📚 Point livre : Ciao les nazes est toujours dispo en librairiiiiie ET DÉSORMAIS EN AUDIOBOOK AVEC MA VOIX QUI LE LIT sur toutes les plateformes d’audiobooks.
📢 Annonce pour les ami·es Nantais·es (le saviez-vous, Nantes est la deuxième ville en termes de follolows de CDLT après Paris ?) : vous faites quoi les 7-8 octobre ? Parce qu’au salon Mauduit, il y a le Salon Profession’L dédié à la reconversion professionnelle des femmes.
Eeeeet le 8/10 de 16h à 16h30, j’y fais ma première conférence-stand up-WTF. Ça s’appelle “Désolée, c’est ma faute” et c’est un grand exercice de repentance sur tous les trucs qu’on fait n’importe comment, nous les meufs, dans le monde pro, comme exister par exemple. Il y aura des slides moches.
C’est là pour vous inscrire (c’est gratuit, et j’ai besoin de gens qui rigolent même quand je suis moyen-drôle) et après je dédicace le bouquin.
Venez je veux trop vous rencontrer.
💶 Point soutien de la création : on est à 321 € ce mois-ci sur le Tipeee de CDLT, merci vous êtes des oufs. Entre-temps, y’a d’autres gens qui me soutiennent tous les mois depuis 6 mois : Mathilde, Antoine, Sophie, Sboudh, Camille VOUS ÊTES VRAIMENT SUPER.
🎙️ Point podcast : cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT sur toutes les plateformes. LE LIEN.
🎤 Point Radio Moquette : venez me raconter vos anecdotes les plus WTF du travail, des séminos partis en vrille, des histoires gênantes, des trucs chelou d’open space, des mails qu’auraient pas dû partir, dans ce formulaire, et j’en ferai peut-être des épisodes dans mon projet de podcast de gossip corporate. MERCI aux personnes qui ont déjà raconté leurs histoires, je peux vous dire qu’il va y avoir du crousti.
Ça fait bien longtemps que je suis consciente d’un gros angle mort sur CDLT : l’indépendance.
À longueur d’article, je gueule sur ce qui est pourri au royaume du salariat, mais je ne mentionne que rarement le statut d’indépendant·e. Au risque de laisser entendre que c’est soit un non-sujet, soit la réponse à tous les problèmes. Alors que bon. Étant moi-même indépendante, et ayant co-dirigé pendant des années une boîte qui m’a fait échanger quotidiennement avec des centaines d’indeps, je sais bien que C’EST PAS SI SIMPLE.
Et l’angle mort n’est pas un angle aigu : l’URSSAF dénombre 4,8 millions de comptes d’indépendant·es, dont 60,4 % d’auto-entrepreneur·ses. Bon, on se sait : dans le lot y’a un paquet de gens qu’ont ouvert leur auto-entreprise “pour voir” ou “pour faire une petite mission à côté du taf” et d’entreprises dormantes. Selon l’INSEE, ça fait quand même 3,9 millions de personnes exerçant effectivement une activité non salariée hors agriculture en France, dont un peu plus de la moitié sont micro-entrepreneur·ses.
Et je sais que vous êtes un paquet d’indeps à me lire. Ma théorie, c’est que vous lisez CDLT exactement comme moi je reste abonnée aux notifs de Bien’ici alors que j’ai déjà trouvé un appart : pour ne rien louper de ce que vous avez loupé. Moi, à chaque alerte email de Bien’ici, je fais défiler les photos avec dédain pour me dire “ouais, maxi-bof, la cuisine est maxi-moche, j’ai maxi bien fait de choisir le mien didonc”. Les indeps qui lisent CDLT, je parie que c’est pareil : c’est votre rappel bimensuel que vous avez fait le bon choix.
La seule fois où j’ai parlé vraiment d’indépendance, c’est dans mon article sur l’histoire de l’individualisation du travail : j’y terminais sur la micro-entreprise comme l'achèvement pur et parfait de la logique d'individualisation du travail. Car si on ne fait plus partie d'une entreprise mais qu'on devient une entreprise, alors, par définition, on n'a plus de collègues mais des concurrents. On ne fait pas grève contre soi-même. On ne se syndique pas contre soi-même. On n'a pas d'intérêts communs avec quelqu'un d'autre que… soi-même. On devient soi-même un capital à optimiser.
Mais quand j’écrivais, il y a deux semaines, mon article sur mes vacances ratées et insuffisantes auto-infligées, un truc a commencé à me travailler, qui je crois a résonné avec pas mal d’entre vous : l’indépendance, c’est bien plus que l’individualisation extrême du travail. En fait, accrochez-vous bien, c’est probablement même la version la plus aboutie de la subordination. Oui. Parce qu’elle fait mine de faire disparaître le patron en le rendant invisible, internalisé, et même sexy.
Voilà. J’ai envie de parler de ça. Et je vais en parler avec les tripes, puisque ça me concerne, mais aussi, avec… une certaine nuance ? Je sais, c’est choquant. Mais il s’avère que personnellement, sur le fond, j’adore ce statut. Il me va extrêmement bien. J’adore ce que je fais en ce moment, j’adore mes clients (mon ratio à date est de 100 % de gens super dans des boîtes super qui me donnent du taf super et me traitent super, je mesure ma chance) et j’adore le fait de maîtriser la façon dont je bosse, même si, parfois, la façon en question, c’est “n’importe comment”. Je fais partie des gens qui n’envisagent pas un “retour en arrière” vers le salariat comme on l’appelle, et ce n’est pas par principe. J’ai co-fondé ma boîte en 2020, donc techniquement je suis indépendante depuis 6 ans, et indépendante toute seule depuis le début de l’année. Et vraiment, ça a beau être un enfer sur un paquet d’aspects (évidemment qu’on va parler de l’URSSAF les amigos), j’ai l’impression que c’est vraiment le pire statut pour moi à l’exception de tous les autres, et je mesure chaque jour tout ce qu’il m’apporte.
