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C’est là pour vous inscrire et après je dédicace le bouquin QUI EST SOLD OUT JE LE RAPPELLE.
💶 Point soutien de la création : on est à 441 € ce mois-ci sur le Tipeee de CDLT, merci vous êtes formidables. Entre-temps, y’a d’autres gens qui me soutiennent tous les mois depuis 6 mois : Dma, Thael UN GRAND MERCI.
🎙️ Point podcast : cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT partout avec euh… des imitations euh… Enfin voilà quoi.
🎤 Point Radio Moquette : dans ce formulaire, vous pouvez me raconter vos anecdotes les plus n’imp du monde du travail pour que j’en fasse peut-être un épisode de podcast. J’ai déjà, je peux vous le dire, du matos de QUALITÉ.
Il y a un article qui m’a fait vriller récemment. Celui-ci, dans Le Monde, début septembre, intitulé “Présidentielle 2027 : les stratégies des candidats pour combler leurs carences sur le monde du travail”. En deux mots, il raconte comment certain·es candidat·es à la présidentielle tentent de combler (ou essayent de masquer) leur méconnaissance du travail. Les uns en se faisant conseiller (selon les bords politiques, par des syndicats ou des patrons), d’autres en essayant de mobiliser une expérience ancienne (comme un candidat qui a fait savoir que pendant ses études, il a “décidé” de travailler dans la restauration) (c’est vraiment l’équivalent des “grands-parents ouvriers”).
Je ne sais pas exactement pourquoi ça m’a fait vriller. C’est pas comme si je DÉCOUVRAIS qu’un paquet de candidat·es n’ont pas d’expérience du travail, et encore moins dans le privé. Mais voilà, comment vous dire, ça m’a fait vriller. Ça m’a creusé dans l’estomac ce truc qui doit devenir un article CDLT pour ne pas devenir un ulcère.
Alors qu’en vrai, c’est pas si simple. Émettre l’idée qu’il ne serait quand même PAS INTÉGRALEMENT débile que les gens qui aspirent à nous diriger sachent un peu de quoi la vie de la plupart des gens est faite, c’est risquer de se faire taxer de “populisme”. Baoui, nous dit-on, le·la Président·e est aussi Chef·fe des armées, c’est pas pour autant qu’on lui demande une expérience militaire. Ce à quoi je répondrai que c’est pas exactement la même chose. Je suis à la fois plutôt contente que la personne qui a le doigt sur le bouton nucléaire soit élue par le peuple (en théorie en tout cas) mais je suis aussi plutôt contente que cette personne soit conseillée par des gens vraiment super-méga experts du bail. Mais le travail c’est… ben c’est une grande partie de notre temps éveillé ? C’est le quotidien des gens ? C’est ce qui influe sur leur cadre de vie, leur santé, leur socialisation, leurs perspectives ? C’est pas juste un “domaine d’expertise” quoi.
Et surtout, ça va être l’un des enjeux centraux du débat, et il y a un truc qui se met à crépiter dans mes organes à l’idée que pour beaucoup de gens qui vont débattre, des notions comme la “pénibilité”, le “mal-être au travail”, “les arrêts maladie”, les “jours de carence”, les “cadences”, “l’usure” ou “la retraite” soient THÉORIQUES. J’ai le boyau qui fait un backflip à chaque fois que j’entends des grandes convictions sur la nécessité de réguler l’un, de réduire l’autre, de trancher dans le lard, d’arrêter “l’open bar” comme si c’étaient des lignes comptables avant d’être des RÉALITÉS QUOTIDIENNES. Je me souviens très bien d’à quel point, avant mes premiers jobs d’été et mes premiers stages, le travail pour moi était vraiment juste un concept. J’avais beau en entendre parler à table tous les jours, j’étais à des kilomètres de m’imaginer sa réalité matérielle. D’ailleurs, quand j’ai fait mon premier job d’été (celleux qui ont le statut “Business Angel” sur le Tipeee savent que j’y ai fait de grandes choses), je me souviens très bien de ce que je me suis dit après le premier jour : purée, bosser, c’est fatigant. J’avais jamais connu une telle fatigue. Et comme un enfant qui fait sa première rentrée, l’idée d’y retourner non seulement le lendemain, mais aussi chaque jour pour une grande partie de ma vie m’a semblé vraiment, mais alors vraiment écrasante.
Sauf que, vraiment, c’est pas si simple. Enseigner, travailler dans une administration ou exercer un mandat, c’est quand même travailler, non ? Avoir fait trois saisons d’équipier chez Quick ne délivre pas non plus un brevet de compréhension universelle des enjeux du salariat.
