❄️ Divers : Ciao les nazes est toujours dispo en librairiiiiie et… bientôt… genre vraiment bientôt… dans vos oreilles. Je suis par ailleurs interviewée dans le Biba de ce mois-ci, pour l’article “À quoi rêvent les femmes ?”. J’y parle travail donc je n’ai pas pu aborder la destruction du patriarcat ou le boule de Pedro Pascal. Vous pouvez toujours me soutenir si vous voulez/pouvez sur le Tipeee de CDLT. La version audio de cet épisode avec un acting de qualité et des effets sonores… enveloppants, est dispo dans le podcast CDLT partout.
📣 On continue avec la série de l’été CDLT : épisode 3 sur 5
Si vous voulez rattraper, l’épisode 1 est là et l’épisode 2 est là. Où on en était : privée de café et au bord du craquage, Lou a survécu au jour 2 entre une séance de breathwork partie en fontaine et un tête-à-tête perturbant avec Anne-Céleste, sans pour autant comprendre cette histoire de “parcours” qui se trame en coulisses. Mais Jordan déboule avec une nouvelle bombe.
Le prochain épisode arrive jeudi prochain. Et si vous avez envie de lire les séries de l’été des années précédentes, les voici : À la recherche du time perdu / Qui a commandé du PQ 3 feuilles ?
Jour 3
“Ok je récapépète”.
Je fais les cent pas. Appentis, ail, caisse retournée, clope, il est 6h35 et cette nuit, Jordan non plus n’a pas bien dormi, il commence :
“Déjà, on n’a même pas marché sur des braises.”
Depuis que je sais que je vais faire ce stage, avec Jordan, on fait la blague une fois par jour. Mais là, j’ai pas trop envie de rigoler :
“Denis est parti”.
Entre l’agitation d’hier, le dîner silencieux et l'extinction des feux à 21h, on n’a pu débriefer le pétage de câble de Denis que par tranches de 30 secondes.
En gros, pendant que je me faisais éplucher par Anne-Céleste, Denis est sorti de son entretien livide sous son chapeau. Il a traversé la pelouse à moitié en chialant, à moitié en gueulant sans dérouler talon, plante, orteils. Jordan n'a pas tout capté de son grommelage, mais il a capté l'essentiel : “TROIS STAGES PUTAIN”. “TROIS STAGES QUE JE FAIS TOUT BIEN, MERDE” Et puis, plus bas, la voix cassée : “Qu'est-ce qu'ils ont de plus que moi ?”
En d’autres termes, sa “ressource” n’a toujours pas émergé.
Et c’était la fois de trop.
Il est monté dans sa chambre en gueulant. Anne-Céleste, que Pascal a prévenue quand je suis sortie, l’y a rejoint sans se presser.
Sous nos 28 yeux ébahis, il est ressorti, l’air buté, son grand sac de baroudeur à l’épaule, suivi d’Anne-Céleste, et il a marché fermement, sans dire un mot, jusqu’à la petite étable des chaussures et des téléphones, devant laquelle il s’est planté en attendant qu’Anne-Céleste lui ouvre. Puis, toujours sans parler il s’est dirigé vers le portail, Anne-Céleste a aussi dû lui ouvrir (je me suis noté mentalement qu’on était quand même enfermés à clé). Il a commandé un Uber. Et on l’a plus revu.
J’enchaîne :
“Primo. Denis. Le mec fait TOUT bien. Il pleure à l'heure, il médite en avance, il est littéralement fan du concept, mais non, sur lui, ça marche pas. Pas de ressource qui émerge.”
Je reprends :
“Deuzio. Inès. Inès, elle fait la gueule, elle rend feuille blanche, mais on fait tout pour la retenir. Elle a même dit devant tout le monde qu'elle voulait se casser.”
Un grand moment du dîner silencieux, ça. On était tous là à s’écouter mâcher, quand, littéralement entre la poire et la tisane, Inès a dit, hyper froidement, hyper posément et très fort :
“Peut-être que Denis est le plus lucide d’entre nous”.
Avant de se lever et de partir se coucher.
Je sais pas comment expliquer mais… personne ne parlait, et pourtant ça a foutu un blanc.
Jordan s’allume une deuxième clope (on fume comme si on pouvait stocker la nicotine pour la journée) :
“Troizio. Terzio ? Bref, trois : toi. T’arrives très mal à cacher ton mépris pour le truc.”