Et pour finir le full-disclosure, je crois que le déclencheur de cet article, c’est d’avoir entendu le “j’en ai marre de mon taf, je crois que je vais passer freelance” de trop. Attention, je pense que c’est super de “passer freelance”. Mais à chaque fois que j’entends “passer freelance” comme une solution à tout ou comme quelque chose de simple, mes cervicales se contractent (davantage). Parce que, et je vais en reparler à la fin : je crois que l’indépendance apporte énormément de choses, mais que chacune de ces choses a un coût. Et je trouve ça bien de prévenir les gens, et d’écorner un peu l’image un peu cliché des indeps “libres, qui sont leur propre boss et qui maîtrisent leur temps”. Car C’EST PAS SI SIMPLE.
Et la façon dont je vais parler de tout ça, c’est en écrivant un truc que, je crois, j’aurais dû faire bien avant : mon propre contrat de travail entre moi-même, la meuf qui bosse, et moi-même, la meuf qui exploite emploie la meuf qui bosse.
C’est parti.
📑 Contrat de subordination
À durée déterminée par les circonstances, l’état de l’économie, la capacité à prospecter, l’endurance administrative et la résilience émotionnelle.
Entre les soussignées :
D'une part, moi, ci-après “l'Employeuse”.
D'autre part, moi, ci-après “la Subordonnée”.
Il a été arrêté et convenu ce qui suit.
👩💻 ARTICLE 1 - DÉFINITION DU POSTE
L'Employeuse engage la Subordonnée en qualité de : tout.
La Subordonnée occupe, simultanément et sans distinction d'horaire, les fonctions suivantes :
Présidente-Directrice Générale : elle fixe la vision, la stratégie et leur mise en œuvre dans les 5 minutes qu’elle trouve entre deux trucs opérationnels, le tout sous la menace constante de remplacement par l’IA, les fluctuations de l’économie et les injonctions d’influenceurs qui disent que c’est POURTANT FACILE DE FAIRE UN C.A. À 6 CHIFFRES LA PREMIÈRE ANNÉE, SI T’Y ARRIVES PAS T’ES VRAIMENT UNE SOUS-MERDE.
Directrice des Ressources Humaines : poste bicéphale, partagé entre le rôle théorique et le rôle effectif. En théorie, garante du respect de la Qualité de Vie et des Conditions de Travail, des durées maximales de travail et du repos quotidien, qu’elle maintient à grands coups de “Allez, cette semaine, je prends soin de moi”. Dans les faits, elle s’arme d’un fouet quasi-quotidiennement pour faire culpabiliser la Subordonnée quand elle bosse trop, MAIS AUSSI quand elle se repose.
Responsable du développement commercial : son rôle principal est de réveiller la Subordonnée en sursaut entre 3 et 6h du matin pour lui signaler qu’elle est en retard sur ses objectifs et qu’elle devrait sérieusement commencer à booster sa prospection il y a 3 mois.
Responsable administrative et financière : Her job is URSSAF. Son rôle principal est de provisionner pour l’URSSAF un argent que la Subordonnée n’a pas encore gagné, sur une base d’un calcul que personne, à ce jour, n'a été capable de lui expliquer. Une partie de ses missions quotidiennes consiste à “essayer de trouver le truc qu’elle cherche sur le site de l’URSSAF”, et une autre revient à “se faire traiter comme une serviette hygiénique par son interlocuteur·ice à l’URSSAF qui dit exactement l’inverse de ce qu’a dit l’autre interlocuteur·ice la dernière fois qu’elle a appelé”.
Responsable communication et acquisition : son cadre de travail, c’est LinkedIn. Elle erre dans LinkedIn comme dans un espace liminal. Il s’agit d’y trouver un savant équilibre entre “projeter de la win pour attirer de la win” et “ne pas perdre son respect d’elle-même”.
Office manager : veille aux conditions matérielles de travail de l'entreprise, à savoir booker des séances de kiné pour compenser l’absence de chaise ergonomique, essayer de comprendre la facturation électronique, investir dans le matériel de climatisation nécessaire à ce que son cerveau ne devienne pas une lingette moisie en temps de canicule, payer elle-même son matériel, sa connexion internet, son abonnement téléphonique, son Google Workspace, sa banque, son logiciel de compta, son comptable, et les bougies à whatmille balles qu’elle fait cramer tous les jours parce que “l’odeur l’apaise” alors que ce qui l’apaiserait vraiment, c’est la chute du capitalisme.
Stagiaire : non rémunérée, non déclarée, s’occupe de toutes les tâches chronophages à faible valeur ajoutée comme le rapprochement comptable, la relance en prospé ou la rédaction de devis.
Accessoirement, la Subordonnée doit aussi, quand il lui reste un peu de temps, réaliser le travail pour lequel ses clients la rémunèrent.
⚒️ ARTICLE 2 - LIEN DE SUBORDINATION
2.1 Lien de subordination intériorisé
Le présent contrat se distingue du contrat de travail salarié par l'absence de tout lien de subordination juridique. La Subordonnée n'est placée sous l'autorité de personne, elle ne reçoit d'ordre de personne, n'est évaluée par personne, ne peut être sanctionnée par personne.
En conséquence de quoi la subordination est totale.
Selon le philosophe allemand Byung-Chul Han dans La société de la fatigue, l’explication de cette logique est simple : “l’exploiteur est en même temps l’exploité”. Car le monde actuel a réussi un retournement de crêpe digne de Maïté : d’une contrainte qui venait de l’extérieur (boss, règlement, process), aujourd’hui la contrainte est interne. On s’auto-exploite tout en se persuadant qu’on est libre : il appelle ça la “société de performance” par opposition à la “société disciplinaire”. Car c’est super efficace : dans une boîte classique, un·e salarié·e qu'on presse trop, à un moment, ça résiste, ça râle, ça claque sa dem, ça descend dans la rue ou ça finit en arrêt. Une indépendante qui se bolosse elle-même ne râle pas (si ce n’est dans sa newsletter bien sûr) : elle culpabilise et elle s’auto-bolosse un peu plus pour faire bonne mesure.