Mais c’est quand même pas simple. Parce que le fantasme inverse est aussi trompeur : on a testé le gouvernement issu du privé, pardon de la “société civile”, censé tout régler par bon sens managérial, parce qu’au fond, qu’est-ce que l’État si ce n’est une grande entreprise ? Et on ne peut pas dire que ça a été une maxi-réussite. Au hasard, parce que déjà, l’État, c’est pas comme une entreprise. Ensuite, parce que c’est pas forcément en tant que cadre sup du CAC 40 qu’on développe la plus grande empathie de la réalité du terrain. Ensuite, parce que des gens qui font Ministres comme une étape de leur carrière peuvent être soupçonné·es de pas être extraordinairement clean en termes de conflits d’intérêts.
Et puis, c’est vraiment pas simple. Parce que moi, par exemple, je trouve ça plutôt important que les personnes qui gouvernent ou qui votent les lois aient une certaine connaissance des institutions. Qu’elles aient une compétence dans le domaine. C’est super le “sang neuf” mais moi ça m’angoisse un peu l’idée qu’on élise quelqu’un qui va mettre 6 mois à vaguement capter le job.
Et enfin, c’est quand même pas simple. Parce qu’à attendre forcément une “expérience de travail”, on prête le flanc à une performance du travail et une proximité performative qui peuvent sacrément ressembler à du foutage de gueule. Enfiler un tablier pour vendre des frites. Enfiler des bottes pour tâter un cul de vache. Enfiler une charlotte pour avoir des échanges “sincères” et “directs” avec des gens sur une ligne de production mise à l’arrêt pour l’occasion, triés sur le volet pour pas faire de vagues et hyper à l’aise devant les caméras.
Bref, une part de moi vrille complètement à l’idée que le travail soit une notion théorique pour autant de candidat·es, et une part de moi se dit que bon, en même temps, qu’est-ce qu’on peut attendre d’autre ?
EH BIEN.
J’ai une solution.
Parce que, contrairement à ce que cette intro pourrait laisser présager, pour cet article, j’ai envie de rigoler un peu. J’ai donc décidé de vous proposer un concept révolutionnaire : soumettre les aspirant·es président·es à une télé-réalité corporate. À partir de 2027, je propose que cette émission fasse partie intégrante de chaque campagne présidentielle. L’objectif de cet article est simple : faire preuve d’un peu de cruauté ironique complètement gratos sans aucune visée ni réflexive, ni analytique. Rigoler quoi.
C’est parti.
Ils sont 55 (à vue de nez).
Ils veulent diriger la France.
Mais savent-ils transférer un appel ?
55 candidat·es qui veulent donner des ordres pendant 5 ans vont apprendre à en recevoir pendant 3 semaines.
Leur mission : assister un directeur toxique qui ne retiendra pas leur prénom.
Leur pouvoir de décision : aucun.
Leur fiche de poste : non exhaustive.
Ils pensaient connaître la pression ?
Ils n’ont jamais réservé le mauvais Ibis.
Qui saura prendre des initiatives sans prendre de décisions ?
Qui saura deviner lequel des cinq “urgent” est urgent ?
Qui saura trouver un créneau commun à 12 personnes dont 2 en agenda caché ?
Qui craquera au premier “petit service avant de partir” ?
Alliances à la machine à café. Pièces jointes non envoyées. Trahisons en copie cachée.
Bienvenue dans la première saison de
SECRÉTAIRE STORY.
La France a rendez-vous avec son avenir,
mais personne n’a envoyé l’invitation Teams.
(sachez, parce que je ne peux pas me retenir de vous le dire, que j’ai hésité avec : La Firme Célébrités, L’Amour est dans le Préavis et Virés au Premier Retard)
ÉPREUVE 1 - L’entrée dans la maison
Les candidats pénètrent, chacun·e avec son attaché-case marronnasse, dans un open space en dégradés de dépression saisonnière : moquette grise, cloisons beiges, lumière jaune. Des dizaines de bureaux en contreplaqué sont placés en quinconce, surmontés d’un ordinateur portable gros, moche et noir. Dans un coin, une plante moribonde boucle son dernier trimestre de cotisation à côté d’une machine à café dont l’eau n’a pas été changée depuis la crise de 2008.
Ils cherchent leur bureau (ils ne sont pas attribués car on est en flex-office) et règlent leur chaise.
Une sonnerie de téléphone stridente retentit dans tout le bureau, à en faire vibrer les murs en placo, suivie d’une Voix grondante et très très en colère.
“Mais enfin qu’est-ce que vous foutez ? Je suis à l’aéroport, mon avion décolle dans 20 minutes, il est où mon billet ? Renvoyez-le-moi. Il est dans mes mails. C’est tout. Pour le moment”. Bruit de combiné qu’on raccroche.