Je suis hyper vexée.
“Tu fais vaguement semblant, vous parlez de station-service, et Anne-Truc, elle te remercie et elle te dit que ta ressource émerge.”
Un peu envie de me venger :
“Quatrio. Toi. T’es là on sait pas pourquoi, t’es sympa, t’es constructif, tu fais les trucs hyper bien sans en faire des caisses, mais Anne-Céleste n’en a rien à battre de toi.”
Il n’est pas vexé. Jordan est littéralement invexable, c’est un des trucs qui me fascinent chez lui.
Quand ils ont repris les entretiens individuels, celui de Jordan a duré 5 minutes, et s’est conclu par un vague “c’est bien, on progresse”.
Je continue :
“Quant aux autres baba-cools, ils sont tous sortis contents, mais personne n’a annoncé que leur ressource émergeait ou un truc comme ça. Pascal, lui, j’ai un doute, parce qu’il a rien dit et il avait une drôle de tête après son entretien.
- Donc si on résume, en gros, Inès et toi, quoi que vous fassiez, vous êtes en train de réussir leur test. Denis, qui est à fond, et tous les autres babosses… rien.
- Il faisait quoi Denis dans la vie ?”
Jordan me regarde comme si j’étais con.
“Ben, menuisier. Il fait ça depuis toujours, mais il a envie de suivre un chemin de lumière ou je sais pas quoi, de trouver un truc avec du sens”.
Le gars est tellement un enquêteur naturel qu’il ne se rend même pas compte quand il chope des infos. Je réfléchis tout haut :
“Ça doit être chaud de se reconvertir quand on fait déjà le métier que veulent faire les gens qui se reconvertissent”.
Jordan rigole pas. Il a pas de second degré, ça aussi ça me fascine. Il réfléchit même sérieusement à ma vanne :
“C’est intéressant ce que tu dis. La plupart des gens dont Anne-Céleste n’a rien à foutre ont fait des métiers un peu chelous, genre moi, ou Matilda et son reiki.”
Putain il a pas tort.
“Mais oui. Inès c’est une brute épaisse”, je rebondis.
Hier, quand Denis faisait son caca nerveux, elle regardait Anne-Céleste le suivre, et hyper calmement, elle nous a fait la liste exacte de tout ce qui allait se passer ensuite : “Vous allez voir, au début, Anne-Céleste va faire comme si de rien n’était. Ensuite elle va disparaître, pour faire une cellule de crise avec ses boss. Puis elle va descendre nous faire un discours : elle va tout mettre sur le dos de Denis, elle va parler de sa fragilité, dire qu’il était pas prêt, des conneries comme ça. Elle va répondre aux questions, et ensuite, elle va proposer de reprendre comme avant. Si quelqu’un dit quelque chose ensuite, elle va l’isoler du groupe et lui parler en direct, et après elle annoncera qu’ils mettent en place un truc, genre des heures dédiées où on peut lui exprimer nos doutes.”
C’est, précisément, dans l’ordre exact, ce qui s’est passé.
Sur le moment l’a tous regardée chelou, et là, Inès nous a expliqué qu’en RP, sa spécialité c’était la gestion de crise. La meuf a géré des accidents industriels, des accusations de corruption de P-DG, des bad buzz sur les réseaux, c’était pas son premier rodéo.
Puis elle a conclu sa petite prédiction par un truc que j’arrive pas à oublier : “On dirait que c’est des rigolos, Essence’ciel mais pas du tout. C’est des vrais pros”.
Je le répète à Jordan. Il hoche la tête, et puis il me dit enfin un truc gentil sans faire exprès :
“Toi aussi, en vrai, t’as une belle carrière, t’as eu un job stratégique.”
J’avoue. Dit comme ça. Mais il continue :
“Quand on connaît pas les coulisses…”
Ça n’a pas duré. Bon, certes, je me suis fait virer deux fois en un mois, notamment à cause de mon caractère de merde, mais qui n’a pas connu des périodes “sans” ?
“Sur le papier aussi, t’es une brute.”
Je ne relève pas le “sur le papier”.
“Donc en gros, tu penses que ça a à voir avec nos jobs ?
- Ben ouais, mais je comprends pas le rapport.
