Marre de gérer le déclin

Refuser l'enshittification de l'avenir

CDLT
21 min ⋅ 05/02/2026

🎙️ POINT PODCAST : cet article est (ou sera, quand ça voudra) dispo en version audio avec, je sais pas totalement pourquoi, une bande-son un peu rétro-gaming, sur SpotifyApple Podcasts et Deezer.

🗞️ POINT RP : C’est assez sympatoche ce qui se passe autour de Ciao les nazes. Où on en est, à date : vous pouvez m’entendre dans Programme B, me lire sur le site d’Urbania et dans la newsletter de ce matin (<3), ainsi que ici ou ici sur Le Point, ou alors me lire ET me voir dans Challenges, AH et puis Télérama en parle aussi (et dans la version PAPIER) et aussi le média de la BPI, ah mais c’est pas fini en fait je suis passée sur LCI, oui à la télé, à l’origine pour parler des acronymes rigolos des services publics. Et je peux vous teaser en disant qu’il y en a d’autres qui arrivent, en vidéo, en audio, à l’écrit, c’est magique, c’est merveilleux, merci à Solveig de Plunkett chez Robert Laffont, merci aux journalistes pour leur temps et leur intérêt, c’est fou tout ça.

❤️ POINT LOVE : je sais pas comment vous dire à quel point vous êtes super. Genre super à me tirer des larmes. Des personnes qui ne me connaissent pas m’écrivent pour dire qu’on leur a offert le bouquin parce que ça n’allait pas ouf au taf, j’apprends que vous lisez Ciao les nazes ostensiblement dans le métro, que vous l’apportez fièrement au taf, que vous êtes plus que disposé·es à répondre aux gens qui demandent si c’est bien, je vois des commentaires commencer à arriver sur Babelio et les librairies en ligne, et ça vient avec sa part d’angoisse de première de la classe qui vit pour les notes, mais pour l’instant, tout n’est qu’amour, joie, douceur, je suis fan de vous, j’ai une chance de bâtard, merci.

Ok c’est parti.

Avec un titre comme ça, je sens venir le bourbier.

Et je vais m’y mettre toute seule en plus. Je ne pourrai m’en prendre qu’à moi-même.

Je commence l’écriture de cet article en PLEIN dans une semaine qui me toaste comme un pain de mie abandonné au fond du grille-pain, qui me rôtit comme un cochon de fête de village, qui me caramélise comme une crème brûlée, et qu’est-ce que je prends comme sujet ? Un truc beaucoup trop gros pour moi.

Mais qu’est-ce que vous voulez, j’ai une règle d’or sur CDLT : je parle de ce qui m’énerve à un temps T. Enfin c’est pas une règle en vrai, c’est juste une technique : parce que si ça m’énerve, ça s’écrit tout seul (si ce n’est les quelques heures) (ok, jours) (de recherche et de réflexion).

Et là, ce qui m’énerve, c’est un gros truc. Qui part d’un constat : une immense majorité des récits aujourd’hui, dans nos vies, en France, sont des récits de déclin. De trucs qui vont vers le pire.

Et ça me tend.

Enfin, c’est pas exactement ça qui me tend. Dire que ce qui m’énerve, c’est le narratif du déclin permanent, ça n’est pas exact. Parce que (on va en parler) ce narratif… est fondé. Non, ce qui m’énerve, c’est qu’on l’accepte. Qu’on admette cette idée que rien ne va en s’améliorant et qu’on n’a qu’à faire avec. C’est un fatalisme à toutes les échelles, à tous les niveaux, de la vie de tous les jours à l’entreprise à la géopolitique.

Ben j’en ai marre. Marre de gérer le déclin.

Je vous explique (et je m’explique au passage), dans un de ces articles CDLT qui est moins une analyse sourcée qu’un gros édito écrit au fil de la plume, masquant à peine un programme de campagne politique, glissé dans une analyse géopolitico-économico-sociologique à l’emporte-pièce, enrobé dans une dissertation (car les parties et les sous-parties c’est mon love language).

Et rassurez-vous, au début on ne va pas parler de travail, mais ensuite, on va en parler. Et pas qu’un peu.

Prenez un plaid et une boisson chaude, on est là pour un moment.

1/ Le narratif du déclin

1/ La merditude des choses

Allez, petite liste, juste de tête, de plein de trucs qui, non seulement vont mal, mais surtout de plus en plus mal.

La santé mentale de Donald Trump. La santé mentale des gens qui commentent la santé mentale de Trump. Les équilibres géopolitiques. Le concept de démocratie. La place de l’Europe dans tout ce bourbier. La division entre les gens. La confiance dans les institutions. La planète, le climat, l’eau, les océans, l’air, la biodiversité. La qualité des trucs qu’on produit. La qualité des médias. La qualité des services qu’on fournit. La qualité de ce qu’on bouffe. L’accès à la culture. L’écart entre les riches et les pauvres. La qualité du débat public. Notre santé mentale. Notre confiance en l’avenir. Notre capacité à vivre ensemble. La solidarité avec les plus faibles. La place de la nuance. Le lien social. Notre capacité à nous concentrer. Le coût de la vie. Les services publics, l’hôpital, l’école, les transports, la justice. Notre consommation d’écrans. Notre bien-être au travail. La maîtrise de notre temps. La préservation de notre vie privée. Nos droits. Nos libertés. La durabilité de nos jobs dans un monde sous IA. Ces foutus SAV.

C’était juste de tête.

Bref, c’est la merde. Tellement qu’on a théorisé le niveau de merditude des choses :

  • On parle de permacrise pour définir l’idée qu’on n’est plus dans une “crise” unique avec un avant/après, mais dans un enchaînement de merdasses qui finit par devenir la norme. La merditude, c’est l’atmosphère dans laquelle on baigne.

