin, au plus profoooond, il y a votre ressource. Vous ne pouvez pas encoooore la voir. Mais elle, elle vous sent. Elle sait que vous êtes à sa recherche.”
Ma ressource me sent. Je me retiens fort de rire, et encore plus fort de crier.
“Maintenant, remonteeeez. Et en remontant, attrapez au passage UNE chose. Une seule. Une croyance, une habitude, une loyautééé... quelque chose qui vous entraaaave, qui vous limite. Vous allez l'écrire sur votre feuille. Personne ne la lira. Elle restera entre vous et la teeeerre.”
Ouverture des yeux, craquement général de nuques, tout le monde se penche sur sa planchette avec le sérieux d’une épreuve de bac.
Là, c’est un peu la merde. Parce que c’est pas que je suis parano, mais j’ai vu des docus : d’habitude, ce rituel à la con, on le fait avec du feu. Là, s’il s’agit juste de lancer un papier dans la terre, pardon mais c’est hyper facile à déterrer, donc c’est pas super RGPD. Dans le doute, il faut que j’écrive un truc sincère, mais pas non plus trop vrai. Je pressens que si je livre ma peur de finir sous les ponts, Anne-Céleste va l’utiliser contre moi ou pire, pour un atelier à la con. Si je parle des abeilles, je révèle précisément le truc que je voudrais cacher. Mon incapacité à l'adhésion sincère ? Si j’avais voulu tout saboter d’emblée je me serais épargné le RER. Autour de moi, ça gratte avec ferveur. Matilda a retourné sa feuille pour continuer au verso. Denis, le chapeau de paille, écrit sans hésiter, d'un seul jet, en habitué : il connaît déjà ses entraves par cœur, il doit les recopier de mémoire. Jordan a fini depuis longtemps. Et Inès tient son mini-crayon entre le pouce et l’index comme un cow-boy tient sa clope, feuille vide, mâchoire serrée.
J'écris : “Mon besoin de tout contrôler.”
C'est faux, évidemment. Enfin c'est vrai, mais c’est le truc qu’Anne-Céleste veut entendre. Je plie ma feuille en quatre. Puis en huit, parce que voilà, le besoin de tout contrôler.
“Maiiiiintenant”, dit Anne-Céleste, “un par un, vous allez venir confier votre entrave à la teeeerre. Vous pouvez la nommer à voix haute avant de vous en délester, si elle veut être entendue. Ou la garder pour vouuuus. Les deux sont justes. Mais vous allez l’enterrer pour de bon. Le papier qu’on vous a donné comporte des graiiiines. Dans l’abandon de vos entraves, il y a le germe de votre vous futuuuur”.
C’est hyper beau ce qu’elle dit, et ça confirme totalement ma paranoïa. Personne autour ne semble voir le problème. C’est pourtant évident : ils ne changent pas de clairière à chaque stage, et ils doivent faire des dizaines de stages par an. Donc, évidemment, ils déterrent les petits papiers d’une fois sur l’autre. Banane.
On peut se taire ou parler donc, “les deux sont justes”, mais je note que ceux qui nomment leur merde à voix haute reçoivent un “merci” d'Anne-Céleste avec supplément d'intensité dans le regard. Sylvie libère “le regard des autres”. Un grand type en polaire libère “la loyauté envers une entreprise déloyale” (pas mal, honnêtement, limite jalouse). Matilda libère une sombre histoire de ses parents qui n’ont pas écouté son unicité dans l’enfance. Denis s'avance, et là, avant même d'avoir déplié sa feuille, il verse une larme. Il s’arrête théâtralement. Deuxième larme, de l’autre œil. Des larmes de pro. “Je libère... l'impatience.” Là, il sanglote carrément, tout son corps en tremble. Magnifique performance. Ça transpire l’adhésion sincère. Anne-Céleste pose une main sur son épaule et le regarde avec compassion. C’est mon tour. J’ai décidé de tenter le mood full-introspection. Je ne lance aucun regard alentour, quand je dis mon “mon besoin de tout contrôler” tout haut avant de le jeter vigoureusement dans le trou. Mais dans ma vision périphérique je vois Anne-Céleste hocher la tête. Un point de marqué.
Il va déjà être temps d’aller déjeuner. Sur le chemin vers la maison, je me retrouve à côté de Denis, tout guilleret de sa performance. Je me sens obligée de lui dire que son jeté de papier était vraiment “très fort”, et il rayonne tellement que je prends un coup de soleil. Puis, hyper subtilement, je décide de changer de sujet :
“Et du coup, c’est votre troisième stage c’est ça ?