Car l’indépendance, c’est la disparition du rapport de force : on ne peut pas négocier quand l’exploiteuse et l’exploitée partagent la même culotte. “Le patronat”, une fois intériorisé, peut ainsi déployer toute la palette de sa toxicité et créer des conditions de travail que la Subordonnée n’aurait jamais tolérées d’un employeur, mais qu’elle accepte joyeusement de la part d’elle-même car c’est pas pareil.
2.2 Lien de subordination externe
La subordination juridique, rapidement évacuée dans l’article 2.1 comme étant par définition absente dans le statut d’indépendant, revient par la fenêtre dans les présentes, car, selon l’INSEE :
1 indépendant·e sur 4 est “économiquement dominé·e” (chez les micro-entrepreneurs, on monte à 1 sur 3) : au moins la moitié de son activité dépend d'un seul partenaire, client ou plateforme.
1 indépendant·e sur 8 est totalement “économiquement dépendant·e” : perdre ce partenaire mettrait “en péril la survie de son entreprise”.
On y voit deux logiques très évidentes :
celle des boîtes qui soit 1/ virent les gens mais les reprennent en freelance parce que c’est quand même vachement mieux sur le P&L, soit 2/ emploient des freelances à à plein-temps et à long-terme pour les mêmes raisons, les privant de la possibilité de prospecter par ailleurs, leur laissant assumer toutes les charges, mais ayant le pouvoir d’arrêter leur contrat très facilement sans aucun filet.
et bien sûr celle du travail de plateforme où des coursiers dépendants se font bolosser et donner des ordres MAIS C’EST PAS DU SALARIAT DÉGUISÉ OKER.
Et la petite cerise sur le gâteau de merde : parmi ces indépendant·es dépendant·es, plus d’1 sur 2 déclare être “contraint·e dans la détermination de ses prix ou tarifs” par son employeur client.
🕰️ ARTICLE 3 - DURÉE DU TRAVAIL
La durée du travail de la Subordonnée n'est soumise à aucune limite.
Les dispositions relatives à la durée maximale quotidienne, à la durée maximale hebdomadaire, au repos de onze heures entre deux journées et au repos dominical ne sont pas applicables. La principale raison étant qu’il n’y a personne pour les faire appliquer.
3.1 Décompte du temps de travail
La Subordonnée est réputée travailler lorsqu'elle facture, et facturer lorsqu’elle travaille. C’est simple. Basique.
Il convient cependant de noter que “travailler” ici n’inclut pas : la prospection, la rédaction des devis, la négo, la relation client, l’enregistrement fournisseur à 12 étapes, la relance des factures impayées, la comptabilité, la correspondance avec l'URSSAF, la veille, la formation et la production de contenu destiné à démontrer publiquement qu'on travaille.
Par ailleurs, il est convenu qu’évidemment, “la Subordonnée facture lorsqu’elle travaille” comporte des exceptions : devis négociés, sous-estimation du temps conduisant à travailler plus que le temps facturé, allers/retours imprévus pour cause de 12 niveaux de validation contradictoires, et missions qui s’étalent dans le temps alors qu’elles étaient initialement urgentes.
3.2 Liberté d'organisation
Il est solennellement rappelé que la Subordonnée est libre d'organiser son temps comme elle l'entend. LIBRE, OK ? “Tu es libre, t’as de la chance !” lui dit-on parce qu’effectivement, elle peut aller chez le coiffeur en semaine.
Cette liberté inclut, il est important de le préciser, la liberté de travailler quand elle le souhaite, c’est-à-dire, potentiellement, tout le temps. Selon l’INSEE toujours, 39 % des indeps travaillent le dimanche et 48 % le soir.
Cette liberté implique, bien sûr, que si la Subordonnée vit en couple avec une personne en salariat, c’est à elle d’effectuer les tâches domestiques qui tombent sur les heures de travail, comme les visites pour l’entretien de la chaudière et les visites médicales pour l’entretien des gosses.
Cette liberté recouvre enfin la liberté TOTALE d’absorber les trous d’activité. Là où une entreprise classique paye son personnel de la même façon les semaines creuses et les semaines de rush, la Subordonnée peut profiter, en plus de l’inquiétude financière dont elle s’accompagne, de cette sensation vraiment propre à l’indépendance lors des périodes creuses dans le taf : l’injonction à profiter de ce temps libre (sans que personne ne soit dispo pour le faire avec elle) COUPLÉE à l’injonction de prospecter pour trouver du taf COUPLÉE à la culpabilité de ne pas être en train de bosser COUPLÉE à la culpabilité de ne pas être en train de se reposer.
3.3 Frontière entre le travail et le reste
La frontière entre le temps de travail et le reste de l'existence ressemble, pour la Subordonnée, à l’équateur : techniquement, c’est sur toutes les cartes, dans la vraie vie, ça n’existe pas.
Là où, à l’époque du salariat, elle peinait à déconnecter mais pouvait au moins se dire '“oh ça va, je ne vais pas non plus me mettre la rate au court bouillon pour les actionnaires”, l'unique actionnaire est désormais la Subordonnée. Il lui est donc recommandé de se mettre activement la rate au court bouillon, de préférence via une soudaine montée de panique le soir devant un film, le week-end au supermarché ou mieux, en pleine nuit dans son lit.
Pour peu qu’elle travaille de chez elle, alors son lieu de travail et son lieu de vie sont le même endroit, charge à elle de trouver comment '“déconnecter” dans le lieu même où elle “connecte”.
Étant l'unique poste de l'entreprise, la Subordonnée en constitue également l'unique variable compressible. On ne peut réduire ni le loyer, ni le prélèvement URSSAF, ni le prix du logiciel de facturation ; on peut, en revanche, toujours réduire un peu plus le temps que la Subordonnée ne facture pas, à savoir le sien.