  • On parle de polycrise pour décrire non seulement le fait qu’on traverse plusieurs crises distinctes en même temps, mais qu’elles ne font pas que s’empiler : elles interagissent, convergent et s’amplifient mutuellement.

  • Cory Doctorow parle d’enshittocene pour décrire l’époque dans laquelle on vit, où tous les services deviennent de pire en pire (la fameuse “enshittification”) mais by design : on offre d’abord un service génial, on rend les gens captif·ves, et là on a le champ libre pour dégrader l’expérience et récupérer la marge pour les actionnaires, résultat toutes nos expériences client deviennent médiocres et on ne peut rien y faire.

Bref, le bordel en ce moment c’est Everything, everywhere, all at once.

2/ Gérer le déclin

Et dans tout ça, il y a nous. Nous qui naviguons comme nous pouvons de crise en crise, de bordel en bordel, de mauvaise nouvelle en mauvaise nouvelle, qui n’avons pas tellement d’autre choix que d’être résilient·es, de nous adapter et de continuer d’avancer dans tout ce bousin (cf. mon article sur nos mécanismes de gestion du bail : “Ça va bif-bof, ou je rêve ?”).

Ce bordel multi-trans-crossmédia en 4K ne peut PAS NE PAS avoir un effet sur nous. À long-terme. Sur notre psychisme, bien sûr, mais aussi sur notre foi en l’avenir et sur la société qu’on construit.

Pour illustrer ledit effet, je dégaine le Rapport Prédictions d’Ipsos de décembre 2025, une sorte de cartographie de ce qu’il y a dans la tête des Français·es, rapport à l’avenir, pour boucler l’année :

  • un massif 85 % des Français·es pensent que 2025 a été une mauvaise année pour la France (on est les plus dark, ex-aequo avec la Corée du Sud)

  • seul·es 41 % se déclaraient optimistes pour 2026 (c’est 30 POINTS en-dessous de la moyenne mondiale à 71 %)

  • seul·es 17 % pensent qu’en 2026 leurs concitoyen·nes vont connaître un regain d’optimisme quant à l’avenir à long terme (c’est -8 points en un an, et ça nous met en dernière place)

  • seul·es 26 % anticipent une amélioration de l’économie mondiale en 2026 (encore derniers, la moyenne est à 49%)

  • 65 % pensent que la guerre en Ukraine ne finira sûrement pas en 2026 (moyenne mondiale 49 %)

  • 83 % anticipent une hausse des températures, 76 % une multiplication des événements climatiques extrêmes mais seulement 32% pensent que le gouvernement adoptera des objectifs carbone plus ambitieux (vs 48 % en moyenne mondiale)

  • 73 % craignent que l’IA ne détruise l’emploi (on est le troisième pays le plus inquiet)

Si vous avez déjà entendu parler de ce type d’études, vous savez ce qui arrive ensuite : on met toujours ce pessimisme français en contraste avec le fait que les gens pensent que si c’est la merde au global, c’est pas si terrible à leur échelle : 55% des Français disent que ça n’a pas été une mauvaise année pour elleux et leur famille (+3 points sur un an, et 5 points de plus que la moyenne mondiale).

Ben déjà, 55% c’est pas non plus ouf. Et ensuite, je pense que cette analyse du “pourquoi les Français·es sont si pessimistes alors qu’iels sont plutôt bien loti·es ?” qui arrive toujours à la conclusion que “franchement on est juste jamais content·es” est À CÔTÉ DE LA PLAQUE.

Je crois que la raison de tout ce pessimisme est simple.

La France est au cœur du cœur du réacteur du déclin.

Pour soutenir cette affirmation du petit Père Emptoire, voici une autre étude Ipsos, cette fois-ci la classique “Fractures françaises” (ouais dans ma tête maintenant il y a des études “classiques” et même des études “iconiques”, je suis une grosse nerd en fait) avec la Fondation Jean Jaurès d’octobre 2025 :

  • 90 % des Français·es pensent que la France est en déclin

  • 96 % sont mécontent·es de la situation du pays (43 % sont en colère : surreprésentation chez les jeunes et les catégories populaires)

  • 71 % pensent “les gens comme moi ont des conditions de vie de moins en moins bonnes”

  • 75 % considèrent “qu’en France, c’était mieux avant “

  • seuls 36 % pensent que leur avenir est plein d’opportunités et de nouvelles possibilités (-4 points en un an, -10 points depuis 2022)

  • 49 % des moins de 35 ans estiment que les générations précédentes ont eu de meilleures conditions que les jeunes actuel·les (c’est 4 sur 10 en moyenne)

  • 87 % pensent que les hommes et les femmes politiques agissent principalement pour leurs propres intérêts (+4 points depuis 2024, +16 points depuis 2022)

  • 81 % ont l’impression que le système démocratique fonctionne mal et que leurs idées ne sont pas représentées (+3 points depuis 2024, +13 points depuis 2022)

  • Je vous passe le détail de la défiance envers les institutions : on sait.

En fait, la France est au cœur d’une sorte de poupée russe de la sensation de déclin. Au quotidien : une baisse des conditions et de la qualité de vie, des services publics, de la cohésion sociale. Au-dessus : l’impression d’une culture et d’un mode de vie à rebours du sens de l’Histoire. Au-dessus : baisse de confiance dans les institutions, le fonctionnement de notre démocratie et l’état de notre politique. Surcouche : on est une ancienne grande puissance qui n’a que vocation à continuer lentement à décliner dans tous les classements. Enrobage : on fait partie de l’Europe, qui commence à paniquer de son rôle de 5e roue du carrosse à l’échelle mondiale. Papier cadeau : l’économie et la géopolitique, c’est le dawa. Couche finale : la planète brûle.

BEN TU M’ÉTONNES QU’ON EST PESSIMISTES.