- On se tutoie ici tu sais.
- Et du coup, c’est ton troisième stage c’est ça ?”
Un truc s’éteint dans ses yeux.
“Ma ressource n'a pas encore émergé.”
Il dit ça comme on annonce un résultat d'analyse. Genre “Mes transaminases sont un peu élevées”. Il enchaîne directement :
“C'est pas grave. Certaines ressources demandent plus de temps.”
Il rit. Donc je ris. On rit.
Puis j’y retourne :
“Mais y'en a chez qui ça marche ?
- Ah bah oui ! Mon pote de l'an dernier, Manu. Un ancien chercheur, complètement éteint en arrivant, et à la fin de la semaine..." Denis claque des doigts. "Émergé. Ils l'ont pris tout de suite.
- Qui ça, 'ils' ? C’est quoi ‘pris’ ?
- Euh ben… la suite. Le parcours.
- Hein ?”
Je n’y comprends rien.
“Euh ben le parcours. Il y a ce stage, mais après, il y a une suite. C’est un parcours”.
Lui non plus il n’y comprend rien, visiblement.
“Euh et il fait quoi, maintenant, Manu ?”
Denis ouvre la bouche, puis la referme. Puis la réouvre :
“Il devait m'envoyer des nouvelles… j’ai pas eu de nouvelles. Des autres non plus.”
Il place son chapeau sur sa tête et son sourire sur son visage, puis il accélère le pas :
“Mais bon, c'est normal, hein. Quand tu trouves enfin ton vrai chemin, t'as autre chose à faire que d'écrire aux copains de stage.”
En le regardant s’éloigner, je me dis qu’avant d’aller manger ce qui, j’en suis sûre, sera un déjeuner principalement composé de jus, de quinoa et de pois chiches, j’ai envie d’un tout petit peu de “me time”. Je prends mon courage à deux mains pour aller demander à Anne-Céleste la clé de ma chambre sous couvert de “me rafraîchir avant de déjeuner”. Ça se voit que ça l’emmerde, mais elle semble estimer qu’elle m’a déjà suffisamment envoyée chier pour la journée.
Elle m’emmène dans un petit hall tout en bois récupérer derrière un comptoir tout en bois une clé accrochée à une petite plaque en céramique sur laquelle est peint “Solstice”.
J’arrive au premier étage, qui est un long couloir avec une succession de portes, surmontées des mêmes plaques en céramique. J’en profite pour explorer un peu, et seule une porte, sans plaque, est entrouverte : j’y aperçois un bureau, tout ce qu’il y a de plus moderne. Ordi, imprimante, et même un grand moniteur au mur. Ça tranche un peu avec le mood amish du reste.
Puis bon, je trouve ma chambre. J’entre.
Et là, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle.
La bonne nouvelle, c’est que la chambre est individuelle, et somme toute charmante dans le style monacal-chic : lit haut en bois, armoire en bois, table de chevet en bois, carreaux beige, murs beige, une aquarelle moche représentant un astre mi-soleil mi-lune.
La mauvaise nouvelle, c’est que mes affaires ont été sorties de mon sac, et élégamment disposées dans la chambre. Mes vêtements, dans l’armoire. Mon ours Pépère, sur le lit. Ma trousse de toilette, dans la salle de bains.
Mon paquet de clopes, sur la table de chevet.
Anne-Céleste avait dit “paaas de jugement”.
Et effectivement, ce n’est pas un jugement.
Plutôt un accusé de réception.
📣 Rendez-vous la semaine prochaine pour un nouvel épisode !
En attendant, si vous avez envie :
- de creuser le business pas très net des prestataires de formation privés de France Travail : je vous recommande l’incroyable enquête toute fraîche de la cellule investigation de Radio France sur le sujet
- de découvrir que, malheureusement, j’exagère assez peu sur les formations pétées du casque : je vous recommande l’incroyable Complément d’enquête sur les nouveaux gourous, où on découvre un stage France Travail qui n’a rien à envier à celui-ci niveau perchage.
🏄 LE BOARD DE CDLT
Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :
Clémence - Head of Data Yoyo
Aurélia - Growth Hacker de boeuf
Johana - Chief AIL Officer
Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale
Cécile - Chief Digital and Manual Officer
Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture
MJOLN - Directrice de Cabernet
Md - Chief Revenue et Repartie Officer
Lauren - Chief Illegal Officer
Nicoquillet - Financial TripAdvisor
Emilie - Head of Asocial Media
Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability
Boris - Partner social
Wwahya - Director of Superhuman resources
Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Agathe - Chief cinq asset management officer
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael - CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.
CDLT,
Sev