- Genre, ils essayent de… nous recruter, Inès et moi ?
- Ouais. Voilà. Ça y ressemble.”
On laisse l’idée flotter dans l'ail.
J’ai honte de l’admettre, mais déjà, c’est flatteur, parce que vraiment, les gens qui veulent me recruter en ce moment, ça court pas les rues. En prime, ça me détend d’un coup. Si l’adhésion sincère est déjà décidée d’emblée, j’ai plus qu’à me laisser porter, finalement. Facile.
Là-dessus, il s’avère que je me trompe, mais je ne le sais pas encore.
Anne-Céleste est surexcitée ce matin. Après le petit déjeuner (fromage blanc, graines de chia, tristesse) et alors que j’enquille les chicorées dans l’espoir que ça trompe mon corps en manque de café, elle se met à taper dans ses mains comme si elle annonçait qu’on allait à Disneyland. “Une graaande journée nous attend !”.
On arrive dans l’espace-ressource. Pas de tapis, et cette fois, la grosse enceinte est au milieu. Tout autour, dispersés, de petits masques de nuit. A chaque fois que je vois des masques ou des trucs en tissu, je me demande s’ils les lavent entre deux ateliers. Ensuite je me demande si je suis la seule à me le demander.
Pendant qu’on se met debout, en cercle, Anne-Céleste chantonne :
“Ce matiiiin, chers amis, un exercice très puissaaant nous attend. Nous avons déverrouillé les blocaages, il est temps de créer le jaillissemeeeent.”
Elle lance la bande-son. Un son grave, régulier : des battements de cœur, très lents.
“Le mental est un gardieeen", commence Anne-Céleste. "Il fiiiltre, il retieeent, il traduiiit. Ce matin, nous n'allons pas lutter contre lui. Nous allons le prendre de viteeesse.”
Elle nous dit de mettre nos petits masques. La dernière vision que j’ai avant le noir, c’est, au mur, une sculpture de mains aux index et pouces joints pour faire un triangle. BOUM BOUM. J’ai l’impression que je vais me casser la gueule maintenant que je ne vois plus rien. BOUM BOUM.
“Je vais dire un prénom, puis un mooot. La personne nommée doit répondre le premier mot qui jailliiiit. Sans réfléchiiiiir”
BOUM BOUM.
Elle dit ça en bougeant dans la pièce, BOUM BOUM, et j’ai l’impression soudaine qu’elle est partout à la fois.
“On commence par prendre une graaaaande inspiratiooon…”
BOUM BOUM Ah merde encore des trucs de respiration, ça ne me dit rien qui vaille. BOUM BOUM
“... et on souffle très fort !”
BOUM BOUM.
J’ai fait expiration moyenne, souffle moyen. On ne m’y reprendra pas. BOUM BOUM. Elle réitère l’exercice quatre fois, et même moi, j’ai la tête qui tourne. BOUM BOUM Le son des battements de cœur est soudain plus fort. Ou alors c’est le mien, de cœur ? BOUM BOUM. Je ne me sens pas très bien.
“Matilda. Eau.
- Naissance !”
BOUM BOUM.
“Pascal. Maison.
- Maman.”
“Sylvie. Travail.
- …Fatigue.”
BOUM BOUM.
Et ainsi de suite. BOUM BOUM. Ça dure un moment. BOUM BOUM. Je crois que les battements de coeur s’accélèrent. BOUM BOUM. J’ai l’impression de perdre le contrôle. BOUM BOUM.
“Jordan. Argent.
- Pratique.”
BOUM BOUM. Jordan est né pour cet exercice. BOUM BOUM.
“Louise. Jardin.”
- Racines.”
BOUM BOUM.
Assez fière de moi sur celui-là.
BOUM BOUM. Les battements de cœur accélèrent. BOUM BOUM. Ça devient assourdissant. J’ai presque envie de battre la mesure, BOUM BOUM ou de danser. BOUM BOUM. Mais j’y vois rien, et j’ai l’impression que si je lève un pied, BOUM BOUM, je vais tomber. BOUM BOUM. Anne-Céleste circule derrière nous, BOUM BOUM sa voix surgit d’un endroit différent à chaque fois. BOUM BOUM. Je ne sais plus où je suis. BOUM BOUM.
Les mots s'enchaînent.