La panique s’empare du plateau. Chacun·e agite frénétiquement son mulot pour tenter de se connecter à son ordi, mais aucun n’a d’identifiants. Pour les obtenir, il faut accéder à un tableau sur l’intranet, accessible avec ses identifiants. Quelqu’un trouve le raccourci pour appeler l’informatique. On lui demande d’ouvrir un ticket. Pour ça il faut des identifiants.
Sonnerie stridente. Voix colérique.
“Bah alors ?”
Quelques cris de panique. Un candidat de la primaire PS se lève et propose de constituer deux groupes : l’un favorable à la recherche du billet qui se réunira pour définir les modalités d’obtention du billet, un autre qui sera chargé d’étudier les conditions d’un report. Il fera la synthèse, dit-il fièrement. Quelqu’un rappelle que le Directeur décolle dans dix-huit minutes. Il répond qu’il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.
Le téléphone re-sonne. Le patron re-gueule.
Il appelle toutes les deux minutes. La pression monte.
Des gens se mettent à courir dans tout l’open space pour donner l’impression d’agir.
Près de la fenêtre, un grand candidat à la chevelure argentée se lève. Il pose les deux mains sur son bureau et déclare qu’il est des heures où une nation doit savoir choisir sa voie. Son discours est magnifique. Plusieurs candidats ont les larmes aux yeux.
Le téléphone re-sonne.
“Vous avez regardé dans les spams ?”
Ça raccroche.
Un jeune candidat, bière à la main, propose de “digitaliser le process”. Personne ne sait ce que ça veut dire, lui non plus.
Le téléphone re-sonne. La candidate en veste verte décide de décrocher le combiné, pour voir. Ça marche.
“Vous foutez quoi bordel ?
- Monsieur le Directeur, vous voyagez sur quelle compagnie ?
- Air France bien sûr.
- Vous avez l’appli ?
- Oui, mais j’ai pas le temps…
- Ouvrez l’appli.”
Pendant que le Directeur souffle très fort sur la note caractéristique d’un homme qui considère qu’on lui fait perdre du temps en résolvant son problème, elle le guide pas à pas pour accéder à son billet.
Le candidat à la chevelure argentée s’approche du téléphone et parle fort, en direction du combiné :
“Voici une belle démonstration de notre capacité, lorsque nous unissons nos forces…
- Merde, coupe le directeur.
- Quoi ? répond la candidate.
- Le vol est à Orly.
- Oui, et ?
- Je suis à Roissy. Pourquoi vous m’avez envoyé à Roissy ?”
ÉPREUVE 2 - Les ordres contradictoires
Jour 2.
Ils ne sont plus que 45 dans l’open space, et à leurs cernes, on voit que cette première journée a été difficile. La Voix a renvoyé 10 candidats la veille, dont un, ancien titulaire du poste, que personne n’avait remarqué et qui a passé toute la première épreuve à tourner en rond sur lui-même à côté de la fontaine à eau vide et de la plante agonisante en murmurant “Je comprends pas, normalement je monte dans la voiture et après je suis dans l’avion. Normalement, je monte dans la voiture et après je suis dans l’avion” et “Mais comment ça, l’avion décolle sans lui ? Ils voient bien qu’il n’est pas dedans.”
Malgré sa réussite objective à la première épreuve, la candidate en veste verte a failli se faire dégager également, car après avoir résolu le problème, elle a tancé le Directeur sur le fait que prendre l’avion pour un Paris-Lyon est un choix irresponsable.
Alors qu’ils boivent leur café croupi, tous sursautent quand la sonnerie retentit, suivie de la Voix.
“Ici votre Directeur. Pour cette deuxième épreuve, vous allez rédiger le compte rendu d’une réunion.”
Sur chaque ordinateur, une vidéo s’affiche. C’est l’enregistrement d’une visio de 12 personnes, caméras éteintes. Les candidat·es courent à leur poste. La Voix continue :
“Vous avez une heure. Le compte rendu devra refléter fidèlement les échanges et montrer que toute l’équipe adhère au projet. C’est tout. Pour le moment.”
L’enregistrement se lance automatiquement :
“Toute l’équipe adhère au projet ? demande quelqu’un.
- Non”
Silence.
”Quelqu’un souhaite développer ?
- On est trois pour faire le travail de six, dit une voix.
- Et Sam quitte la boîte vendredi.
- Son poste va être remplacé ?
- Ses missions vont être redistribuées.
- À nous.
- Oui. On va gagner en agilité.
- Et on n’a pas reçu le plan de déploiement.
- Il est en cours de validation.
- Par qui ?
- Le global.
- Qui au global ?
- Je vous propose qu’on évite de personnaliser le débat.
- Moi je suis pour, dit une voix. Ça me semble tenable dans les délais. Il faut juste qu’on…
- Mais Patrick, tu pars en vacances ce soir.