💶 ARTICLE 4 - RÉMUNÉRATION
4.1 Montant et modalités de versement
La rémunération de la Subordonnée est fixée comme suit : ce qu'il reste.
Elle est versée après l'URSSAF, après la TVA, après l'impôt, après les logiciels, les prestataires, le matériel, la complémentaire santé, la prévoyance, et après reconstitution de la trésorerie que la Subordonnée s'était juré de ne pas toucher.
Là où, dans une entreprise ordinaire, le salaire est dû, que l’entreprise ait fait ou non du bénéfice, ici, la Subordonnée renonce à ce privilège et utilise sa rémunération comme variable d’ajustement.
Elle souscrit en revanche à de nouveaux privilèges : le “paiement en 45 jours fin de mois”, le “oui normalement ça aurait dû être payé je vais voir ce qu’il s’est passé” (suivi de pas de nouvelles), le “oui oui ça sera payé la semaine prochaine” (suivi de la même promesse la semaine suivante), le “ah oui pardon la facture n’était pas passée en compta, résultat c’est 2 mois à partir d’aujourd’hui” et plus globalement, la joie d’être, en tant que prestataire, la variable d’ajustement en trésorerie de certaines entreprises qui rémunèrent ses services.
Elle souscrit également à l’expérience exclusive “avoir en face de soi un banquier/un agent immo qui ne comprend absolument rien à sa situation et la regarde comme une grenade financière dégoupillée car elle n’a pas un CDI comme une personne normale incluse normalement dans la société”, et doit, à partir de dorénavant, mener toute recherche de logement directement en mode difficile, la recherche de logement étant, par nature, déjà difficile.
4.2 Rémunération globale et avantages en nature
Le montant défini en 4.1 étant ce qu'il est, l'Employeuse complète la rémunération de la Subordonnée par un ensemble d'avantages en nature, ci-après “la rémunération globale”.
Ces avantages comprennent : l’incitation à se sentir libre, l’obligation de trouver du sens, la fierté d'avoir osé et le droit d’être rémunérée en visibilité. Ces avantages présentent la double particularité de n'être ni monnayables, ni cotisables.
4.3 Clause d'imputation
En cas d'insuffisance de la rémunération définie en 4.1, la responsabilité en incombe intégralement à la Subordonnée, dont le mindset, la discipline et la win auront été insuffisants.
Il est contractuellement exclu que cette insuffisance puisse tenir à un rapport de force, à un marché, ou à un statut précisément conçu pour faire reposer le risque sur la personne qui l'exerce.
La sociologue Sarah Abdelnour, spécialiste du sujet, a montré notamment dans Moi, petite entreprise que le statut d’indépendant, pensé dès 2008 comme un instrument de gestion du chômage (hé oui, c’est malin de transformer les chômeur·ses en auto-entrepreneur·ses), a notamment pour fonction de faire porter par l'individu un échec qui est, lui, parfaitement structurel.
Il est donc attendu de la Subordonnée qu’elle porte sur ses épaules la responsabilité de ses sous-performances, et qu’elle en dispense donc les structures et un marché qui, sous l’effet de choix politiques désastreux, est rendu de plus en plus difficile à naviguer pour tout le monde. Et bien sûr, il serait malvenu de s’en plaindre car cela consisterait à assumer publiquement sa nullité. Et ça, ça fait pas très “winner”.
🏝️ ARTICLE 5 - CONGÉS
5.1 Principe.
La Subordonnée bénéficie de congés illimités. ILLIMITÉS.
5.2 Absence de couverture
Dans une entreprise dotée de plusieurs salarié·es, l'absence de l'un·e est (en théorie) couverte par les autres et le travail peut continuer (sauf évidemment quand tout le monde a ignoré la passation pourtant détaillée en se disant que “ça pouvait attendre son retour”). Ici, la Subordonnée constituant l'intégralité de l'effectif, son absence n'est couverte par personne. Ses congés sont donc moins une absence qu’une fermeture (mais rappelons qu’ils sont illimités).
Cela implique donc à la fois de prévenir de ladite fermeture, d’éteindre l’activité, puis de la rallumer et de la relancer intégralement à son retour. Cela implique également de faire le deuil de toute opportunité de travail qui pourrait se présenter sur le temps des congés.
5.3 Absence de congés payés
Les congés de la Subordonnée (bien qu’illimités, il est bon de le rappeler) ne sont pas rémunérés (mais ils sont quand même illimités).
En d’autres termes, par son statut, la Subordonnée déroge à l’une des conquêtes les plus emblématiques du salariat — les congés payés — et les troque contre des congés sans solde, aussi appelés “Congés pétés”.
La peine est triple : non seulement la Subordonnée n'est pas payée pendant ses congés, mais elle ne facture pas non plus, et elle ne prospecte pas. Le repos lui coûte donc ce qu’elle dépense, ce qu’elle ne gagne pas, et ce qu’elle ne gagnera pas à l’avenir.
5.4 Absence de droit à la déconnexion
Si, en dépit des injonctions à “réussir ses vacances”, la Subordonnée décidait de quand même “garder un œil sur ses mails” sur ses périodes de repos, elle ne pourra s’en prendre qu’à elle-même, espèce de workaholic incapable de décrocher alors que tout ce qu’il lui faut, justement, c’est un peu de repos.
🧾 Tant qu’on parle joyeusetés de la vie d’indep : parlons facturation électronique
Partenariat avec Pennylane
La dernière fois, j’ai parlé factu électronique, mais il y a un truc que j'ai pas dit et qui vous concerne peut-être : vous vous êtes déjà inscrit·e sur une Plateforme Agréée Avec des Majuscules Car C'est Le Terme Officiel, mais… vous n’êtes pas 100% sûr·e de votre choix ?
Trop cher, pas clair, vous avez cliqué un peu vite en mode panique ? On se sait.
