La question à un million d'euros (ou à zéro, c'est selon)


📘 POINT LIVRE : Ciao les nazes est bien sûr toujours dispo en librairie (d’ailleurs big up aux libraires vous êtes super) et fait l’objet d’une PLEINE PAGE dans le Libé papier D’AUJOURD’HUI (il a aussi une pleine page sur les internets), permettez-moi un HIIIIII.
Au fait, si vous avez un compte Babelio, Gleeph, ou Fnac/Amazon et que vous avez envie d’aller lâcher un petit commz, askip ça aide de ouf. Merci à vous pour vos retours ça me donne une de ces patates, on dirait j’suis une usine McCain.
🎙️ POINT PODCAST : cet article est dispo en version audio dans le podcast CDLT, sur Spotify, Apple Podcasts et Deezer avec des conditions d’enregistrement encore plus bancales que d’hab et… je me demande si le résultat est pas… mieux ?
Je suis en ce moment confrontée à une question à laquelle on est ABSOLUMENT TOUS·TES confronté·es un jour ou l’autre (et aussi d’autres jours) (en vrai de nombreux jours) dans le cadre du taf : combien vaut mon travail ?
On se la pose quand arrive l’ère festive des entretiens annuels, on se la pose quand on découvre que cette fiente effervescente de Jean-Kévin gagne 20 % de plus que nous en en foutant 20 % de moins et en faisant 20 % plus chier, on se la pose quand on est en poste depuis longtemps et qu’on apprend que quelqu’un de plus junior a été recruté plus cher, on se la pose quand on nous demande nos “prétentions salariales” en entretien (“PRÉTENTIONS” je hais ce mot) (“prétentions” ça dit “alors, on a l’audace d’oser aspirer à de la thune contre la chance de bosser ici ? ça va le melon ?”), on se la pose quand on passe freelance et qu’il faut littéralement mettre un prix sur ses journées, on se la pose quand on est freelance et qu’on nous dit que c’est “trop cher” ou pire, qu’on nous dit “oui” immédiatement, ou quand on découvre que quelqu’un fait le même taf pour 3 fois le prix ou 3 fois moins cher, on se la pose quand on nous propose d’être rémunéré·e “en visibilité”, on se la pose quand on envisage de se reconvertir et de repartir de plus ou moins zéro, on se la pose quand on lance sa boîte et qu’il faut auto-déterminer sa rémunération, on se la pose quand une pandémie nous fait comprendre que notre taf est “utile” ou “pas utile”.
En revanche, on ne se la pose PAS ASSEZ quand on s’occupe de la majorité du travail domestique dans son foyer, quand on s’occupe majoritairement des gosses et que c’est nous qu’on appelle quand y’a un problème à l’école, quand on s’occupe d’un proche âgé ou malade, quand on fait du bénévolat, quand on participe au conseil syndical de son immeuble, quand on est la personne au taf qui écoute les autres, les encourage, est toujours là pour aider, désamorce les conflits, ni quand on s’investit dans son quartier ou dans un collectif, ou quand on fait des corrections sur Wikipédia, qu’on répond à des questions dans un forum, qu’on participe à des projets open source, ou que, comme moi, on écrit une newsletter, on enregistre un podcast et on fait des memes.
Bref, se poser la question de la valeur DU travail (et évidemment, dans cet article, on parlera principalement de la valeur financière), c’est se poser deux questions absolument vertigineuses :
Qu’est-ce qui détermine la valeur du travail ?
Mais au fait c’est quoi le travail ?
Puisque je me pose ces questions, concernant à la fois mon nouveau travail d’indépendante (allez j’avais pas mis mon LinkedIn jusque-là) et concernant la valeur de ce que je produis avec CDLT, j’ai envie de me les poser en votre présence.
Let’s go.
Ça paraît hyper simple comme question pourtant non ? Là comme ça, sans réfléchir, on a envie de balancer des trucs genre : le marché, la contribution, l’utilité…
Puis bon, on réfléchit. Et on réalise que c’est pas si simple que ça, parce que si la valeur du travail se déterminait par des règles simples genre l’utilité, les vrais influs du moment ça serait les infirmières et les profs. On lâcherait des petits likes dégoulinants d’envie sur leurs Insta turbo-bling, où on les verrait poser en blouse blanche Prada devant leur jet privé, ou faire des selfies un verre de Dom Pe à la main dans le bain à remous de leur manoir fini à la feuille d’or style Bureau Ovale édition 2025.
C’est compliqué de déterminer la valeur des choses.