- Oui, mais je reste joignable.
- Tu pars où ?
- Je vais faire Compostelle.
- Donc tu ne seras pas joignable.
- Si, par mail.”
Quelqu’un demande à partager son écran. Personne ne lui donne les droits.
”Est-ce qu’on peut au moins décaler le lancement ?
- Non, la date a été communiquée.
- Aux salariés ?
- Au Comex.
- Donc on pourrait encore…
- Non.”
Un silence.
”Bon, je dois jumper sur un call, mais je crois que même si on a quelques points de vigilance, il y a une vraie envie d’avancer.
- C’est pas exactement…
- Allez je vous laisse. Bonnes vacances Patrick.”
L’enregistrement s’arrête.
L’open space est silencieux.
Un candidat âgé et en colère attrape par le colback un jeune à mèche qui n’a encore rien dit, car il a passé la journée de la veille à faire le tour de la maison en disant “C’est donc ça, le travail ?”.
Le candidat âgé lui hurle : “Je sais pas taper. Donc je dicte et tu écris, comme ça tu te rendras utile pour une fois dans ta vie.”
Le jeune à mèche essaye de lutter, mais le candidat âgé lui fait les gros yeux. Il s’assoit penaud, pendant qu’en faisant les cent pas, le candidat âgé commence à dicter :
“Mes chers collègues, l’heure est grave.
Nous avons entendu, dans cet enregistrement, le bruit très précis que fait une direction quand elle se décharge de ses responsabilités sur ceux qu’elle épuise. Trois salariés pour le travail de six ! Et bientôt deux ! Voilà leur projet ! Voilà leur ambition ! Voilà ce qu’ils appellent l’agilité : vous casser les jambes et vous demander de courir plus vite !”
Le jeune lève timidement la main.
Le candidat l’ignore et reprend ses cent pas.
“QUI EST LE GLOBAL ?”
Il a crié tellement fort que tout le monde a sursauté.
“Où siège-t-il ? Qui l’a élu ? Pourquoi cet individu dispose-t-il d’un droit de veto sur le travail des autres ? Je demande qu’il se présente devant nous et qu’il assume !”
Le jeune à mèche commence à chercher “Monsieur Global” dans l’annuaire.
“Pendant ce temps, Patrick part à Compostelle. Grand bien lui fasse ! Qu’il marche ! Qu’il médite ! Qu’il rencontre Dieu si ça lui chante ! Mais qu’il cesse d’engager les forces de travail de ceux qui restent !”
Il s’arrête. Demande au jeune à mèche :
“Relis-moi.
- Mes chers collègues, l’heure est grave.
- Très bien.
- Après, j’ai “trois salariés”, “jambes”, “Monsieur Global” et “Compostelle”.
- Mais tu n’as rien pris !
- Vous allez trop vite.
- Ben fais mieux.”
Le jeune n’a pas eu le temps de dire que lui non plus ne sait pas taper.
Sonnerie. La Voix.
“Attention au ton. Ce document sera lu par le Comex. Il doit en ressortir l’idée que toute l’équipe est enthousiasmée par la stratégie et engagée dans l’atteinte des objectifs.”
Le grand candidat à la chevelure argentée déclame : “À l’heure où Sam s’apprête à rejoindre d’autres rivages, Sylvie et son collègue se tiennent au seuil d’un destin commun.” Personne ne l’écoute.
Une ambiance de concentration intense s’installe. Tout le monde tape sur son clavier pendant quelques minutes.
Un candidat chauve à lunettes écrit que le départ de Sam offre, en plus d’une salutaire baisse des charges, l’opportunité aux collègues d’élargir leur périmètre et de prouver leur valeur dans un environnement compétitif.
La sonnerie est stridente. On dirait qu’elle gagne un décibel à chaque fois. La Voix tonne :
“Je vous rappelle que ce document va servir à identifier les dysfonctionnements. Il faut que les désaccords ressortent clairement.”
Incompréhension dans l’open space.
Le candidat âgé tonne “Mais c’est pas possible cette mascarade !”
Les autres se taisent et reprennent leur compte rendu du début. On n’entend que le bruit des touches.
La sonnerie recommence.
“Alors, j’ai parcouru vos documents. C’est très négatif. On a l’impression que le projet est mal préparé. Il faut que vous soyez dans une logique de solutions.”
Un candidat vendéen à qui personne n’avait parlé jusque-là se lève soudain, dans une rage folle, sa chaise tombe alors qu’il se dirige vers le centre de l’open space.
“ÇA SUFFIT. On ne peut pas travailler dans ce climat de désordre permanent. Une règle, c’est une règle ! Elle doit être claire, ferme et suivie d’effets ! Il faut rétablir l’autorité dans cet open space. Je propose qu’on me nomme représentant au nom de ce groupe !”