La bonne nouvelle : changer de Plateforme Agréée, c'est un droit, et c'est encadré.
Et quitte à changer, autant changer pour Pennylane (aka “Penny” car j'ai développé une relation affective avec l’outil), Plateforme Agréée immatriculée par l'État, 100 % conforme qui en prime fait un tout-en-un : compta, facturation, trésorerie, notes de frais, compte pro. Factur-X générée automatiquement, e-reporting inclus.
En gros, ça remplace plusieurs abonnements au lieu de s'y ajouter. La reprise de vos données est gratuite, sans engagement, et ils vous accompagnent dans la migration.
Pour les micro-entrepreneur·ses : c’est gratuit.
Voici le lien pour découvrir tout ça.
Et les mentions légales.
🛟 ARTICLE 6 - COUVERTURE
La protection de la Subordonnée contre les risques, aléas, accidents et événements de la vie repose en grande partie sur les épaules de la Subordonnée.
Il convient de préciser ce que signifie cette phrase. Le salariat avait, après un paquet de conflits, a fini par mutualiser le risque selon un principe somme toute simple : chacun·e cotise un peu quand tout va bien, pour que soit couverte la personne qui, un jour, en a besoin (et peut-être, potentiellement, soi).
C'est le principe de la Sécurité sociale de 1945, ce que le sociologue Robert Castel appelait la “société salariale” : une société où le travail salarié devient le socle du statut social et de la protection de chacun·e, et l’attache à tout un tas de droits et de garanties. Castel parlait même de “propriété sociale” : une sorte de façon, par son travail, d’être protégé·e comme on le serait par du capital (ça fait rêver).
Le présent contrat encourage un mouvement dans l’autre sens : la Subordonnée n’est pas sans protection, car elle cotise aussi, cf. URSSAF. Mais en comparaison avec salariat, elle porte une plus grosse part du risque, et est invitée à faire du renforcement musculaire si ça lui semble un poil trop lourd pour ses bras frêles. Les détails variant selon les statuts, ce contrat va opérer quelques généralisations grossières et invite les indeps à “aller sur le site de l’URSSAF” pour 1/ tenter d’y comprendre leur cas précis 2/ pleurer du sang comme il se doit face à ce design des années 2000.
6.1 Aléas survenant en cours d'activité.
Perte d'activité : La Subordonnée ne bénéficie pas de l'assurance chômage, car le chômage c’est quand on a un vrai travail. MAIS, il n’y a pas rien : depuis 2019 il y a l'allocation dite “des travailleurs indépendants”. C’est pas rien. C’est pas grand-chose en revanche : entre environ 600 et 800 € par mois pendant six mois maximum, et pour la toucher il faut, accrochez-vous : avoir exercé son activité pendant au moins deux ans sans interruption, avoir gagné au moins 10 000 € en tant qu’indep sur l’une des deux années précédentes, disposer de ressources personnelles inférieures au RSA et avoir cessé son activité de manière définitive et involontaire (et pouvoir le démontrer). Ah important : elle a le droit d’en bénéficier une fois par tranche de 5 ans. Faudrait pas non plus abuser du confort.
Maladie. La Subordonnée est rattachée au régime général, l’ex-RSI ayant été dissous dedans. Ses frais de santé sont remboursés selon les mêmes règles que ceux d’une salariée et on a envie de dire YOUPI. En cas d'arrêt de travail, elle peut également toucher des indemnités journalières, MAIS après les fameux trois jours de carence car faut pas pousser sur l’open-bar. Bien sûr, leur montant dépend de son statut et de ses revenus cotisés. Et c’est là que le bât blesse, car il n’y a jamais d’employeur au-dessus pour maintenir son salaire ou compléter ses indemnités. L'Employeuse étant toujours la Subordonnée, elle pourra éventuellement se verser un complément à elle-même avec l'argent qu'elle ne gagne pas pendant qu'elle ne travaille pas.
Accident du travail. La Subordonnée ne cotise pas par défaut à la branche accidents du travail. En conséquence, si elle n’y souscrit pas volontairement, la Subordonnée n'est pas autorisée à se blesser au travail. Bien sûr, dans les faits, elle peut parfaitement se blesser au travail, mais l'événement, s'il survient, sera traité comme une maladie ordinaire, cf. paragraphe précédent.
6.2 Maternité
La durée du congé maternité de la Subordonnée est alignée sur celle des salariées.
Côté revenus, elle peut percevoir des indemnités journalières, plafonnées à 65,84 € MAX par jour en 2026, auxquelles s’ajoute une allocation forfaitaire de repos maternel de 4 005 € MAX. C’est pas si pire, mais l’indemnisation est plafonnée : une Subordonnée qui a suivi tous les bootcamps pour choper 20 000 € par mois ne verra pas ses indemnités journalières s’aligner.
Le versement de ces indemnités est conditionné à la cessation totale de toute activité professionnelle pendant au moins huit semaines, dont six après l’accouchement. La Subordonnée est donc priée de s’assurer que son entreprise continue d’exister tout en respectant scrupuleusement l’obligation de ne pas la faire tourner.
6.3 Retraite
La Subordonnée cotise pour sa retraite, de base et complémentaire, avec des modalités qui varient selon son statut et qu’elle est bien incapable d’expliquer.
Mais chez un·e salarié·e classique, cotiser c’est un travail d’équipe : il ou elle voit une partie des cotisations prélevée sur son brut et son employeur verse en plus des cotisations patronales (également appelées “charges” dans les débats du MEDEF). La Subordonnée étant ici l’Employeuse, elle fait équipe avec elle-même pour se démerder toute seule dans une relation win-win qui sent parfois la lose-lose.
Bien sûr, les droits qu’elle accumule dépendent directement de ce qu’elle gagne, périodes creuses incluses : la Subordonnée est donc invitée à avoir une carrière longue, régulière et correctement rémunérée, ce qui tombe bien puisque la principale caractéristique de son activité est précisément sa stabilité.