BOUM BOUM.”
“Matilda. Amitié.
- Vibration.
BOUM BOUM.
“Pascal. Chanson.
- Berceuse”
BOUM BOUM.
Matilda jaillit de partout, Pascal régresse à vue d'oreille.
“Inès. Passion.
- Fruit”
BOUM BOUM.
J’essaie de m’accrocher à Inès, à son côté inaltérable. BOUM BOUM. Mais moi là, je me sens très altérable. BOUM BOUM. J’ai la tête qui tourne. BOUM BOUM.
Anne-Céleste est derrière moi. Elle crie.
“Louise. Règle.
- Piège."
BOUM Merde BOUM.
“Louise. Groupe.
- Bruit.”
BOUM BOUM. Merde merde.
“Louise. Aide.
- Dette.”
BOUM BOUM. Quelque part à ma droite, un petit rire nerveux. BOUM BOUM. Je crois que c'est Inès. BOUM BOUM.
“Louise. Avenir.
- Peur.”
BOUM BOUM. Mais elle va me lâcher ? BOUM BOUM.
“Louise. Chômage.
- Radiation”
BOUM BOUM Mais qu’elle arrête bordel. BOUM BOUM. Tout tourne, j’ai à la fois faim et envie de vomir. BOUM BOUM.
“Louise. Obéissance.
- Soumission”.
BOUM BOUM. C’en est trop.
Je retire mon masque. BOUM BOUM.
Tout arrête de tourner, et pourtant je perds l’équilibre. Je m’assois sur le tapis.
“Merciii, Louise. Tu peux t’allonger, c’est terminé pour toi”.
Anne-Céleste m’a murmuré ça à l’oreille, avant de continuer avec les autres. Je suis le maillon faible, au revoir. Je reste assise, le temps de les regarder en cercle au-dessus de moi. À l’exception de Matilda, qui sourit comme une enfant, ils sont tous assez mal en point. Certains sont même verdâtres. Ça me fait me sentir mieux.
“Inès. Secret.
- Santa."
Je pouffe, et je crois que ça s’entend.
“Inès. Conflit.
- Dialogue.”
“Inès. Peur.
- Araignées.”
Pourquoi elle y arrive et moi pas ? La meuf répond comme on remplit un CERFA.
Tout ça dure encore un long, très long moment. Puis le battement ralentit, redescend, s'arrête. Anne-Céleste nous invite à “laisser résonner le siiilence”, puis invite les autres à s'asseoir. Et c’est seulement là que je le vois.
Dans un coin, sur une chaise, il y a le mec que j’avais déjà vu, le mec au bun, un clone d’Anne-Céleste, avec des vêtements en lin. Il a encore un carnet sur les genoux pour prendre des notes. On peut même pas jaillir tranquille.
Je connais très bien la sensation qui m'envahit : c'est celle du lendemain de soirée. La certitude d'avoir trop parlé, sans le souvenir exact de ce que j’ai dit.
Heureusement, Anne-Céleste aura droit au compte-rendu détaillé par Bun Affleck.
Le déjeuner (soupe de blettes, galettes de riz soufflé, désespoir) aurait eu lieu en silence même si on pouvait parler. Anne-Céleste n’est pas avec nous. On a tous des têtes de gens qui viennent de survivre à un crash d’avion. Même Jordan ne marche pas bien droit. J’ai encore la dalle après manger, on dirait vraiment qu’il y a de moins en moins de calories à chaque repas. Je signale à Jordan que j’ai besoin de fumer, il fait un petit geste qui signifie “comment ?” en désignant tout ce qui l’entoure. Une grande, une immense lassitude s’empare de moi, mais aussi une colère. Je décide que j’ai bien le droit à 5 minutes seule avec moi-même. Je me lève, et je me dirige vers ma chambre à l’étage. Mon lit a été refait. Mon paquet de clopes est toujours sur la table de chevet, pourquoi le cacher à ce stade ? Je me saisis de Pépère, puis je m’allume une clope que je fume à la fenêtre, en le serrant fort contre moi. Tant pis si quelqu’un me voit, ou me sent. Envie d’une bière. Envie de regarder mon téléphone. Envie de manger un steak. Besoin de café. Envie de partir. Mais je suis à un jour et demi de valider mon stage, ça serait trop con.