L’un des premiers à s’être cassé les dents sur le sujet, c'est Adam Smith. Le même gars qui a formulé la théorie de la main invisible, celle qui veut que le marché s’autorégule parce que la somme des intérêts individuels contribuent, in fine, à l’intérêt général. Si vous voulez mon avis, la main invisible on la voit ptêt pas mais on la sent bien, vu qu’elle est occupée à nous mettre une petite olive, mais c’est pas le sujet. Le sujet c’est que DANS LE MÊME BOUQUIN, le pépère Smith formule aussi le paradoxe eau/diamant : l’eau est indispensable à la vie mais elle vaut que dalle, le diamant sert à que dalle mais il vaut une fortune. Il balance la contradiction comme ça, et il apporte zéro réponse. En gros, le pélos il dit à la fois “le marché sait pas trop déterminer concrètement la valeur des trucs” ET “faites confiance au marché pour organiser la valeur des trucs”. C’est comme si votre docteur disait “alors on a pété la seringue pour la prise de sang MAIS vous avez zéro carence AIEEE CONFIAAAANCEEE”.
Et là Marx enters the chat pour distinguer la valeur d'usage d'un truc (à quoi ça sert concrètement) (par exemple, Jean-Kévin = rien) et sa valeur d'échange (combien le marché est disposé à lâcher pour Jean-Kévin). Et il observe que le système ne rémunère que la valeur d'échange. Ce que vaut un truc c’est ce que les gens sont prêt·es à payer pour le truc.
Dans le cadre du taf, on essaye de se dire que c’est une question d’offre et de demande, de rareté, mais téma comment on a du mal à trouver des profs et des gens dans la restauration : ça tient pas. Parce que l’offre et la demande, c’est pas des lois de la physique, c’est des lois humaines. Déterminées par des gens. Avec des marges de négo, une asymétrie d’information, une capacité de pression, bref : du pouvoir ou pas de pouvoir.
Parce qu’en fait, la question de la valeur du travail…
On le sait bien, dans le monde actuel, la question de la qualité et de l’utilité d’un taf n’est absolument PAS DU TOUT liée au salaire dudit taf.
David Graeber, l’anthropologue de Bullshit Jobs va plus loin : il affirme qu’il y a même une corrélation INVERSE entre l'utilité sociale d'un métier et sa rémunération. Les gens pour qui on a tapé sur des casseroles à nos fenêtres en 2020 sont précisément les gens qu’on paye le moins, tandis que les gens dont le métier est d’écrire des mails pour demander un feedback sur les propositions d’ajustements incrémentaux sur les assets et les éléments de langage pour le footer de l’intranet sont vachement mieux payés.
Ce n’est pas un dysfonctionnement du système, c’est le fonctionnement du système. Parce que la question réelle derrière la valeur de son travail c’est pas “suis-je utile” c’est : “quel est mon pouvoir de négociation dans ce système ?”
Ou en d’autres termes : Est-ce que je suis remplaçable ? Est-ce que mon travail est visible ? Est-ce que j’ai un pouvoir de nuisance ? Est-ce que mon travail est valorisé socialement ? Est-ce que j’ai beaucoup à perdre ? Est-ce que j’ai un filet de sécurité ? Est-ce que je sais me vendre ? Est-ce que je connais les bonnes personnes ? Est-ce que je peux me permettre de dire non ? Est-ce que je suis dans un secteur saturé ? Ah et aussi : est-ce que je suis une femme ?
Le travail de care, domestique, d’engagement, le travail émotionnel, bref, principalement le travail des femmes, c’est un travail considéré comme ayant moins de valeur… dont acte : il a moins de valeur. Je vous ressors pas le truc sur la programmation informatique qui était un truc de meufs jusqu’à ce qu’on réalise que c’était important et bien payé. Je vous ressors en revanche ce super épisode d’Émotions au travail sur pourquoi les infirmières sont mal payées : tout une histoire d’un métier historiquement opéré par des femmes, d’abord dans le cadre religieux, et donc qu’on a associé au sacerdoce plutôt qu’à la technicité, qu’on a donc mis du temps à certifier et à reconnaître, et qu’on valorise toujours pas.
Bref, aujourd’hui ce qui détermine la rémunération d’un taf, c’est le pouvoir exercé d’un côté et de l’autre.
Un rapport de force, pour fonctionner, a besoin d’un ingrédient très précis : l’opacité.
L’asymétrie d’information.
C’est parce qu’on méconnaît le vrai prix des bonnes choses comme des mauvaises choses que le système peut continuer d’être injuste, inégalitaire et arbitraire.
Si on savait quel était le prix coûtant des AirPods (j’allais pas louper l’occase de taper sur les AirPods quand même) et combien gagne par boîtier le gamin qui les fabrique, on n’en serait pas là.