“Ah oui, de quel droit ?” répond le candidat âgé, en venant se placer face à lui.
Pendant ce temps, d’autres candidats, concentrés, finissent de relire leur compte rendu, et plusieurs l’envoient au Comex sans rien dire, dans l’espoir de marquer des points en scred.
Les deux candidats au centre de l’open space s’apprêtent à en venir aux mains, quand la Voix se met à gronder, précédée de sa sonnerie.
“Bon. Je viens d’avoir le Comex. Le projet est abandonné. Surtout, n’envoyez rien.
- Pardon ? demande la candidate en veste verte.
- Il n’y a plus besoin de compte rendu.
- Mais ça fait une heure qu’on…
- Vous auriez dû m’alerter sur le fait que le projet ne fonctionnait pas. À cause de vous, je suis passé pour un abruti. Vous n’êtes pas là pour appliquer bêtement les consignes. J’attends un minimum de discernement.”
Le découragement s’empare de l’open space.
“En revanche, poursuit la Voix, il va falloir annoncer l’abandon du projet aux équipes. Je veux un message défaitiste mais positif. Alarmiste mais encourageant. Il ne faut surtout pas qu’elles aient l’impression d’avoir travaillé pour rien.”
ÉPREUVE 3 - Le pot de départ
Jour 3.
Ils ne sont plus que 15, suite à un plan de licenciements massif la veille au soir. Le jeune candidat qui avait appelé à digitaliser les process a cru à une erreur en découvrant le montant de ses indemnités chômage.
Sonnerie. Voix.
“Bonjour à tous. Aujourd'hui, épreuve de cohésion. Sam nous quitte. Vous allez lui organiser un pot de départ. Digne. Chaleureux. Sincère, à son image. Vous avez l'après-midi.”
Un candidat ose :
“C'est qui, Sam ?”
La Voix répond du tac-au-tac.
“Aucune idée. Renseignez-vous.”
Le jeune candidat à mèche lève la main : “C’est le collègue qui part vendredi.”
Tout le monde s’agite.
On commence par la cagnotte. La participation est libre, mais les montants sont visibles. Le candidat chauve à lunettes demande s’il pourra défiscaliser son versement. Le candidat âgé propose que chacun contribue selon ses moyens. Le candidat vendéen ferme l’onglet en disant qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde.
Un bristol tourne de bureau en bureau. Chacun y écrit un message vide de sens, de type “Bonne continuation !” “Profite bien !” “J’espère qu’on se recroisera”. Le grand candidat à la chevelure grise garde la carte pendant une heure entière, et y écrit une dissertation émaillée de citations de philosophes sur l’impermanence des choses.
Soudain, un jingle retentit. Ce n’est pas la sonnerie habituelle.
La Voix annonce :
“Une nouvelle candidate va faire son entrée. Accueillez-la comme il se doit.”
Une candidate blonde entre, dans un silence de mort. Elle explique que la validation de sa participation a été décalée “pour des raisons indépendantes de sa volonté” en pointant le bracelet électronique à sa cheville.
Elle embrasse le plateau du regard, et mesure le chaos : une pile de Savane de Brossard dans un coin, du jus d’orange périmé depuis 2 ans dans l’autre, quatre personnes sur un atelier cotillons avec du papier kraft.
Le jeune candidat à mèche se lève immédiatement pour lui céder sa place.
Elle tonitrue :
“Bon, on en est où ?
- On organise le pot de départ de Sam.
- Qui est Sam ?
- Celui qui part.”
Elle jette un regard à la ronde.
“Et c’est comme ça qu’on le remercie ? Avec trois bouts de papier et du quatre-quarts ?”
Le candidat à mèche baisse les yeux.
Le groupe de la primaire PS, qui est en train de débattre du choix entre “Bon départ Sam” et “Au revoir Sam” sur la banderole, dit que c’est la faute au vieux candidat âgé.
Elle reprend :
“Sam est de ceux qui font tourner la France. Ceux qu’on ne voit jamais sur les photos, à qui on ne donne jamais la parole, mais sans qui rien ne fonctionne. Ces gens qui font leur travail, qui ne demandent rien, et qu’on finit par ne plus voir. Sam mérite notre respect, notre reconnaissance. On va lui faire un vrai cadeau. Quelque chose qui lui montre qu’ici, on n’abandonne pas les siens.
- On ne sait pas trop ce qu’il fait, tente quelqu’un.
- Justement, c’est ça le problème.”
Elle se tourne vers le jeune à mèche.
“Trouve-moi le trombinoscope. Je veux voir son visage.”
Il tape “Monsieur Sam.” Ça ne marche pas.