En fait, la promesse qui est faite à notre génération (et par là, j’entends en gros “toutes les personnes en âge de contribuer à la société” donc bref, j’exclus les retraité·es et je n’inclus pas encore les enfants) ce n’est PAS celle de l’ascension sociale par le travail (car la méritocratie, c’est un mythe), ni celle de contribuer à un avenir meilleur (parce qu’on pense qu’il ne le sera… tout simplement pas).

Le rôle de notre génération c’est d’essayer de construire et de mener nos vies dans un contexte qui ne va faire qu’empirer, et d’essayer de défendre là-dedans ce qu’on peut de droits et de confort, tout en sachant bien que tout ce qu’on avait de bien va être progressivement grignoté.

Le rôle de notre génération, c’est de gérer le déclin.

Quelle perspective réjouissante.

Eh bien je suis pas d’accord.

3/ Le déclin est un choix, et pourtant on en a fait une fatalité

Oh là là non, je ne suis PAS DU TOUT en train de dire qu’il faut qu’on arrête de voir les problèmes et qu’on se concentre sur ce qui se passe bien.

Tout l’argumentaire de “en fait le monde n’a jamais été aussi bien, regardez les stats : y’a jamais eu autant de richesse, si peu de maladie et aussi peu de faim dans le monde” me donne la gerbe. C’est juste un magma ultra-libéral qui se contente de balancer des moyennes à la con, sans se préoccuper ni des écarts, ni des réalités concrètes, pour nous vendre plus de la même chose. Si Bernard Arnault entre dans un ascenseur, les gens dans cet ascenseur sont en moyenne milliardaires. Super, ça nous avance vachement.

Ce que je suis en train de dire, c’est : il y a une différence entre le déclin, et le déclin inéluctable.
Et que ce qu’on nous vend aujourd’hui, c’est du déclin inéluctable.

C’est comme si Catherine Laborde, Sébastien Folin, Alain Gillot-Pétré ou Laurent Cabrol (OUAIS j’ai pas updaté mes refs de présentateur·ices météo depuis 30 ans, y’a quoi) nous annonçaient une météo pluvieuse, ET, au lieu de dire que le beau temps pouvait revenir, nous expliquaient qu’il faudra porter un K-way jusqu’à la fin de notre vie. La merditude des choses est un fait, mais le narratif du déclin inéluctable est un choix.

Et le narratif du déclin inéluctable, il provoque plusieurs choses : 1/ de l’acceptation 2/ du fatalisme, et 3/ de l’adaptation. Le tout cachés sous une notion qui me donne de l’urticaire : le réalisme.

Pour illustrer, je vais vous demander de réaliser un premier exercice douloureux : penser pendant 10 secondes à l’élection présidentielle de 2027. Désolée, je sais, on préfèrerait éviter, mais bon, ça c’est vraiment inéluctable. Vous pouvez fermer les yeux (mais réouvrez-les ensuite, c’est plus pratique pour lire). C’est good ? Alors je suis pas mentaliste, mais je parie que vous avez traversé :
- Une phase d’acceptation : on espère toujours un “homme providentiel” en sachant bien que ça n’arrivera pas. On sait bien que ça va être profondément insatisfaisant, voire déprimant, on ne sait pas bien pour qui on va voter vu le manque global d’offre et de vision, et puis voilà, le RN qui monte, on a l’habitude.
- Une phase de fatalisme : et… c’est comme ça, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? C’est pas la première fois, de toute façon “il va bien falloir que le RN passe un jour”, et puis vu l’état de la politique…
- Une phase d’adaptation : soit on s’habitue à voter moins par conviction que par stratégie, pour “ce qu’il y a de moins pire” ou “faire barrage”, soit on décide de s’en désintéresser pour de bon, ou de lâcher la rampe en se disant “on n’a jamais essayé”.

Et voilà. Sauf que, pardon (l’analyse politique n’est clairement pas le sujet, c’est juste pour illustrer) mais l’inéluctabilité de l’arrivée du RN au pouvoir, c’est UN NARRATIF. Déjà, la mise en avant des idées du FN pour en siphonner les votants, ça date d’au moins 2007 avec Nico Mafioso et son “identité nationale”. Mais en prime, la stratégie du RN comme seul opposant valide pour être sûr de gagner en se présentant comme l’unique alternative, c’est quand même la technique macroniste DE BASE. Par ailleurs, le narratif “il va bien falloir que l’extrême-droite passe un jour” est tout aussi construit et même voulu (allez hop, je peux aussi parler de livres chez Robert Laffont qui ne sont pas le mien). Et askip, laisser arriver le RN au pouvoir pour récupérer la main ensuite serait le plan long-terme de Manu Macs. Je vous passe évidemment le gavage opéré par les médias Bolloré, vous voyez. Je dis moins ça pour parler politique que pour dire : l’idée de l’arrivée du RN au pouvoir est une inéluctabilité CONSTRUITE DE TOUTES PARTS.

Ok, deuxième exemple douloureux mais un peu plus dans mes plates-bandes. Je vais vous demander de penser au futur du travail pendant 10 secondes. Rien de précis, juste réfléchir à la question : est-ce que vos conditions de travail vont s’améliorer ou pas sur les prochaines décennies ? N’oubliez pas cette fois non plus de réouvrir les yeux après. C’est bon ? Ok, let’s go :
- acceptation : ouais, ben non, déjà qu’on vient de s’éviter de se faire squizzer des jours fériés et une semaine de vacances, on ne va pas non plus en demander trop, flexibilité, toussa.
- fatalisme : et puis bon, c’est le sens de l’Histoire, de l’économie libérale, il faut en faire toujours plus avec moins, et puis avec l’IA il va y avoir de la casse, et puis la retraite de toute façon c’est dead.
- adaptation : rien de mieux à faire que d’essayer de trouver un job pas trop remplaçable, avec pas trop une date de péremption, et d’essayer de profiter de ce qu’on a tant qu’on l’a, en mettant de côté pour la retraite si on peut.