Si on connaissait tous les salaires et qu’on n’acceptait pas l’énorme tabou autour de la thune dans le travail, on n’en serait pas là.
Alors vous allez me dire, et la directive sur la transparence des salaires, qui va passer dans la loi cette année en France ? Un progrès, y’a pas à dire. Mais disons que niveau transparence, on est passé de la cloison en plâtre à la paroi en verre dépoli, avec à date : mention obligatoire d’une fourchette sur les offres d’emploi, interdiction de demander l’historique salarial d’un·e candidat·e en entretien (mais bon, c’est interdit de demander si une meuf a/veut des gosses et…), obligation de reporting des écarts homme-femme dans les grosses boîtes, et… droit d’accès, SUR DEMANDE, pour les employé·es, aux infos sur leur rémunération et aux niveaux de rémunération moyens pour des gens faisant un taf sensiblement égal, ventilés par sexe. Déjà, on voit PAS DU TOUT tous les trous que comporte ce concept (qui détermine ce qu’est un poste équivalent ?). Ensuite, c’est une demande franchement hyper facile à formuler, vraiment, rien de gênant, d’intimidant ou de flippant dans cette démarche, tenez voici un template de mail tout à fait anodin à copier-coller à qui de droit à partir de juin prochain :
“Bonjour [Prénom],
Conformément aux dispositions relatives à la loi sur la transparence salariale, je souhaiterais obtenir des informations concernant :
- mon niveau de rémunération individuel,
- ainsi que les niveaux moyens de rémunération (ventilés par sexe) pour les catégories de postes comparables au mien.
Cette demande n’est évidemment motivée QUE par mon amour immodéré de la transparence et n’aura bien sûr AUCUN impact sur ma motivation et ma capacité à garder le smile. J’ai une entière confiance dans le fait que vous me transmettrez ces informations sans tenter de tourner les data à mon désavantage, et sans m’en tenir rigueur à l’avenir, car je crois fermement (dans la puissance de la transparence, donc, et) dans la force de votre amour pour la loi.
Ressourcehumainement vôtre,
Bisous”
Le jour où tout le monde sait VRAIMENT ce que tout le monde gagne dans une boîte, le rapport de force change de camp, parce qu’on peut soudain :
- Désindividualiser le travail (non le mot n’existe pas il est tout souligné en rouge dans mon éditeur ne vous inquiétez pas) et cesser de créer des petites poches de solitude à base de “on t’augmente mais tu le dis à personne” ou de prise de conscience qu’on est moins bien payé·e que le reste de son équipe parce qu’on est moins fort·e à se faire mousser, bien que tout le monde admette qu’on est un “pilier” parce qu’on fait tout le taf émotionnel.
- Rééquilibrer les injustices, comme au Danemark où une loi en 2006 a forcé un “choc de transparence” entre hommes et femmes dans les boîtes de plus de 35 salarié·es, et a mené, dans les entreprises étudiées, à une baisse de 2 points de pourcentage du gender pay gap (soit 13 %) sans baisse de renta, et à une hausse des opportunités de promotion pour les femmes, principalement… (ÇA VA PAS FAIRE PLAISIR À TOUT LE MONDE) en ralentissant la progression salariale des hommes. Parce que la transparence normalement, ça permet de forcer à comparer les gens objectivement, vu qu’il faut pouvoir justifier les écarts.
- Questionner la fiction du mérite : je vous refais pas tout le laïus vu que j’en ai fait un article entier, mais la méritocratie, bien qu’une vaste blague, tient tout de même sur le fait que pour ne pas péter des câbles, on est obligé·es de croire un peu, au fond de nous, à l’idée que les gens qui ont plus de thune le méritent, et par extension que si on “réussit” moins c’est qu’on l’a aussi mérité. Je suis prête à parier que les vrais chiffres, si on les avait, raconteraient une tout autre histoire, une histoire où la trajectoire salariale reflèterait moins le mérite que : le réseau, le capital social, le privilège, le capital financier, l’éducation, la capacité de négo… bref, notre position dans le rapport de forces.
Bon.
Le truc, c’est que là, je plaide pour qu’on rende l’argent, mais je plaide dans le cadre du travail, là où globalement, on sait que ce qu’on produit, c’est du travail (vu que c’est le nom du truc).
Ça devient beaucoup plus compliqué quand on se demande…
Je vous le dis tout de suite, c’est la question la plus vertigineuse que je puisse poser dans CDLT, donc j’attaque cette partie avec absolument ZÉRO prétention de la couvrir de façon exhaustive, ni même pertinente.