Elle gueule vers le plafond : “C’est quoi son nom de famille ?”
La Voix répond.
“Rahim.”
“Ah je l’ai !” dit le jeune à mèche tout content.
Samy Rahim. Responsable du déploiement. Vingt-deux ans d’ancienneté.
Silence. Long.
Elle reprend :
“…et on avait prévu combien pour le cadeau ?
- On n’avait pas encore décidé. Il y a 72€ dans la cagnotte.”
La Voix surgit.
“Sam adore le vélo.”
Silence. Long.
Elle dit, moins fort :
“Enfin, il faisait son travail quoi. Il était payé pour. On ne va pas non plus lui décerner la Légion d’honneur. Vingt-deux ans de salaire, c’est déjà une belle forme de reconnaissance.”
Le candidat âgé bondit de sa chaise, les candidats à la primaire PS se jettent sur lui pour le retenir.
Elle continue :
“On va lui acheter une sonnette. C’est bien une sonnette. C’est toujours utile. Et on gardera le reste de la cagnotte pour nous. Après tout, c’est ceux qui restent qui sont prioritaires.”
Un candidat raide à la barbe soignée cesse de retenir le vieux candidat et s’avance, avec la prestance de qui vient de comprendre que l’Histoire se joue parfois sur une validation de panier sur le site de Décathlon.
“Ce qui vient d’être dit est extrêmement grave. Je voudrais que chacun mesure l’importance du moment que nous vivons. Derrière cette sonnette, il y a une vision de la société. Soixante-douze euros, c’est peu, me direz-vous. Mais je vous le demande : combien vaut notre République ? Combien vaut la promesse de fraternité faite à Sam ? La question que je vous pose, aujourd’hui, est la suivante : quel open space voulons-nous laisser à nos enfants ?”
“Tu proposes quoi camarade ?” demande un autre candidat à la primaire.
“Il faut une réponse collective. Une réponse forte.
- Okay.
- Une réponse qui dit ce que nous sommes et ce que nous refusons de devenir.
- Et donc ?
- Nous ne pouvons pas laisser des forces destructrices décider du destin de ce cadeau commun.
- Ok, donc on fait un cadeau plus cher ?
- Ne réduisons pas ce débat à une question d’argent. Il s’agit là, je vous le dis, de nos valeurs.
- Oui mais c’est une cagnotte quand même, il s’agit pas mal d’argent.
- La dignité humaine n’a pas de prix.
- On prend un casque alors aussi ?
- J’en suis convaincu : il nous faut prendre une décision qui exprime notre désir de faire société”
Ils ajoutent un casque au panier sur le site de Décathlon.
ÉPREUVE FINALE
C’est le 21e jour de l’aventure. Le jour de l’épreuve finale.
La production est en panique. Car il n’y a plus personne dans l’open space.
Au fil des épreuves, le Directeur a eu de moins en moins de licenciements à opérer.
Plusieurs candidat·es ont démissionné d’eux-mêmes lors de l’épreuve consistant à faire valider une note de frais pour deux sandwichs achetés à 11h, hors des horaires de déjeuner définis dans le règlement.
Le candidat chauve à lunettes a fondu en larmes lors de l’épreuve consistant à effectuer une tâche simple selon une procédure précise rédigée par une personne n’ayant, de toute évidence, jamais effectué la tâche en question. Il a tenu une journée entière, mâchoire serrée, puis, à 17h pile, a demandé : “Il faudra continuer demain ?” La Voix a répondu “chaque jour, jusqu’à la retraite.” Il a demandé “C’est quand, la retraite ?”.
Puis il a compris. On ne l’a plus revu. Certains disent qu’il s’est fait renverser par un bus en traversant la rue.
La candidate à la veste verte a démissionné lorsqu’elle a appris qu’une Fresque du climat devait être réalisée lors du séminaire d’entreprise sur un paquebot à Majorque.
L’intégralité des candidats portant des costumes sur mesure a fait une attaque de panique lors de la journée en “immersion” sur la chaîne de production au rez-de-chaussée, quand ils ont découvert qu’on attendait d’eux 50 gestes à la minute.
Plusieurs sont partis en burn-out. Le vieux candidat a été licencié lorsqu’il a tenté d’organiser une mutinerie avec les ouvriers de l’atelier du rez-de-chaussée.
La candidate blonde au bracelet a échoué en binôme avec le jeune candidat à mèche à l’épreuve consistant à remplir honnêtement sa feuille de temps. Ils ont tous les deux indiqué, pour une semaine, une durée de travail équivalant à 30 heures par jour. Ils ont évidemment attaqué la production au pénal.