Vous pouvez faire le même exercice d’ouverture-fermeture occulaire avec les services publics. L’écologie. L’ordre géopolitique mondial. Les services et les produits. Mais vous commencez à voir où j’en viens (en tout cas moi je commence à voir). On en arrive tout naturellement, sous le poids du récit du déclin inéluctable, à se contenter de ce qu’on a, voire à se contenter que ce qu’on aie tende vers le pire et que notre avenir consiste uniquement à essayer de sauver les meubles, ALORS QUE TOUS CES NARRATIFS SONT ABSOLUMENT CONSTRUITS, ET NE TIENNENT QUE SUR LA BASE DE NOTRE ACCEPTATION.

4/ Comment ça se construit, le déclin inéluctable

Un narratif de déclin, ça se fourre dans la tête des gens de plein de façons, construites et combinées. Petite recette, encore une fois de tête, vous pouvez choisir un des sujets pré-cités et le passer au crible de cette liste, vous m’en direz des nouvelles :

  • On le bastonne tout le temps, partout, dès qu’on peut : je vous RÉ-ÉPARGNE mon point sur les médias Bolloré qui vont filmer des kebabs pour expliquer qu’on se fait grand-remplacer, mais quoi qu’on en dise, le discours médiatique dominant, c’est un discours de la chute, servi par une ribambelle de vieux mecs blancs qui viennent gueuler que c’était mieux avant, avec une insistance sur les mauvaises nouvelles et sur les menaces à l’horizon.

  • On naturalise : à grands coups de sens de l’Histoire, on nous explique que les forces sont plus grandes que nous et qu’on n’y peut rien. C’est le marché, c’est l’économie, c’est la mondialisation, c’est le progrès, c’est partout pareil, il n’y a pas d’alternative ni de capacité d’action : accepter ça, ce n’est pas de la fatalité, non, c’est du “réalisme”.

  • On disqualifie : ça va de Zucman à Thunberg, toutes les personnes qui s’opposent à ce narratif sont alors naturellement traitées d’utopistes, de naïves ou d’incultes, elles sont traînées dans la boue parce qu’elles ne comprennent rien, sont ridicules ou de toute façon pas assez pures pour donner des leçons.

  • On individualise : puisqu’il n’y a pas de solution structurelle (enfin, il y en a mais on les ignore), on remet la responsabilité sur les individus. La planète c’est la faute de ces connards qui achètent de la merde et boivent dans des bouteilles en plastique. Les actions néfastes des entreprises c’est la faute de la demande des consommateur·ices. L’épidémie de mal-être en entreprise c’est la faute des gens qui sont des fragiles et qu’ont pas bien écouté à l’atelier “gestion du stress”. Le chômage c’est la faute des flemmasses qui traversent pas la rue. Vous l’avez.

  • On complexifie : on explique que c’est “plus compliqué que ça”. On technocratise, on bureaucratise, on entasse des problèmes simples sous des montagnes de procédures, de jargon et de datas incompréhensibles mais qui sonnent sérieux, pour faire comprendre aux gens que c’est un sujet trop compliqué pour leurs petits cerveaux et qu’il vaut mieux qu’iels s’occupent d’autre chose.

  • On dégrade, mais progressivement : évidemment, dans le discours, on ouvre grand la fenêtre d’Overton pour créer une crainte du “gros pire”, et rendre les “petits pas” vers le “un peu pire” plus acceptables. Rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps, on pensait qu’il y aurait une retraite, on protégeait notre vie privée sur Internet, on croyait que l’avortement était acquis, que les services publics étaient un droit, que la démocratie était globalement un consensus en Occident et le fascisme un truc du passé, qu’on avait appris les leçons des guerres mondiales, etc. L’intégralité de ces idées ont été grignotées non pas d’un coup, mais progressivement, par une série de petits précédents.

  • On se compare uniquement pour niveler par le bas : on trouve toujours l’exemple qui va dans le sens du narratif, jamais celui qui le contredit. On dégaine, au cas par cas, le pays qui a le temps de travail plus long, celui qui a un chômage plus bas, l’économie plus flexibilisée, la retraite plus lointaine, les services publics moins coûteux, etc. Bref, on cherrypick (sans aucun contexte ni aucune analyse des effets systémiques) l’exemple qui nous permet de nous sentir nazes, en décalage, et en retard, et de montrer qu’on rate le train. Vous avez remarqué comment on se compare vachement moins à l’Allemagne ces derniers temps ?

  • On raccourcit le temps : alors que toutes ces questions sont des sujets de long-terme, on crée une succession d’urgences, de priorités à court-terme, d’objectifs à tenir “vite”, on raccourcit le champ de vision, et on fait de l’avenir une accumulation de courtes périodes à subir plutôt qu’un horizon qui se construit dès maintenant.

Résultat, la résignation, pardon le “réalisme”, devient une vertu. Le narratif du déclin inéluctable exclut les gens des décisions qui les concernent, et cantonne l’opinion publique à un rôle de baromètre d’où on en est dans la fenêtre d’Overton. La politique se transforme en gestion, elle ne débat plus de projets de société mais de priorités et de moyens. L’économie est une sorte de maître tout-puissant qui décide de nos trajectoires sans qu’on puisse y faire quelque chose. Soit on lutte, au risque de s’épuiser, soit on commente au risque de déprimer, soit on s’extrait et on se fout en mode survie, chacun·e dans son coin.

Mais.

MAIS.

Si ce narratif est construit, c’est qu’on peut le déconstruire.

II/ Et si on refusait de gérer le déclin ?