Mais voilà, j’y ai déjà touché : du care à l’engagement associatif, y’a un paquet de trucs qui sont maxi-utiles, qui demandent du temps, des compétences, et qui sont pas rémunérés.
Bonne question.
Côté dictionnaire, on associe le travail à la “production, la création, à l’entretien de quelque chose”, côté économie on le lie à la production, côté juridique à un échange d’une prestation contre rémunération avec un lien de subordination. Donc ouais, là, les trucs genre “s’occuper de ses gosses” ou “faire un jardin partagé dans le quartier”, c’est pas exactement du travail. MAIS côté sociologique, on le définit plutôt comme une activité socialement organisée, productrice de valeur (économique, sociale ou symbolique), inscrite dans des rapports sociaux. Ce qui n’est pas pareil. Bref, personne est d’accord, et c’est bien ça le problème.
Parce qu’en gros, si on définit le travail par sa rémunération, on définit par extension… tout ce qui n’est pas rémunéré comme PAS du travail. Donc on ne le rémunère pas. Donc c’est pas du travail. Le serpent se mord tellement la queue qu’il s’est fracturé les côtes.
Sauf peut-être… quand on y fout des chiffres ? Comme l’INSEE, qui estimait en 2010 la valeur du travail domestique à environ 1/3 du PIB. On a besoin de mettre un chiffre pour… ah ben pour rien, on s’en bat toujours les steaks 16 ans plus tard en fait. Le think tank Initiative Contributive a fait un super travail en 2022 pour tenter de mesurer la contribution à l’économie de toutes les activités non considérées comme du taf (care, aidance, bénévolat, art, travail digital, sport) et arrive à 1 557 millards d’euros, soit 68% du PIB. Bien sûr, iels demandent à ce que qu’on mène une réflexion collective sur ces activités, qu’on les reconnaisse et les soutienne.
Mais ces chiffres révèlent une évidence : l’économie TIENT sur le fait qu’on considère un paquet d’activités comme PAS du travail, parce que si on se posait la question de comment soutenir les proches aidant·es (266 Mds €) ça serait la bérésina. Donc on a bien intérêt à maintenir le statu quo, et à décider que ce qui n’est pas rémunéré n’est tout simplement pas du taf, emballé c’est pesé.
Bref, c’est assez simple, la seule définition à peu près honnête bien que totalement inutile qu’on puisse proposer du travail c’est :
✨ le travail, c’est ce qu’on décide de définir comme du travail ✨
Chapeau l’artiste. Ça c’est du jus de cerveau bien employé.
Heureusement que j’ai jamais osé proposer cette pathétique formulation avant dans CDLT, j’aurais perdu tous·tes mes abonné·es avant même d’en avoir.
Mais cette définition, aussi conne soit-elle, gouverne aujourd’hui notre vision de ce qui a de la valeur et n’en a pas. Tant qu’on l’accepte et qu’on ne questionne pas ce qu’on définit comme du travail, et qui on laisse définir ce qui est du travail ou pas, ben on va persister à se faire oliver.
Parce qu’avec cette définition ouroboresque, on peut aligner tout plein de “mais”. Des gros pièges fort utiles pour dévaloriser certains types de taf et en faire “pas vraiment du taf” ou “pas un taf qui vaut grand-chose”. Par exemple :
La naturalisation : penser certaines compétences comme innées, naturelles. Les compétences émotionnelles, par exemple : ça va, y’a des gens (= les femmes) dont c’est la NATURE d’avoir de la compassion, de l’écoute, des capacités relationnelles, on va pas valoriser ça alors qu’elles sont NÉES AVEC (bon, être né bon en maths, en revanche, ça oker).
La vocation : ça j’en ai aussi fait un article, c’est parfait pour tous les métiers difficiles, ça permet d’imaginer un truc venu d’en haut pour justifier de sacrifier sa vie, sa santé, ou de se faire bolosser sans non plus OSER demander quelque chose en échange, l’appel divin ça se négocie pas.
La passion : c’est un peu la vocation en version strass et paillettes. Si on a la CHANCE de faire un métier-passion, un truc qu’on aime dans un domaine cool, l’idée de gagner dignement sa vie est reléguée au rang de considération vénale. Faudrait pas non plus pousser mémé dans les orties.
L’invisibilisation : Waly Dia a fait une vanne extrêmement drôle au sujet des éboueurs dans son dernier spectacle, qui est en gros que si on leur refuse leurs revendications… ben en gros, une petite grève et leur métier vachement invisible devient soudain super visible. Mais des métiers invisibles ET qui ne peuvent pas si facilement se rendre visibles en arrêtant tout, soit parce qu’on les pénalisera soit parce que des gens mourront, y’en a un paquet : les infirmières, aides-soignantes et auxiliaires de vie, les femmes de ménage qui font les bureaux ou les chambres d’hôtel quand personne ne les voit, ou les personnes dans les pays du Sud Global qui matent 12h par jour des images horribles pour entraîner ou modérer nos IA.