Quand je redescends, Anne-Céleste est là avec les autres dans la cuisine, elle ne me demande pas ce que je faisais, mais quand j’entre, elle commence directement à parler, l’air excité :
“Et maintenaaaant, le moment que vous attendez touuuus, le moment de révélatiooon.”
Dans l'espace-ressource, les tapis sont de nouveau en épi, et on est invités à rester allongés à écouter des sons de baleine sur fond d’ocarina en sentant chaque morceau de notre corps, à commencer par nos orteils. Ça me fait toujours marrer les sons d’animaux. Si ça se trouve, on est là, à écouter des baleines dans un mood semi-mystique, et ce qu’elles se racontent c’est “Meuf, j’ai une chiasse monumentale depuis hier, je crois que le plancton était pas frais”.
Bref. Je rate le body-scan et je fais une sieste. J’en avais besoin.
Bruit de gong.
On se relève “douuucemeeent”.
Je ne sais pas si j’ai dormi 20 minutes ou deux heures.
Au centre, sur un tissu fuchsia, six piles de grandes cartes, face cachée. Et à côté, sur les genoux d'Anne-Céleste assise en tailleur : nos formulaires du jour 2, avec la fiche contre-indications, le questionnaire des saisons, le rapport à l'eau (toutes les eaux), et nos petits carnets.
“Les premiers jouuurs”, chante Anne-Céleste, “vous avez beauuuucoup donné de vouuus. Vos moots, votre souuffle, vos sileeeences. Maintenant, vous allez commencer à recevoiiir.”
Bon en gros : elle a dépouillé les questionnaires et elle nous file les résultats.
Elle nous présente d'abord les six “chemins”, en levant une carte de chaque pile. Les cartes sont très belles, illustrées à la main, dorées à la feuille. Il y a Le Bâtisseur (un type de dos face à une charpente). Le Sage (une silhouette penchée sur un puits). La Tisseuse (des mains dans des fils qui deviennent des rivières). Le Passeur (une barque, des gens dedans). L'Éclaireuse (une meuf avec une lanterne, évidemment). Et la Gardienne (une femme debout devant une porte fermée). Elle nous explique un peu le sens de chaque carte, ça prend des plombes, mais je sens que les autres sont un peu excités.
Plus elle décrit les profils, plus un truc me travaille.
Ça me dit quelque chose.
Purée ! J’ai déjà fait ce truc ! Il y a des siècles. Dans un CIO. Avec la Conseillère d’Orientation qui m’a dit que j’arriverais jamais à rien. Ça s’appelle… purée, un peu comme le plan en cas d’inondation là. Un RIASEC ! Voilà ! En gros, c’est juste un test de personnalité et d’orientation d’élèves de troisième, mais avec des noms plus jolis et repeint à la feuille d’or pour le fourguer à des adultes pieds nus en pleine conscience de leur vibration karmique.
Genre le “Bâtisseur” c’est le profil “Réaliste”, mais en plus sexy, “L’Éclaireuse” c’est “Entreprenant” mais avec des paillettes. Tout ça pour ça.
Arrive la distribution.
Une cérémonie complète : elle appelle chacun par son prénom, le fait s’agenouiller au centre, le regarde très longtemps en faisant vibrer son gong. Ensuite, la personne doit boire une gorgée d’une boisson au cacao, et vu la tête des gens, c’est pas bon.
Puis, Anne-Céleste lui remet sa carte à deux mains, avec quelques phrases de révélation personnalisées. Matilda est Tisseuse (“tu relies les mooondes”) et fond en larmes. Sylvie est Tisseuse aussi (mots légèrement différents, mais larmes identiques). Ça veut juste dire “Artistique” si je me souviens bien. Pascal est Passeur, c’est-à-dire “Social” (“tu aimes le contaaact, tu t’intéresses aux auuuutres, tu aimes communiqueeer”) ce qui prouve, s’il en était besoin, que tout ça c’est de la merde. Jordan aussi est Passeur (“tu saiiis te faire aimer des geeeens, c’est un don très raaare”), et ça c’est juste, mais une horloge cassée donne l’heure deux fois par jour. Inès est Gardienne (“Celle qui saiiiit ce qui doit rester dedans… et ce qui doit rester dehooors") et elle s’en bat totalement les steaks. Elle prend la carte comme on récupère un ticket de caisse. C’est éternel, et on doit rester assis. Le jour décline lentement par la baie vitrée. J’ai mal au cul. J’ai envie de fumer. Je suis la dernière appelée.