1/ Reparlons travail, avec une petite histoire imprécise et partielle mais éclairante des grandes étapes de la réduction du temps de travail et une petite liste non moins éclairante des arguments de ses opposants

C’était important pour moi de replacer la réflexion dans un système plus large, et l’analyse que je m’apprête à faire peut très probablement se décliner sur un vaste nombre de sujets, mais là, on va choisir celui du taf (rapport à ce que c’est la ligne édito).

Un truc qui m’a surprise lors des interviews que j’ai réalisées pour le bouquin, c’est que l’un des thèmes qui sont revenus le plus souvent dans les questions des journalistes soit : la semaine de 4 jours.

Si vous l’avez lu, vous savez, Ciao les nazes est en partie un gros manifeste pour la réduction du temps de travail, voire la réduction du travail tout court. Je vous passe ici les arguments (rapport à vous inciter à lire le livre si ce n’est déjà fait, c’est le jeu ma pov’ Lucette), donc croyez-moi sur parole quand je vous dis que des gens sérieux ont formulé, testé et défendu l’hypothèse, et considèrent que la réduction du temps de travail (quelle que soit sa forme : réduction de la journée de travail, semaine de 4 jours, vacances, job sharing…) est non seulement possible, mais bénéfique, autant pour les gens que pour les entreprises que pour la société.

Eh bien la réduction du temps de travail, et notamment la semaine de 4 jours, reste pourtant une idée considérée comme un peu utopiste, un peu naïve, un peu ridicule, et contraire au sens de l’Histoire, qui veut qu’on travaille toujours plus.

Globalement, l’état des choses sur le temps de travail en France aujourd’hui, c’est : on abuse déjà un peu avec les 35 heures et tous nos jours fériés, c’est pas bien durable dans le monde dans lequel on vit, puis bon y’a autant d’exceptions que de règles, donc au mieux on réussira à vaguement préserver ce qu’il en reste, plus probablement on va se les faire dégommer d’une façon ou d’une autre, à coups de jours fériés travaillés, de réduction des vacances, de négos de conventions collectives et compagnie.

“C’est pas du défaitisme, c’est du réalisme.”

Mhhhh.

Vraiment ?

Pas sûre.

ACCROCHEZ-VOUS et laissez-moi vous brandir mon arme secrète : LE PASSÉ.

Je vais vous sortir quelques exemples d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : celui où les droits des travailleur·ses allaient vers le mieux. Je vais vous lister les grandes étapes de la réduction du temps de travail en France. Scoop, ça ne s’est jamais fait sans un bon gros gueulage général, ça a été très progressif, et évidemment on est parti de loin. Mais ce qui m’intéresse, c’est de montrer qu’À CHAQUE FOIS on a opposé aux revendications le fameux ✨réalisme✨.

C’est parti. Oui, je me suis retrouvée à aller fouiller dans les archives numérisées des débats du Sénat il y a un siècle. Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même.

1848 - première limitation de la journée de travail à 10-11h

Le décor : dans beaucoup d’ateliers, les journées de 12-15h sont fréquentes. Ça fait un bail que la revendication d’une journée “raisonnable” existe, mais c’est après la chute de Louis-Philippe que le gouvernement provisoire, pour apporter une réponse forte et symbolique à la question ouvrière, sort le décret du 2 mars 1848.
Le contenu : un passage à la journée de travail de 10h à Paris, 11h en province, justifié par l’idée que le travail manuel prolongé nique la santé, empêche de cultiver son intelligence et donc, porte atteinte à la dignité des gens.
Le backlash :
ATTENTION PÉPITE, voici l’argumentaire :
- L’ÉCONOMIIIIIE / C’EST PAS POSSIBLE : c’est défavorable aux travailleurs, ça va faire fermer des ateliers —> chômage —> misère, et ça va tuer l’industrie (ils ont même chiffré la perte) / puis c’est la porte ouverte à toutes les fenêtres, et puis quoi encore après ça, on va fixer les salaires ? Impensable, c’est contraire à la loi de l’offre et de la demande.
- CONTRE KEM’S SOCIAL : si on protège trop les ouvriers ils vont avoir moins d’énergie pour travailler mais aussi pour s’émanciper (lol)
- L’INJUSTICE ET L’ARBITRAIRE : c’est injuste pour les travailleur·ses qui bossent de chez eux et dont on ne peut pas empêcher qu’ils travaillent plus (ça vous rappelle quelque chose, faire des droits des uns les injustices des autres pour justifier de niveler par le bas ?) / et puis c’est arbitraire ! pourquoi 11 heures de taf et pas 9 ou 8 ? (bonne question)
- LA LIBERTÉÉÉÉ, vraiment ça vaut le coup de le voir
dans le texte : imposer une limite de temps de travail, c’est “despotique” et contraire à la liberté. Échec et mat.
Le décret est abrogé en septembre 1948 et on repasse à une limite à 12h.

1906 - repos hebdomadaire obligatoire le dimanche

Le décor :
Début XXe, la France est l’un des derniers pays d’Europe occidentale à légiférer sur le repos hebdomadaire. 1906, c’est une fat année d’agitation sociale : revendication de la journée à 8 heures, 1er mai, grèves, ça pète dans tous les sens. L’État comprend qu’il faut lâcher un truc social pour calmer le jeu.
Le contenu :
La loi du 13 juillet 1906 proclame l’interdiction d’occuper un·e salarié·e plus de 6 jours par semaine, avec l’instauration d’un jour de repos hebdo d’au moins 24h (évidemment le projet partait sur 36h mais ça a été ramené à 24), généralement le dimanche mais avec des dérogations.
Le backlash :
- L’ÉCONOMIIIIE / C’EST PAS LE MOMENT : la
conjoncture est bonne faut en profiter plutôt que de mettre le frein, et puis la concurrence ma bonne dame / et d’ailleurs la clientèle demande à pouvoir faire ses courses le dimanche
- L’ANTICLÉRICALISME : le repos le dimanche, c’est contraire à la laïcité
- LES PAUVRES QUI FONT N’IMP : les classes populaires vont faire un “
mauvais usage” de leur temps libre, en se laissant tomber dans le vice, il faut les en préserver coûte que coûte
- LES CONTRAINTES SECTORIELLES : les contraintes techniques (
feu continu, matières périssables) / "les nécessités du commerce local" qui font que, ok un jour de repos, mais pas tous le même jour please parce que ça risque de foutre le zbeul / la nécessité de faire des exceptions selon les besoins des divers secteurs (p. 35) et si ça peut foutre en bordel le fonctionnement d’une entreprise (p.36)
- L’INTERVENTIONNISME : ce n’est pas le rôle du législateur "
d'intervenir dans le contrat de travail" (toujours p. 35)
- LA LIBERTÉÉÉÉ : C’est "contraire à la liberté individuelle, contraire à la liberté du travail à la fois du patron et de l'ouvrier" (pareil)