Le morcellement : découper des projets, des productions ou des activités en micro-tâches, ça aide vachement à faire perdre la valeur perçue d’un travail. J’avais fait tout une petite histoire du passage de l’artisanat au métier d’ouvrier dans les ateliers, découpant ce qui était une compétence et visait à produire une œuvre en micro-gestes, faisant perdre la vision d’ensemble et la parentalité du produit fini, et donc la valeur perçue.
Et quand on y pense, cette liste de “mais” converge de manière assez spectaculaire dans un cas d'école : les métiers créatifs. Qu’on s’entende, je suis pas en train de dire que les créatif·ves douillent plus que les femmes de ménage, je dis juste qu’il est assez fascinant de voir que les métiers créatifs et artistiques cumulent à peu près toutes les justifications à leur dévalorisation :
La naturalisation : hé, c’est une histoire de “talent”, c’est inné, un truc qu’on a “dans le sang”. En gros, c’est pas du taf c’est une disposition naturelle : donc bon, le travail ça se rémunère… mais un don ? C’est limite indécent de facturer un don. Si comme moi vous suivez masse d’illustrateur·ices sur les réseaux, vous savez à quel point cette remarque les met en furie… et à quel point iels continuent de l’entendre.
La vocation et la passion : d’un côté l’appel divin à suivre son art, de l’autre côté le fait qu’on se rémunère déjà bien assez en plaisir, en sens et en épanouissement, et que non seulement c’est un peu vénal d’espérer en vivre, mais en plus c’est… sale ? Une vocation artistique, c’est vraiment crédible quand ça s’accompagne de sacrifice voire d’indigence. C’est ce que la sociologue Angela McRobbie appelle la “romance de la créativité”, un mythe qui arrange plein de secteurs où on convainc des gens que c’est déjà une chance d’être là, et qu’il est normal de ne pas en vivre correctement (je vous renvoie à ce formidable épisode du podcast Thune sur le journalisme).
L’invisibilisation : des œuvres créatives et artistiques, on ne voit que le résultat fini. Et heureusement, vous me direz, parce que si toute production était présentée avec un récap des 46 versions jetées rageusement à la poubelle et de la liste de doutes existentiels qui ont accompagné sa création, ça serait un peu moins inspirant (après, pardon, mais c’est une super idée d’expo/de livre/de pièce de théâtre). Et en prime, plus un truc est abouti, plus il a l’air facile (et ouvre à des remarques genre “ma nièce de 6 ans pourrait le faire” ou “si c’est pour foutre une typo sur un fond de couleur je peux le faire sur Word”), et plus il a l’air facile, moins on comprend pourquoi ça coûte de la thune. Je vous épargne le truc de Picasso sur le coin de serviette qui est probablement fake de toute façon et puis faut qu’on arrête de glorifier Picasso.
Le morcellement : c’est plus subtil mais non moins savoureux. J’ai beaucoup bossé avec des designers spécialisés en identité, qui honnissaient la fameuse phrase “non mais c’est juste un logo”. En d’autres termes : ça va, un zigouigoui avec le nom de la marque ça peut valoir combien ? Et effectivement, sur Fiverr, qui est le temple de la dévalorisation des métiers créatifs, on peut trouver des logos pour 9 balles. Et je vous confirme, on peut tout à fait faire un logo en 30 secondes sur Canva. Mais on peut également dé-morceler le bousin, et comprendre qu’un logo, c’est une quantité astronomique de choix stratégiques qui ont un effet sur TOUTE l’identité d’une marque : quel positionnement, perception, fidélité à l’ADN, différenciation mais cohérence avec un secteur, choix typo et chromatiques qui influencent tous les autres, lisibilité, accessibilité, adaptabilité à tous les supports (du favicon au camion), robustesse juridique, capacité à durer dans le temps… Des décisions qui ne se prennent pas en 30 secondes, idéalement. Des décisions qui justifient que oui, un logo ça peut coûter 9 balles, mais ça peut aussi coûter 50 000 balles.