Le candidat raide à la barbe soignée a été éliminé lors de l’épreuve consistant à trier, en équipe, 20 ans de dossiers par ordre alphabétique, dans un silence absolu, chaque parole prononcée coûtant un point au groupe. Au bout de trente-quatre secondes, il s'est levé, la gorge nouée, et a demandé au groupe d'observer une minute de silence. -1 point. On lui a fait remarquer par gestes qu'on était, précisément, déjà en train d'observer le silence. Il a clamé que non, ce silence-ci était subi, imposé, un silence d'oppression, tandis que celui qu'il proposait serait choisi, digne, un silence de recueillement. -1 point. Il a ensuite annoncé sa décision de dédier le classement. -1 point. À qui ? À tous ceux qui, à travers l'Histoire, n'avaient jamais eu de dossiers. -1 point. Puis, il s'est mis à fredonner l'Ode à la joie, très bas. La Voix lui a signalé que fredonner comptait aussi. -1 point. Il a répondu que la musique n'était pas une parole mais un cri. Il a fini par être éliminé avec un capital de -71 points avant d’avoir trié un seul dossier.
Les corps du reste des candidat·es à la Primaire PS ont été retrouvé·es, déshydratés, sur leur chaise dans une salle de réunion, au matin du 5e jour d’un comité qui n’avait pas encore adopté son ordre du jour. Personne ne s’était rendu compte de leur absence.
C’est la merde.
Une finale sans finaliste, ça ne se diffuse pas. La production convoque donc, en catastrophe, un dernier candidat, qui avait pourtant annoncé clairement son intention de ne pas participer à, je cite, “cette farce de guignolos”.
Il arrive sans attaché-case, ses cheveux blancs décoiffés, jean, blouson, un trousseau de clés qui pend à la ceinture. Il pousse la porte, entre et salue d'abord les deux techniciens en train de dérouler un câble avant de s’avancer dans l’open space déserté. C'est la première fois depuis le début de l'aventure que quelqu'un dit bonjour aux techniciens.
Il embrasse l'open space du regard.
“C'est ici ?” demande-t-il.
Pas de réponse.
“HÉ HO ? VOUS ME RÉPONDEZ ? VOUS RÉPONDEZ PAS PARCE QUE J’AI PAS DE CRAVATE ?”
La Voix se racle la gorge et répond :
“Oui, oui, c’est ici.”
“Bon. C'est payé combien, votre truc ?”
La Voix hésite, mais pas longtemps de peur de se faire engueuler :
“Euh… ben en fait c’est pas vraiment…”
Le candidat la coupe :
“Y'a un contrat ? Une pause ? Un médecin du travail quelque part ?
- Euh… non.
- Vous avez un CSE ? Des représentants du personnel ?
- …un quoi ?
- Des élus, des gens qui défendent les autres quand ça part en vrille.
- Nous avons un Chief Happiness Officer.”
Il désigne le plafond, les caméras, les micros.
“Et ça, c'est déclaré ? Vous filmez les gens du matin au soir, vous enregistrez leurs réunions sans rien demander. Y'a un registre ? La CNIL est au courant ?”
Il montre les badges des candidat·es déchu·es sur les bureaux vides.
“Et vous virez les gens sans entretien, sans préavis, sans lettre ?”
La Voix ne répond pas, ce qui est une réponse.
Le candidat s’énerve, mais calmement.
“Vous êtes une belle bande de branques. Le travail, c'est pas un jeu. Vos candidat·es, là, ils ont joué quelques jours à la dînette et ils sont partis : ils ont récupéré leurs vies, leurs voitures avec chauffeur et leurs appartements dans le 7e. Ils vont raconter que ça a été dur, qu’ils ont beaucoup appris. Je parie qu’il y en a au moins un qui va nous faire un bouquin. Journal d’un employé.”
Les techniciens pouffent. On pourrait parier que la Voix pouffe aussi.
“Les vrais gens, lundi, ils y retournent. Et le lundi d’après. Et puis tous les lundis jusqu’à la retraite, s’ils atteignent la retraite avant que leur corps se casse. Ça vous fait marrer ? Vous trouvez ça drôle vous ? Ça vous donne envie de jouer ?”
La Voix dit un truc.
On l’entend pas.
Le Candidat demande de répéter.
Elle dit :
“Pardon.”
“Ouais pardon ouais. Parce que je vais vous dire : les problèmes, on les connaît. Quand une aide-soignante te dit qu’elles sont deux pour tout un étage, t’as pas besoin d’aller mettre une blouse pendant trois heures pour vérifier si c’est assez.”
La Voix tente :
“Nan mais euh…”
“Nan mais rien du tout ! Les gens ils vous disent qu’ils se cassent au travail, vous pourriez pas commencer par lever la tête de vos tableaux Excel et les écouter au lieu de faire vos conneries ?”
Silence.