1919 - la journée de 8 heures

Le décor : on sort de la guerre exsangue, avec des régions à reconstruire, une tension sociale qui monte et la peur d’une contamination des révolutions dans les parages. Il faut calmer le jeu : on le calme en satisfaisant une vieille revendication : la journée de 8 heures.
Le contenu : principe simple (mais avec beaucoup d’exceptions sectorielles), on passe à 8 heures par jour ou 48 heures par semaine, ou une limitation équivalente calculée sur une autre période.
El backlasho :
- C’EST PAS POSSIBLE : les industriels disaient que c’était “matériellement impossible d'appliquer en France, à l'heure actuelle, la loi de huit heures. » (page 11 de cette
magnifique archive)
- C’EST PAS LE MOMENT : c’est trop la merde là tout de suite (assez éclairant pour notre époque) : les représentants des régions envahies ont demandé “Comment voulez-vous que nous appliquions cette loi ? Nos industries ont déjà tant de peine à se reconstituer…” (
même page)
- C’EST MÊME LE MOMENT DE FAIRE L’INVERSE : “C’est le moment de retrousser les manches, pas de travailler moins” (
page 6 ici)
- CONTRE KEM’S SOCIAL : je cite c’est trop beau : la journée de “huit heures, aura, sur la plupart des branches de la production nationale, une influence désastreuse (…), elle ne se traduira que par une hausse générale du prix de revient et, par conséquent, du coût de la vie.” (
en haut de la page 6)

1936 - les 40 heures

Le décor : victoire électorale du Front populaire et derrière, vague de grèves avec occupations. Il faut agir vite avant que ça parte en sucette. Le gouvernement Blum dégaine un Pokémon légendaire avec une attaque imparable : la semaine de de 40h.
Le contenu : la durée du travail effectif “ne peut excéder quarante heures par semaine” avec, certes, des consultations sectorielles, mais un plafond plutôt généralisé dans de nombreux établissements (industriels, commerciaux, artisanaux, coopératifs… publics/privés, etc.) sans baisse de rémunération. Et anecdotique mais important : rien n’empêche les conventions collectives de faire moins que 40 heures.
Le backlash :
- L’ÉCONOMIE : ça va faire augmenter le prix de revient (
p. 41 attention ça télécharge un pdf) / ça va faire augmenter les coûts de prod et nous niquer face à la “concurrence internationale” (p. 41) / L’idée que ça va faire baisser le chômage est une chimère, impossible à prouver, c’est pas si mécanique que ça (“caractère purement théorique des calculs” p. 42)
- C’EST PAS LE MOMENT : ok pour la réduction à 40h vu que bon, sinon le pays va péter, mais avec une application “moins rapide et moins générale” (p. 41 aussi)

1998-2000 - les 35 heures

Le décor : je vous la fais courte, ça on s’en souvient un peu. Fin des années 90 : chômage massif + promesse politique du nouveau gouvernement Jospin assez simple : partager le travail en réduisant la durée légale, mais par la négociation, pas juste par décret.
Le contenu : ça a été mis en place progressivement, entre 98 et 2002 selon les tailles de boîtes, avec des ajustements et des variations selon les branches, les heures sup, les exceptions pour les cadres, vous voyez le bousin, et un gros package incitatif d’allègement de charges pour les entreprises.
Le backlash :
- C’EST PAS POSSIBLE : je cite Philippe Séguin : ça va être “
une usine à gaz” / je le recite : “Il est impossible – ça tout le monde le comprend, tout le monde sait – de travailler moins, de gagner autant, et en même temps de créer des emplois supplémentaires. C’est hors de question.” (là j’ai envie de dire, impossible ou hors de question ? c’est pas pareil)
- L’ÉCONOMIIIIE, voyons, “on est dans une économie ouverte, de concurrence” (
3min28) / les entreprises peuvent tout à fait remplacer des gens par des machines ou délocaliser pour faire face au coût des heures supp
- LES PAUVRES QUI FONT N’IMP : tout le temps qu’on donne aux gens, ils l’utilisent pas pour les loisirs, la vie, la culture, mais pour
travailler au black !
- LA LIBERTÉ : là je cite… Pierre Hérisson (oui j’ai pouffé y’a quoi, je suis dans le dur de la recherche d’archives je peux rigoler un peu) : on n’est pas FONCIÈREMENT contre, mais là, tel que c’est proposé, c’est non, c’est un “
carcan” (ce à quoi Martine Aubry a d’ailleurs répondu qu’il faudrait choisir : carcan ou usine à gaz ?)

(Bon, là c’est le moi qui a fini l’article qui remonte ici pour dire qu’initialement, j’avais fait une sous-partie ENTIÈRE sur l’analyse des effets des 35 heures vu qu’on a des données pour mesurer, mais bon, on est sur un article turbo-long, donc je vous la fais en ultra-résumé et ptêt que j’en ferai un carrousel sur Insta).