Et c’est comme ça qu’on en arrive à des trucs fascinants, comme de considérer qu’un travail créatif peut se satisfaire d’une “compensation symbolique”. Vous avez sûrement vu sur les réseaux des artistes, illustrateur·ices, photographes ou même danseur·ses qui partagent leur conversation avec des “clients” leur proposant, en échange de leur prestation : de la visibilité, de la reconnaissance, des félicitations, un bravo. C’est pas illogique : si on pense que le travail créatif n’a pas de valeur et qu’il est déjà auto-payé en dopamine, on peut le rémunérer avec d’autres trucs symboliques qui ne valent pas plus pas moins.
Ajoutons bien sûr à ça que s’il y a un domaine où il est difficile de savoir quoi valoriser, c’est bien le domaine créatif. Le temps passé ? Une idée trouvée en 5 minutes, ça vaut… 5 minutes, ou les 20 ans de métier qu’il faut pour avoir l’idée en 5 minutes ? L’utilité ? On va pas se lancer dans un débat philosophique. La valeur ajoutée ? Comment mesurer la valeur ajoutée d’un logo sur un business ? Il n’y a pas de barème, et surtout, il y a TOUJOURS quelqu’un pour faire le truc pour moins cher. On se retrouve à devoir naviguer entre deux limites floues : le “suspect parce que c’est pas assez cher” et le “suspect parce que c’est trop cher”.
En bref, si je résume tout ce qu’on vient de se dire, c’est à la fois relativement profond et extrêmement con : le travail, c’est ce qu’on décide de définir comme du travail, et la valeur d’un travail, c’est la valeur qu’on décide de donner à un travail.
J’avais prévenu que c’était con. Et en plus d’être con, ça nous donne du taf. Le premier taf, c’est, collectivement, de continuer à remettre sur le tapis la valeur et l’importance des activités contributives qu’on ne considère pas encore comme du travail, et à insister pour les valoriser. Individuellement, ça nous laisse une fat responsabilité bien pérave entre les mains : celle de décider ou non si ce qu’on fait soi vaut d’être appelé “travail”… et de décider soi-même de la valeur qu’on lui donne.
Parce que dans le rapport de forces permanent qu’est la vie, le seul préalable au fait d’entrer vaguement armé·e dans toute forme de négociation (que ça soit celle sur un salaire ou un TJM, ou celle, par exemple, sur la répartition des parts dans un achat d’appart), c’est… la confiance dans la valeur de ce qu’on fait. Et globalement, cette confiance, si on l’a pas, les autres l’auront pas pour nous.
C’est là qu’on en arrive à mes questionnements. Je vais procéder à un petit exercice de transparence qui me met PAS DU TOUT mal à l’aise.
Moi sur le sujet de donner une valeur à mon taf, je suis le cordonnier le plus mal chaussé de la planète. J’ai même pas des Croc’s, j’ai même pas des tongs, à tout casser je suis pieds nus dans des surchaussures, ou sur des patins là pour le parquet.
Vraiment, sans vouloir trop me la péter, je pense que je suis le parangon de la lose en ce qui concerne la valorisation de mon travail.
Pour vous donner une idée, j’ai toujours terriblement mal négocié mes salaires à l’entrée dans des boîtes (parce que je pensais que j’étais une merde donc je voulais pas coûter trop cher au moment où tout le monde s’en rendrait compte) et À CHAQUE FOIS j’ai traversé ce petit cycle : réaliser que je suis pas une merde et que je suis subséquemment sous-payée —> me faire refuser une augmentation parce “tu sais c’est compliqué aussi tôt après ton arrivée” —> devenir aigrie —> claquer ma dem —> recevoir une contre-propale qui aurait dû être mon salaire à l’entrée —> rester mais aussi rester aigrie —> partir quand même dans la foulée (comme 90% des gens).
Pour vous donner une autre idée, ces derniers temps, de nombreuses (on est pas sur LinkedIn donc j’exagère pas) personnes me demandent comment je monétise mon taf avec CDLT (parce que j’ai plusieurs chances : les gens qui me lisent sont formidables, et aussi, le taf que ça demande est assez perceptible) et je mobilise ABSOLUMENT TOUS LES ARGUMENTS POSSIBLES pour justifier de ne PAS le faire. “Nan mais tu sais, c’est un plaisir” (je m’auto-métier-passionne), “Ça m’est utile pour mes autres activités” (je m’auto-rémunère en visibilité), “Je vais pas passer en payant, c’est pas cool”, et puis “Ça me met une pression pour délivrer alors que là je suis libre” (comme si je n’étais pas ma propre source de pression).
Et c’est là où on en arrive à un paradoxe que je trouve fascinant, et révélateur de la lose susmentionnée : si j’en crois les échanges que j’ai eus, je pense que vous, en tant que lecteur·ices, vous avez DAVANTAGE conscience de la valeur de CDLT que… moi.