6.4 Dispositifs de protection complémentaire
Il résulte de ce qui précède que la couverture de la Subordonnée est, pour employer un terme technique, “rongée par les mites”. Mais il existe un remède : la Subordonnée peut se tricoter, à ses frais, une couverture sociale qui tient un peu plus chaud.
Le marché propose à cet effet une gamme complète. Une complémentaire santé, pour ce que la Sécu ne rembourse pas. Un contrat de prévoyance, pour les indemnités que l'arrêt maladie ne verse pas. Un plan d'épargne retraite, pour compléter sa pension. Des plateformes de portage, pour retrouver, par abonnement, une partie des protections du salariat.
On remarquera que ces dispositifs reconstituent, en kit et par la voie d’acteurs privés, ce que la société salariale fournissait d'office et en un seul bloc. La Subordonnée rebouche donc à ses frais les trous de sa protection sociale.
Il serait donc apprécié que la Subordonnée se considère pionnière d’un système libéral qu’un certain nombre de candidats à la Présidentielle appellent de leurs vœux.
Il est important de préciser que l'État encourage certains de ces dispositifs par des avantages fiscaux selon le statut. Il accorde donc une petite ristourne fiscale à la Subordonnée pour qu'elle rachète, sur le marché, de quoi compenser ce que l’État ne lui donne pas. C’est élégant.
📦 ARTICLE 7 - PÉRIODE D'ESSAI
La Subordonnée est engagée pour une période d'essai.
C’est ça, son contrat : une période d’essai perpétuelle.
La Subordonnée n’a de valeur que ses derniers accomplissements, elle n’a d’horizon que sa capacité à rester pertinente à l’avenir, elle n’a de certitude que celle que, si elle se relâche, tout va partir en steak.
🙈 ARTICLE 8 - GESTION ÉMOTIONNELLE
La gestion émotionnelle de l'entreprise et la responsabilité du bien-être de la Subordonnée sont, comme le reste, confiées à la Subordonnée.
8.1 Solitude ?
On entend très souvent une petite musique : la vraie plaie de l’indépendance, c’est la solitude. C’est ça qu’il faut éviter, la solitude, manquer de lien, le contact humain. La théorie de la Subordonnée est toute autre : les personnes qui choisissent l’indépendance le font justement pour qu’on leur foute la paix. Elles trouvent le contact humain ailleurs : dans la relation client, dans la vie de tous les jours, et si besoin, dans des coworkings et des collectifs. Mais chaque jour, les personnes indépendantes se lèvent avec une seule certitude : au moins aujourd’hui, il n’y aura pas de small talk gênant mais incompressible avec Carole qui a par ailleurs la main sur les augments, de politique absurde à douze niveaux, d’injustices structurelles à encaisser sans broncher et de discussions sur la piètre qualité de la cantoche.
En revanche, il y a deux types de solitude inhérentes au statut qui, elles, sont bien réelles.
La solitude décisionnelle : celle du choix qu'on ne partage avec personne, dont on ne débat pas, et dont aucune responsabilité collective n'amortit le poids. La Salariée doit donc subir des décisions prises à l'unanimité d'un comité d'une personne, et si elle finit par comprendre que mettre 1 000 balles dans un bootcamp pour apprendre à écrire des posts LinkedIn en sauts de ligne est une mauvaise idée, c’est généralement après avoir déboursé lesdits 1 000 balles.
La solitude d’intérêts : la Subordonnée n’appartient à aucun collectif d’intérêts partagés. Elle est pourtant entourée de gens dans la même situation qu’elle, mais par le pouvoir magique du ✨ marché ✨, ces autres indépendant·es sont moins des allié·es que des concurrent·es : plus l'autre lui ressemble, alors plus l’autre vise les mêmes client·es, le même secteur, la même part d’un gâteau qui ne grossit pas. Là où l’histoire du travail est pavée de moments d’union autour de situations et d’intérêts communs, l’indépendance est, par définition, créatrice de “tous tout seuls”. Bien sûr, face à cette situation, des indépendants s’unissent pour être plus forts ensemble, mais ces initiatives sont souvent contrecarrées par l’amas d’injonctions, d’activités chronophages et de pressions précitées.
8.2 Détermination du “assez”
La Subordonnée est chargée de déterminer elle-même quand elle a assez travaillé, et si elle a assez bien travaillé. C’est une responsabilité à double-tranchant.
D’un côté, personne pour la micro-manager. De l’autre, personne pour la manager.
Elle opère donc sans étalon ni retour extérieur si ce n’est de ses clients, et porte la charge de s’arrêter parfois pour se taper sur l’épaule et se dire qu’elle a quand même fait un bon boulot, ou se taper sur l’épaule pour se dire que c’est bon, là, elle peut arrêter pour aujourd’hui. Autant dire que les tapes sur l’épaule sont aussi fréquentes qu’une bonne idée venant de la classe politique.
Il est également de sa responsabilité de se proposer à elle-même et à ses frais les formations, bénéfices, avantages dont elle pourrait profiter pour faire évoluer sa carrière et son bien-être.
8.3 Incertitude
La part de variable dans le revenu de la Subordonnée est de 100 %. Mais sont également variables et impossibles à prévoir : l’état du marché, l’état du monde, l’état de la Subordonnée, la signature effective des devis qui pourtant devaient passer sans problème, le paiement des missions pourtant effectuées, et plus globalement, l’intégralité de son avenir.
8.4 Injonctions
La Subordonnée est soumise à un regard extérieur qui célèbre sa situation avec un enthousiasme parfois inversement proportionnel à ce qu'elle vit à un temps T. Quand elle entend qu’elle a “trop de chance d’être libre” qu’elle peut “gérer son temps”, et qu’elle a vraiment “du courage”, il est attendu d'elle qu'elle maintienne en public l'apparence de la liberté qu'on lui prête tout en absorbant en privé l'écart entre cette image et les faits.