Je m'avance. Je m’agenouille. Blabla gong blabla cacao. Effectivement c’est très amer. Anne-Céleste me tend la carte à deux mains, avec son regard de guimauve.
“Le Sage.”
Je me retiens de pouffer.
“Tu es ceeelle qui ne se contente jamais de la surfaaaace. Celle qui a besoin de descendre voir comment les choses maaarchent. On ne peut rien lui cacher longteeemps, à la Sage. N'est-ce pas, Louise ?”
C’est quoi ça ? C’est bizarre.
Je prends ma carte, je me lève, jette un œil à Jordan, et je vois à son regard que c’est bizarre.
J’ai du mal à respirer. Parce que dans le RIASEC, ce résultat là, “Sage”, c’est “Investigateur”’. Et c’est effectivement moi. Sauf que j’ai totalement menti sur les tests. J’aurais dû être “Gardienne” ou un truc comme ça, un truc qui dit la recherche de conformité, le respect des règles, le sérieux. Ça fait quand même deux jours et demi que j’essaie de tenir ce bobard. Visiblement, ça n’a pas du tout marché. Il a suffit de deux trois respirations et d’un BOUM BOUM et je me suis fait griller.
Ou peut-être qu’Anne-Céleste a capté mon manège depuis le début ?
Je n’ai pas le temps de réfléchir davantage, car elle frappe dans ses mains.
“Et maintenaaaant… le moment le plus important de votre séjour. Celui où vous réalisez la puissaaance de votre ressouuurce. Suivez-moiii.”
On la suit, en file indienne, nos cartes dorées à la main, en direction du petit bois derrière la maison. Dans le doute, on fait talon, plante, orteil. Le ciel est tout violet. On commence à entendre un son de tam-tams. Et là, en chemin, je capte l'odeur. Jordan aussi. Il me regarde. Je le regarde. Il est absolument mort de rire.
On arrive à l’orée du petit bois, sur un terrain de sable qui aurait pu servir à la pétanque.
Et oui.
Il est là.
Un tapis de braises.
Six mètres de long, un de large. Dans la lumière tombante, il rougeoie, et on voit encore l’air onduler au-dessus. Jordan se retient de sautiller d’excitation.
Évidemment qu’on va marcher sur des braises.
“Ce soiiiir”, dit Anne-Céleste, la voix montée en volume maximum, “vous alleeez affronteeer l’une des plus grandes peuuurs humaines. Vous allez maaaarcher sur le feu. Mais pas seulemeeent, vous allez marcheeer sur ce qui vous entrave, vous allez dépasser vos craiiiintes, et au passage, vous allez révéler la puissaaaance en vouuus”.
Elle nous présente deux personnes, qui attendaient patiemment derrière les braises. Luna, une meuf en jogging blanc qui jure dans cet univers de sarouels, et Bun Affleck, celui qui prenait des notes, et qui s’appelle Baptistin. À côté d’eux, sur un rondin, une enceinte Bluetooth dont sort une musique africano-cosmique.
Je n’aurais jamais cru qu’ils oseraient nous faire le truc des braises. C’est tellement le cliché absolu du séminos spiritualo-bullshit pour paumés en mal de sensations. Je pensais que ça commençait à se savoir, que c'était de la poudre de perlimpinpin. Le charbon de bois conduit mal la chaleur, on marche d'un pas normal, le contact dure une demi-seconde, tant qu’on reste en mouvement on n’a aucune chance de se brûler, emballé c’est pesé. Y’a zéro risque, zéro dépassement de rien du tout. Un truc de fakir de Temu.
“Vous avez laissé jailliiiir ce qui était entravééé, maintenaaant vous allez comprendre tout ce dont vous êtes capaaaables”.
Maintenant que j’ai reçu ma petite carte “T’es grillax ma belle”, je ne sais plus trop quoi faire. J’aurais normalement fourni un petit numéro panique-dépassement-soulagement, mais je sens que ça ne sert plus à rien.
Luna a monté le son des tam-tams. Anne-Céleste continue sa harangue, la moitié du groupe est déjà en transe.