Ajout de dernière minute parce que ça m’a fait recracher mon café de rire ce matin, MÊME le journaliste de Libé se pose la question :
Sauf que, car mieux vaut tard que jamais, ces derniers temps, parce que j’ai changé de statut (je suis passée d’un statut de dirigeante d’entreprise avec une rémunération fixe à un statut d’indep avec une rem à la mission), j’ai soudain pris conscience que désormais, mon temps, c’est littéralement de l’argent.
Et donc que maintenant, je dois arbitrer entre : bosser, faire CDLT et me reposer. Quand je fais l’un, je ne peux pas faire les autres. Quand je fais CDLT ou que je me repose, je gagne pas de sous. Autant vous dire que comme bon, il faut bien bosser, et que CDLT est une priorité, j’ai choisi, comme une bonne cordonnière en surchaussures, de couper sur le repos (genre j’ai écrit cette phrase un samedi) (et je viens de la relire un dimanche), ce qui n’est ni recommandable ni bien durable.
Le montant de mon temps
Bon, on avait dit transparence, je vais donc tenter de faire une petite estim à vue de nez du travail qu’implique CDLT pour moi, dans l’unique but d’essayer de quantifier le bousin, ce que je n’ai, croyez-moi ou pas, JAMAIS fait avant :
Un article me prend entre 1 et 2 jours pleins de taf (selon si je vais explorer les archives du Sénat ou pas) toutes les deux semaines.
L’enregistrement et le montage du podcast (quand je me chauffe pas trop sur les recherches d’archives à la con), j’arrive à le faire tenir en 1/2 journée par semaine (ouais, ça s’entend hein).
L’insta, c’est à l’inspi, mais globalement quand je me chauffe pas sur des clips vidéo, ça me prend 2-4h par semaine.
Donc en gros. Ah purée c’est inconfortable. Allez. On calcule : à mon tarif rédac, je facturerais le petit empire média CDLT à un client au temps passé… entre 812€ et 1300€ par semaine, donc entre 3248€ et 5200€ par mois. Voili-voilou.
Qu’on s’entende, je sais bien que c’est pas comme ça que ça marche, et je vois pas du tout ça comme un jeu à somme nulle. Je ne “perds” pas cette thune, d’ailleurs je n’ai aucunement l’impression de perdre quoi que ce soit en faisant CDLT, au contraire. Mais voilà, on a dit que valoriser son travail ça commençait par décréter que c’était du travail, et mettre un chiffre, ça aide.
Le montant du temps des autres
Ajoutons qu’Élodie Forato, horrifiée par mes coquilles – et qui s’auto-métier-passionne tout autant (ndlc) –, m’a proposé il y a quelques mois d’assurer gracieusement (dans le sens “gratos” mais aussi “avec grâce” je trouve) la correction ortho-typo de chaque article, ce qui, à son tarif de correctrice, reviendrait donc à 30 € pour 10 000 signes, donc environ 120 € pour celui-ci, et disons environ 90 € en moyenne rapport à ce que je sors plus de pavés qu’une boîte de construction.
Le coût des outils
Alors que je me disais que puisque je kiffe faire CDLT, ça ne me coûtait rien, j’ai aussi récemment percuté qu’en fait, même si je fais tout à la mano, ça demande quand même un peu d’investissement financier cette histoire. Rien de majeur, mais tout de même. Comme les outils et les logiciels se sont empilés progressivement, je n’ai jamais fait le calcul, donc je le fais littéralement en live avec vous (et si j’ai fait un bac L c’est vraiment parce que j’adore faire ça) :
abo Canva pour faire ces visuels dégueu mais réjouissants : 12 € /mois
abo IA (à date, Claude Pro) : 15 € /mois (plus d’infos là-dessus en partie 2)
abo Riverside pour l’enregistrement du podcast : 29 € /mois
abo Capcut pour montage podcast/vidéos : 23,99 € /mois
j’ai aussi acheté mi-2024 un micro à 116,41 € pour le podcast (ouais ça s’entend, que ça vaut pas plus cher), donc allez, si on l’amortit sur 3 ans, ça me coûte 3,23 € /mois jusqu’à mi-2027.
Ce qui nous amène à un total de 83,22 €, disons 70 € /mois si on se dit que Canva et Claude, je les utilise aussi à 50 % pour autre chose. 840 € /an quand même.
Pour info, si ça vous intéresse : j’ai 2 logiciels pour le podcast parce que Riverside est INCROYABLE sur l’enregistrement et les outils IA de nettoyage des redites et du son (vraiment DINGO) mais beaucoup trop lent pour le montage avec mes 48 effets sonores donc bon, je fais ça sur Capcut qui permet également de faire des montages vidéos pour Insta, et de faire la voix de Mike et ça, ça n’a pas de prix.