Les 35h ont eu des effets discutés. La baisse du temps de travail a été réelle mais partielle (plutôt 6 % que les 10 % escomptés). On a estimé que la mesure avait créé entre 220k et 350k emplois mais surtout combinée avec le package qui l’accompagnait (notamment les baisses de cotisations sociales), que la productivité (attention ça télécharge un doc) avait chuté mais moins que prévu (-3,7 % contre 10,2 % attendus mécaniquement), et que les boîtes passées au 35h avaient vu une hausse de l’emploi de +9,9% comparées aux autres. L’OFCE dit que la France aurait eu une croissance et des créations d’emplois supérieures et une compétitivité-coût moins dégradées que reste de la zone euro. Bref : pas parfait, mais pas du tout le cataclysme annoncé.

2/ On n’avance qu’en refusant le déclin

Ce que je retiens de petite aventure archivo-crevante, c’est que les étapes historiques de réduction du temps de travail nous apprennent plusieurs choses importantes :

  • Toute amélioration est ✨irréaliste✨ jusqu’à ce qu’elle devienne normale : c’est toujours utopiste, absurde, ça va toujours avoir des effets catastrophiques, c’est toujours stupide économiquement… jusqu’à ce qu’on le mette en place et que 1/ tout roule 2/ ça devienne la nouvelle base et le point de départ des améliorations suivantes. Car oui, la fenêtre d’Overton, ça peut aussi marcher dans l’autre sens, ou comme l’a dit Pierre Mauroy lors du débat sur les 35 heures : “Chaque fois, mes chers collègues, dans le contexte de l'époque, la réduction du temps de travail était une utopie. Mais, dans ce domaine, chaque fois, l'histoire a rejoint l'utopie.”

  • Il n’y a jamais eu un “bon moment” : contrairement à ce qu’on essaye de nous faire croire, la plupart des avancées sur le temps de travail n’ont PAS DU TOUT eu lieu dans un contexte plus propice qu’aujourd’hui, ni dans un contexte propice tout court d’ailleurs, et de toute façon il n’y a pas de contexte propice : quand c’est la merde, c’est pas le moment et quand ça va bien, c’est pas le moment non plus.

  • Ce n’est jamais un droit accordé, il est toujours arraché : ce n’est jamais une question de conjoncture mais de rapports de force. Si ce n’est les 35 heures qui ont eu une portée symbolique au retour de la gauche au pouvoir, les réductions du temps de travail ne sont jamais donnés de bon cœur, elles sont données pour apaiser un climat social véner.

  • Une revendication, ça se bastonne : les 10h ont été mises en place parce que les syndicats et les travailleur·ses demandaient… les 8h, puis les 8h ont été mises en place… parce qu’iels ont continué de demander. Mitterrand demandait DÉJÀ les 35 heures en 1981. Non seulement il faut demander, mais pas poliment, et longtemps.

Bref, à chaque débat sur la réduction du temps de travail, il y a deux camps — le réalisme et l’ambition — et deux langages qui s’affrontent sans se comprendre — celui des chiffres et celui de la vie.

Aujourd’hui, on vit dans un monde de réalisme. On a accepté que les contraintes du marché et des KPI aussi arbitraires que la croissance et le PIB devaient dicter nos vies et nos décisions. On a accepté que notre projet de société était un projet de gestionnaires et qu’il n’y avait pas d’alternative.

Ben perso, je refuse le “réalisme”. C’est un spray anesthésiant qui endort le débat. Parce que le “réalisme” est malhonnête : il cache une idéologie libérale et de conservation de l’ordre existant sous le langage de l’inéluctabilité. Il se fait passer pour neutre alors qu’il est un choix. Il transforme la loi du marché en loi de la physique, pour étouffer la question qui devrait être au CŒUR DU DÉBAT : quelle société on veut ?

Ou comme l’a mieux dit Pierre Mauroy :

Cependant, peut-on, mes chers collègues, au-delà de nos problèmes politiques, nier, sans risque, le mouvement historique de la réduction du temps de travail ? Le nier, c'est nier le progrès ! C'est nier l'aspiration à mieux vivre ! C'est nier l'avenir !

J’ai DEUX REPROCHES à faire à la mise en place des 35 heures. Le premier : avoir placé le débat principalement sur le terrain de l’économie (avec la promesse RTT = baisse du chômage). Le second : l’avoir accompagnée d’exceptions qui ont mécaniquement créé des inégalités, et donc des divisions, et donc du ressentiment. Les deux montrent que, pour réussir à mettre en place les 35h, il a fallu faire des compromis avec le récit dominant, et les petits ajustements se sont révélés une grosse épine dans le pied du concept à long-terme.

Alors que la question, c’est pas l’économie, je le répète, c’est QUELLE SOCIÉTÉ ON VEUT ?

Et la question derrière la question, notamment à l’âge de l’IA, c’est : qu’est-ce qu’on fait des gains de productivité ? Quand une société produit plus en moins de temps (machines, organisation, logiciels, IA, etc.), elle a deux options avec ce temps gagné :

  • en profiter pour produire encore plus, justifiant de travailler encore plus pour y parvenir ET pouvoir se payer tous les produits et services de plus qu’on a créés parce que… parce qu’on pouvait, pas parce qu’ils sont nécessaires.

  • libérer du temps pour améliorer la vie. Keynes l’a formulé de manière presque candide en 1930, dans Economic Possibilities for our Grandchildren. Il imagine qu’avec le progrès technique, la “question économique” (= produire assez pour vivre) pourrait cesser d’être centrale, et on pourrait réduire le temps de travail environ 15 heures par semaine.

Vous l’aurez noté, on a choisi l’option 1.