Il lui incombe également de réussir à maintenir son estime d’elle-même face à différentes affirmations qui polluent ses feeds sur les réseaux sociaux, à savoir :
si son C.A. ne fait pas 6 chiffres, c’est qu’elle est nulle
si elle ne dispose pas d’un revenu passif, c’est qu’elle est nulle
si elle n’a pas automatisé l’intégralité de ses process, c’est qu’elle est nulle
si elle ne laisse pas travailler des agents IA à sa place, c’est qu’elle est nulle
si elle ne profite pas de son statut pour bosser de Bali, c’est qu’elle est nulle
si elle n’a pas mis en place une sales machine, c’est qu’elle est nulle
si elle n’a pas 50k abonnés sur les réseaux et une stratégie TOFU-MOFU-BOFU, c’est qu’elle est nulle
si elle ne poste pas quotidiennement sur LinkedIn, c'est qu'elle est nulle
si elle n’a pas de personal branding, c’est qu’elle est nulle
si elle n’a pas de passions à côté, c’est qu’elle est nulle
si elle n'a pas encore quitté la France pour Dubaï afin d'optimiser sa fiscalité, c'est qu'elle est nulle
si elle est fatiguée, c’est qu’elle est nulle
Le présent contrat prend effet à sa signature.
Fait en un seul exemplaire digital, en un seul lieu, par une seule personne, qui signe deux fois.
L'Employeuse / La Subordonnée
En bref
Libéré·es, délivré·es ?
Il y a un truc que je répète à qui veut l’entendre : non, l’indépendance, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est à la rigueur le revenu universel : avoir l’assurance que sa subsistance sera assurée quoiqu’il, et pouvoir alors se demander, vraiment, ce qu’on veut faire, comment on peut se sentir utile, à quoi on veut contribuer.
Le philosophe Philippe Van Parijs appelle ça la “liberté réelle”, par opposition à la liberté formelle. C’est hyper simple :
La liberté formelle, c'est avoir le droit de faire un truc. Techniquement, vous avez le DROIT de dîner au Ritz tous les soirs comme les indépendant·es ont le DROIT de prendre 8 mois de vacances et de vivre à Bali.
La liberté réelle, c'est avoir aussi les moyens de le faire.
Et l'indépendance, c'est ça : une liberté formelle poussée à son maximum pour pas des masses de liberté réelle (pas de sécurité, pas de C.A. à 6 chiffres et une vie suspendue au marché, à la politique, à la bonne volonté des clients, à l'indifférence des pouvoirs publics).
D'où la dissonance : tout nous dit qu'on est libres quand on est indep, et on ne se sent pas libres. Eh ben c'est parce qu'on ne l'est pas des masses. Non seulement le tortionnaire est internalisé, mais en prime, on est soumis·es à un paquet de choses sur lesquelles on n'a aucune prise. Au final, l’indépendance c’est l’aboutissement de la logique d’individualisation libérale du travail, emballée dans le paquet cadeau de la valorisation de l’entrepreneuriat. Et c’est pas nécessairement grave, c’est pas un problème, mais : la liberté, c’est juste pas le sujet. Le tout c’est de le savoir.
Non, en réalité, l’indépendance c’est autre chose selon moi : du contrôle sur la façon de faire son travail. C’est beaucoup moins sexy, comme ça, mais laissez-moi vous expliquer, parce que c’est PAS RIEN, et cette fois je le dis sans sarcasme.
Ode à l’autonomie
Il y a un truc très important dans le travail, qui peut être, si on l’a, un facteur d’épanouissement, et si on en manque, un facteur de risques psychosociaux : l’autonomie. Avoir la main sur comment on taffe. À quel rythme, dans quel ordre, avec quelles méthodes, selon quels critères, en disant non à quoi et à qui.
Le psy du travail Christophe Dejours en parle très bien. Son idée : aucun travail ne se réduit à exécuter des consignes. Entre ce qu'on nous demande de faire (le “travail prescrit”) et ce qu’on fait réellement pour que ça marche (le “travail réel”), il y a toujours un écart, qu’on comble à sa façon, avec son talent, sa débrouille, son intelligence.
Et ce que montre Dejours, c'est que pouvoir combler cet écart à sa manière, c'est une des sources majeures du plaisir au travail, de la santé, et même du sentiment d'être quelqu'un. À l'inverse, un travail sans latitude, ou un job où des process pétés, des gens nuls, des règles débiles, des outils péraves, des réunions inutiles nous empêchent de faire le travail bien, et à notre façon, c’est un travail qui suce l’âme.
Et c’est ça, c’est ça qui est formidable avec l’indépendance : la latitude. L’autonomie sur la façon de faire son taf est non seulement livrée avec l’indépendance… mais c’est même ce qui fait la valeur de notre taf. C’est même précisément ce qu’on vend : notre manière de faire.
Qu’on s’entende, cette latitude n’est jamais totale, et bien évidemment, un livreur ubérisé n'a aucune main sur son travail.
Mais de mon côté, depuis 6 ans, c’est ça, que je savoure absolument chaque jour : l’autonomie. Et qu’on s’entende, ça frise parfois l’absurde : je suis devant mon ordinateur de 8h45 à 18h piles chaque jour depuis 6 ans, MAIS je ne supporte pas l’idée qu’on puisse m’imposer des horaires.