“Le feu ne brûle que ce qui résiiiiste !”
Grands cris de joie, bras levés.
Anne-Céleste traverse la première, les mains jointes en prière, en quelques enjambées fluides. Le groupe applaudit, Matilda est à deux doigts de s’évanouir de joie. Cette liesse m’agace au plus haut point.
C’est Matilda qui commence évidemment. Elle hésite longtemps, elle en fait des caisses, puis enfin, elle se lance en poussant un cri primal, aidée par Baptistin-Bun Affleck et Luna, chacun d’un côté. À la fin elle tombe dans les bras d’Anne-Céleste en pleurant.
À chaque passage, l’allégresse générale monte, et plus les gens hurlent, plus je dissocie. On est un mercredi, en lointaine banlieue parisienne, et c’est nos impôts qui paient le barbecue plantaire.
Sylvie s'avance, pose un pied au bord du truc, et se fige. Les deux sbires lui font signe d’avancer, mais elle recule d'un demi-pas, fond en larmes, et lâche un “je peux pas” plein de morve. Anne-Céleste la prend dans ses bras, lui frotte le dos, et lui dit, avec supplément douceur, “c'est juuuste aussi, Sylvie, d'écouter sa limite… c'est peut-être ça, ta traversée à toi, aujourd’huiii”.
J’en connais une qui a loupé son adhésion sincère.
Inès, qui connaît aussi le truc on dirait, avance comme sur un tapis roulant à Châtelet, sans aide. Les applaudissements résonnent, même s’ils sonnent un peu faux. En revenant se poster à côté de moi, elle me glisse, sans remuer les lèvres :
“La meuf en jogging. Luna.”
Elle laisse passer un applaudissement.
“Je l'ai déjà vue.”
Anne-Céleste m’appelle : c’est mon tour. C’est marrant, on a beau savoir comment ça marche, ça reste un peu impressionnant. J’hésite. Puis je me lance. C’est chaud comme une plage de sable en août. Pas plus. Je suis soulagée quand c’est terminé. Matilda m’attrape et me serre contre elle, elle sent la fumée et l'huile essentielle.
Je m’extrais pour revenir à côté d’Inès.
“Tu l’as vue où ?
- C’était à une conférence, y'a six ou sept ans. Elle intervenait pour un cabinet RH. Et je peux te garantir qu'elle s'appelait pas Luna.”
Jordan traverse. Fidèle à lui-même : d'un pas égal, les bras ballants, sans accélérer ni ralentir. Il arrive de l'autre côté, s'essuie les pieds dans l'herbe comme sur un paillasson. Près des braises, Luna se penche vers Anne-Céleste et lui murmure un truc.
Je demande à Inès, discrètement :
“Elle s'appelait comment ?
- Je sais plus. Un truc normal. Nathalie, Valérie, je sais pas. Elle bossait dans l'outplacement.
- Le quoi ?
- Le reclassement des cadres virés. Quand une boîte vire des gens, elle paye un cabinet pour les 'repositionner' ailleurs. Ça met de la pommade sur le plan social, et ça calme les syndicats.
- C’est chelou.
- Je la suis sur LinkedIn, on pourrait la retrouver.
- Pour ça, il faudrait un téléphone.”
📣 Rendez-vous la semaine prochaine pour un nouvel épisode !
En attendant, si vous avez envie de creuser comment on rend les gens réceptifs en les coupant de tout et comment on utilise le tapis de braises, je vous recommande l’absolument incroyable série d’épisodes de Meta de Choc sur le coaching motivationnel, si ça vous fait penser au film Gourou et au docu Netflix I am not your guru, c’est normal, c’est l’inspiration (et Élisabeth Feytit a contribué au film).
🏄 LE BOARD DE CDLT
Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :
Clémence - Head of Data Yoyo
Aurélia - Growth Hacker de boeuf
Johana - Chief AIL Officer
Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale
Cécile - Chief Digital and Manual Officer
Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture
MJOLN - Directrice de Cabernet
Md - Chief Revenue et Repartie Officer
Lauren - Chief Illegal Officer
Nicoquillet - Financial TripAdvisor
Emilie - Head of Asocial Media
Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability
Boris - Partner social
Wwahya - Director of Superhuman resources
Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Agathe - Chief cinq asset management officer
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael - CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.
CDLT,
Sev