L’option 1 n’est pas une fatalité, si on décide de faire remonter le débat d’un cran, d’arrêter de gérer le déclin, et de décréter, comme Francesco Mitterrandi en 1981, que :

La vie n’est pas simplement une petite annexe du travail

Ce n’est pas de l’utopie, c’est juste une alternative, le refus d’un futur fait de “moins” : moins de droits, moins de temps, moins de qualité, moins de commun. Aujourd’hui, les gens qui créent de la valeur n’en voient pas la couleur et subissent en prime l’injonction à plus d’agilité, d’efficacité, de productivité, et la fatalité de devoir travailler plus dans un monde où tout devient moins bien, de passer au travail un temps dont on a vitalement besoin pour le commun, pour la politique, pour la société, pour la vie.

Je pense qu’il est grand temps d’arrêter de jouer en défensif en essayant de sauver ce qu’on peut des acquis sociaux du passé, et de repasser à l’offensive. Il est temps de revendiquer un “mieux” au lieu d’essayer de limiter la casse : réduire le temps de travail, augmenter les salaires, partager mieux les gains, mieux protéger la santé physique et mentale, construire un avenir au travail qui donne envie.

Bref, il est temps de croire à nouveau qu’on mérite mieux.

Et pour conclure

Après avoir commencé par des études pessimistes, j’ai envie de boucler avec une étude optimiste, toute fraîche sortie des fourneaux de Destin Commun “Fierté Française - Au-delà du mythe d’un pays fragmenté”. Une sorte de bain chaud d’espoir en plein milieu de l’orage du déclin.

  • Si 89 % des Français·es pensent que le pays va dans la mauvaise direction et que 50 % trouvent nos divisions insurmontables, mais 50 % qu’elles n’empêchent pas d’avancer ensemble (avec, c’est IMPORTANT, une amélioration : en 2021 sur les divisions insurmontables, c’était 63 %, l’année dernière 54 %)…

  • 8 Français·es sur 10 (78 %) se disent fier·ères d’être Français·es, à travers les générations, dans un patriotisme distinct du nationalisme

  • Dans les vecteurs de la fierté française, on a, en tête : les paysages et le patrimoine naturel, la bouffe et l’art de vivre, les monuments et le patrimoine historique, la langue, les arts et la culture, les traditions régionales, l’histoire, et l’humour (tout ça allant de 93 % à 78 %) (je suis HYPER hypée par nous) (à l’exception du suivant… “la beauté et l’élégance des femmes” à 77 %… sérieux ?)

  • Mais on a aussi : le système de santé et de protection sociale (76 %), les droits humains et les libertés individuelles (75 %).

  • Notre définition de nous-mêmes est PÉPITE : el numero uno est… “râleurs” (92 %, heureuse d’en avoir fait un article) et ensuite, dans l’ordre entre 87 % et 53 %, “bons vivants”, “dotés d’un certain sens de l’esthétique et du bon goût”, “libres”, “francs”, “ayant le sens de l’humour”, “pessimistes”, “séducteurs”, “drôles”, “en retard”, “ouverts d’esprit” et le magnifique “dépressifs”. Pardon mais je nous trouve vraiment cool et peut-être un peu… oui c’est ça : attachiant·es.

  • Les piliers de notre récit : les guerres mondiales et… le progrès social (lois sur les droits des femmes, création de la sécu, abolition de la peine de mort, Mai 68, laïcité).

  • Les trucs auxquels on est attaché·es en vrac : les fêtes de village et de quartier, le sport, le partage, la solidarité, les films drôles, Goldmann, Décathlon, la baguette.

  • Notre France idéale est : respectueuse de l’environnement, humaine, sécurisée, travailleuse, tolérante.

PARDON

MAIS ON SIGNE OÙ ?

Moi ce que je vois, là, c’est que le refus du déclin n’est pas à inventer, ON LE PORTE DÉJÀ EN NOUS. Il n’y a plus qu’à le réveiller. On est capables de désir, de récit, de projection, on est capables de dépasser le repli, on crève d’envie de beauté, de plaisir, de joie. On déborde de fierté pour ce qu’on a, ce qu’on a construit, ce pour quoi on a lutté, la façon dont on vit, pour nos valeurs et notre humour de merde. On est une bande d’esthètes gueulards, libres et foutraques, on est Philippe Katerine tout bleu à poil aux JO, on est insupportables et formidables à la fois, et le plus beau : au fond, on a envie de recommencer à construire.

Et ça commence par refuser le déclin.
Ça continue en ne laissant plus jamais quiconque nous mentir sur qui on est.
Ça enchaîne par nous définir nous-mêmes.
Et ça se termine en repassant à l’offensive.

Bordel.

CDLT,

Sev

PS : si vous avez envie de voir ce que ça donne, un pays qui refuse de gérer le déclin, s’auto-définit et passe à l’offensive, je vous invite à regarder ou à lire le discours épique de Mark Carney, le Premier Ministre canadien, à Davos. Ça fout les poils politiques, je vous en sors trois punchlines si vous n’avez pas le time :

Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu.

Le Canada est une société pluraliste qui fonctionne. Notre espace public est bruyant, diversifié et libre. La population canadienne reste attachée à la durabilité. Nous sommes un partenaire stable et fiable dans un monde qui ne l’est absolument pas, et qui établit et valorise les relations à long terme. Le Canada possède autre chose encore : la conscience de ce qui se passe et la détermination à agir en conséquence.

Nous savons que l’ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le regretter. La nostalgie n’est pas une stratégie. Mais à partir de cette fracture, nous pouvons bâtir quelque chose de meilleur, de plus fort et de plus juste.

CDLT

Par Séverine Bavon

Ancienne employée, dirigeante d’une entreprise dans le freelancing, j’aime mettre les pieds dans 1/ le plat 2/ les évolutions du monde du travail. Je m’attaque, toutes les deux semaines, à un sujet lié au taf qui pose problème, qui m’énerve, ou qui devrait changer, avec une verve de tenancière de PMU et des sources académiques.

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