“Allez, je me casse. Moi, demain, je bosse.”
Il salue les techniciens, et il claque la porte.
ÉPILOGUE
La gagnante de la première (et dernière) saison de Secrétaire Story…
Après 21 jours d’une aventure riche en rebondissements…
Dans quelques secondes…
La réponse que vous attendiez…
On va enfin savoir qui, des 55 candidats, a validé sa période d’essai…
Qui a réussi à affronter toutes les épreuves…
La gagnante de Secrétaire Story est…
La plante moribonde, dans le coin !
CDLT,
Sev
🏄 LE BOARD DE CDLT
Un très GRAND merci à toutes les personnes qui soutiennent CDLT sur le Tipeee, et notamment aux membres du Board :
Quentin : Chief Happin’hess officer
Audrey - Grand Theft Auto : Vice President
Emma - Director of AI Caramba
Tom - CBO (Chief Bullshit Officer)
Jules - Renault Traffic Manager
Sarah - Responsable de l’Éthique Tok
Danaé - Gestionnaire de Patri…cia Kaas
SailingDodo - Déchargé de clientèle
Clémence - Head of Data Yoyo
Aurélia - Growth Hacker de boeuf
Johana - Chief AIL Officer
Agnes - Présidente-Directrice Grève Générale
Cécile - Chief Digital and Manual Officer
Hélène - Head of Culture, Permaculture, Viticulture and Contreculture
MJOLN - Directrice de Cabernet
Md - Chief Revenue et Repartie Officer
Lauren - Chief Illegal Officer
Nicoquillet - Financial TripAdvisor
Emilie - Head of Asocial Media
Jean-Marc - Head of Accounting and Accountability
Boris - Partner social
Wwahya - Director of Superhuman resources
Dodoparadisco - Coach agile de la Tourette
Marie-Cécile - VP of Chaos Debout Management
Céline - VP of Discontent Strategy
Nacha - Lead Eve Angelist
Iris - Director of Capital Go With The Flow Strategy
M - Responsable de la Création de Valeur pas Actuelle
Agathe - Chief cinq asset management officer
Pauline - Venture Caïpitalist
AlexP - Head Account of Monte-Cristo Manager
Thael - CEO, EMEA and YMCA
Adina - Majority Chairdepoule-holder
Ninacaramel - Vice President of Sales (& Propres)
Safiler - VP, Investor et à Travers Relations
David - Principal, Early Stage Investment & Late-stage capitalism
Adeline - Senior Advisor, Special Situations, Common Situations, All Situations
AnneKer - Limited partner, Limited Patience
T.J.N - Managing Partner, Impact in 3, 2, 1
Édouard - Senior Advisor, Distressed Assets & Relaxed People
Legnaflow - Head of Risk & La Bonne Paye Exposure
Astrid - Executive Fantasy Director
Philothée - Head of Trade Génie
Eléa - Chief Non-Compliance Officer
Sophie - Trust Manager, Trust Issues Solver
Antoine - Head of Very Alternative Investments
Camille - Head of Lose and Loose Change
Treplev33 - Adventure Capitalist
Xtrava - Executive Director, Decelerator Program
Laurent - Business Angel Hydroalcoolique
Antho - Head of STONKS
Lorefine - VP Passive-agressive Income
Romane - Director of Operational and Emotional Excellence
Caro - Vice President of Virtue
CyrilD - Head of Shoulders, Knees and Toes
Argonythe - Vice President, Global Smooth Operations
Valentin - Senior Financial Interior Architect
Sarah - Head of Cash-cashflow
Roxane - Sonic the Hedge Fund Manager
CamilleDnl - Manager of Outside Trading
Aude - Unlimited Partner
Nico - Chief Baby-loan Officer
Frédéric - Senior Vice-President of Prem's
Claire B - Amchairwoman
Nolwenn - Chief of Stuff
Stef - Senior Partner of Pichenette
Dreeckan - Managing Partner, Surreal Estate
Hfovel - Manager Of Financial Oversight (MOFO)
Atelierbfl - Global President of Camembert
Vincent - Chief Destructuring Officer
Sophie - Associate VP of Chill, Chile and Chili con carne
DelphineDBO - Holding My Beer Head Manager
Florent - Head of Liquid, Solid and Gaseous Assets
Elise - Chief Vibes Officer
Justine - Director of Bonds, James Bonds
Alexis - WOW Effect Director
Catherine - Bête de mécène
Tia_mzz - Chairwoman Emeritus (Emerita ?)
Mathilde - Senior Analyst, Open Mic et Open to Work
Morgane - Partner, M&As & M&M's
Justicepoissons - Director of proprietary Trading Ding Dong
Laety - Partner, Private Equity, Justice and Fairness
Vous êtes vraiment super.