Mais dans les faits, je peux aussi (et ce n’est QUE mon exemple, je vous en supplie ne prenez pas ça pour des conseils ni des injonctions, ça marche pour moi uniquement parce que je suis moi) :
décréter que je ne fais des réunions que l’après-midi, parce qu’interagir ça me bouffe de l’énergie, et le matin, mon énergie elle est plutôt sur le fait de produire des trucs
décréter que je bosse de chez moi, car pour être à mon top il me faut, sans aucune négociation possible : mon bureau, ma vapoteuse, une pinte d’eau, du café au litre, un plaid, des écouteurs à réduction de bruit, un tableau blanc, des toilettes à moins de 10 mètres, et un silence total sans interruption.
utiliser les méthodes, approches, techniques, outils que je préfère pour faire mon taf, ceux que j’ai accumulés en 15 ans de carrière et qui me vont, à moi. Même s’ils sont foireux (pour la blague : j’utilisais un outil de to-do list dédié, et j’ai fini par y mettre tellement de trucs à faire mal rangés que ça m’angoissait, j’ai donc créé il y a quelques mois une autre to-do “prioritaire” qui est devenue progressivement mon unique to-do, c’est juste une liste sur Notes, et voici, je vous PROMETS que c’est vrai, comment elle est numérotée à l’heure où j’écris cet article :
décréter que mon cerveau ne sert plus à rien d’intelligent à n’importe quel moment de la journée et donc abandonner purement et simplement la création de valeur (c’est généralement là que je fais ma compta) ou décréter que soudainement, “j’ai la connerie” et qu’il faut que j’en profite (c’est généralement là que je fais des memes ou que j’écris CDLT).
et le point précédent n’est possible que parce que je suis quelqu’un qui est tellement de nature à bosser dans le rush que j’ai mis en place depuis mes 20 piges une technique de découpage des tâches en sous-tâches avec un rétroplanning maxi-large qui me force à bosser toujours méga en avance pour ne jamais être en rush sur une deadline. Résultat, comme il n’y a plus personne pour me caler des obligations dans mon agenda, je peux décider de lâcher la rampe quand je veux.
décréter que ma pause dej prendra fin quand ma motivation reviendra (ça peut prendre 3h)
décréter que je ne consulte mon téléphone pro (oui j’ai un téléphone pro, ça m’a sauvé la vie) que quand je suis mentalement prête (ce sont généralement des plages de 2h, et il y en a max 2 par jour)
En bref, chacun des trucs cools de l’indépendance a un coût. Ce qu’on a comme autonomie, on le paye en auto-discipline. Ce qu’on a comme temps libre, on le paye en… se payant pas. Ce qu’on a comme liberté décisionnelle, on le paye en solitude décisionnelle. Ce qu’on a comme marge de manœuvre, on le paye en responsabilité. Ce qu’on a comme absence de trucs chiants en entreprise, on le paye en URSSAF.
Mais le statut est insuffisant. Insuffisamment cadré, insuffisamment protégé. La raison principale, on l’a vu, c’est que… c’est le but. Le but c’est justement de sortir le plus de gens de l’autoroute du salariat pour les envoyer sur la départementale du “demerden Sie sich”. Sauf qu’à près de 4 millions de personnes concernées, il va peut-être falloir commencer à y faire quelque chose.
Et ça tombe bien, y’a des trucs à faire.
remettre du collectif : c’est un truc beaucoup plus répandu en Belgique qu’en France, mais depuis la loi ESS de 2014, il est possible d’être entrepreneur·e salarié·e au sein d'une “coopérative d'activité et d'emploi”. Le principe est simple : on garde la latitude de l’indépendance, mais la coopérative mutualise tout le reste : elle facture, elle encaisse, et elle assure les protections du salariat : congés payés, chômage, retraite AGIRC-ARRCO, couverture accident du travail. Évidemment, ça implique de cotiser, mais on a toujours le droit de se la péter de son C.A. à 6 chiffres (c’est pas obligé en revanche).
peser à plusieurs : j’en ai déjà parlé, mais c’est dans le cas le plus extrême de l’exploitation-individualisation qu’est le travail de plateforme qu’on a vu le plus d’avancées. Depuis 2022-2023, en France, un dialogue social a
produitarraché des accords sur des prix plancher (encore insuffisants hein), et depuis 2024 une directive européenne instaure une présomption de relation de travail (c'est à la plateforme de prouver l'absence de lien de subordination, et non plus au travailleur de prouver son existence). Pour info la France doit la transposer avant le 2 décembre 2026, et c’est mal barr. MAIS ça n’a pu se faire que grâce à la triade magique : conflit (procès forçant les juges à requalifier, mobilisations, grèves), l’organisation collective, et relais politique et syndical. À l’ancienne quoi. C’est marrant.
Et tout ça n’est possible que… si, au niveau individuel comme sociétal, on commence par en parler. Si on cesse de souscrire au mythe de l’indépendance comme voie d’accession à la richesse et à la liberté et à une villa à Dubaï qui ne concerne qu’une infirme partie des gens, et qui fait culpabiliser tous les autres.
Et qu’entre indeps, on ose se dire les trucs sans avoir peur de passer pour des losers. Perso, et je parie que vous êtes beaucoup dans ce cas, j’ai cette chance d’être entourée de potes indeps super avec qui on purge quand c’est nécessaire, on se lâche nos histoires de lose, nos doutes d’être à la hauteur, et nos objectifs de C.A. à la traîne, et franchement, c’est thérapeutique. J’en profite pour les remercier, et pour faire un big up à la team du Slack Random qui se sait.
CDLT,
Sev
🏄 LE BOARD DE CDLT
Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :
Audrey - Grand Theft Auto : Vice President
Emma - Director of AI Caramba
Tom - CBO (Chief Bullshit Officer)
Jules - Renault Traffic Manager
Sarah - Responsable de l’Éthique Tok
Danaé - Gestionnaire de Patri…cia Kaas
SailingDodo - Déchargé de clientèle
Clémence - Head of Data Yoyo
Aurélia - Growth Hacker de boeuf
Johana - Chief AIL Officer
Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale
Cécile - Chief Digital and Manual Officer
Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture
MJOLN - Directrice de Cabernet
Md - Chief Revenue et Repartie Officer
Lauren - Chief Illegal Officer
Nicoquillet - Financial TripAdvisor
Emilie - Head of Asocial Media
Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability
Boris - Partner social
Wwahya - Director of Superhuman resources
Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Agathe - Chief cinq asset management officer
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael - CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amrchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.