Pour ce qui est de ce que je gagne
Pour le bouquin : c’est pas un secret, l’édition ça rend pas riche. Sortir un livre ça apporte plein de trucs (à commencer, en ce qui me concerne, par de la joie, mais aussi de la crédibilité et des opportunités) (ET UN PAPIER DANS LIBÉ), mais y’a une raison pour laquelle y’a pas de formation pour devenir riche rapidement grâce à la publication. On voit des moyennes parfois de ce que gagnent les auteurs mais elles sont tirées par quelques maxi-succès. Y’a peu de chiffres, mais il y avait 6 000 auteur·ices de bouquins en 2016 sur 100 000 qui avaient gagné… plus de 8600 balles en un an, et on entend un truc genre y’aurait 1000 personnes en France qui vivraient de l’édition. À vue de nez si Ciao les nazes est un énormissime succès genre 100 000 exemplaires, je pourrai après URSSAF et impôts, m’acheter un box avec porte sécurisée à Paris, et si c’est un succès tout court, genre 5 000 exemplaires (ce qui est déjà une minorité des essais et serait un maxi-win), je gagne environ de quoi me payer des vacances. Ah, et ça arrive chez oim dans un an le temps d’avoir les chiffres def-def.
Pour ce qui est de la boutique, vu que je fais ça pour le lol et que j’ai choisi l’option “je sous-traite tout”, mes marges depuis la création doivent avoisiner environ entre 1 et 2 mois de logiciels.
Sachez que vous n’avez pas besoin de me juger à cette lecture, je me juge parfaitement toute seule. Et en vrai, je me fascine un peu, car j’ai décidément un incroyable talent pour ne pas gagner d’argent (vraiment, ça tient de la compétence : j’ai des potes qui me demandent de les prévenir quand j’investis dans un truc, parce que généralement le truc se crashe dans les jours qui suivent). Et si j’ai jusqu’ici décidé de vivre dans le déni (DeVito) et très activement évité de faire ce calcul, c’est parce que je savais très bien ce que ça allait m’amener à faire.
Rassurez-vous tout de suite (si besoin) (et si y’a besoin : cœur sur vous), si ça m’est utile de continuer à tout mettre à plat pour faire l’exercice jusqu’au bout, y’aura pas de news dramatique à la fin. Mais voilà, il est temps de vivre ce que je prêche (un monde où notre travail nous apporte de la satisfaction (ça check, ultra-check même) et des bonnes conditions de vie (ça, entre check en bois et Charm-el-Check), et de me poser la question : est-ce que je valorise mon travail sur CDLT ou pas ?
Valoriser mon travail sur CDLT, ça peut prendre plusieurs formes :
Option 1 : j’arrête CDLT pour récupérer du temps que je peux facturer ou utiliser pour ce truc assez alléchant qu’on appelle “chiller”.
Autant vous le dire tout de suite : plutôt crever. J’en tire trop de joie, je verse trop de larmiches quand vous m’écrivez pour me dire que CDLT vous a aidé·es dans votre vie, ça m’intéresse beaucoup trop et ça m’apporte beaucoup trop de trucs cools dans ma vie. Si j’arrête CDLT un jour, c’est pour faire un autre truc (genre une chronique sur Nova) ou parce que j’ai plus trop le choice.
Option 2 : je m’investis moins dans CDLT en réduisant la longueur des articles, la quantité de recherches, ou le rythme de la newsletter (à date 2x /mois) et celui du podcast (à date 1x /semaine).
Autant vous le dire tout de suite : c’est une option plausible rapport à ce qu’un jour j’aurai ptêt pas le choix, mais je ne sais MÊME PAS si j’en suis capable. Pour illustrer l’incapacité en question : je fais partie de ces gens pour qui l’usage des IA ne m’a pas fait gagner de temps, MAIS AU CONTRAIRE. Déjà, je pense que vous n’aviez pas de doute mais ça va mieux en le disant : je n’utilise pas les IA pour écrire les articles hein. Je les utilise pour faire des recherches et structurer. Sauf que. Je ne sais pas si vous avez remarqué que j’ai fait un PAQUET d’énormes articles ultra-détaillés ces derniers temps ? C’est à cause des IA. En démultipliant les sources et les pistes à explorer, les IA me font gagner du temps sur la recherche préliminaire MAIS rendent le champ des possibles tellement large et ouvert que, résultat 1/ je gambade beaucoup trop gaiement dans le champ des possibles 2/ mes articles gagnent en consistance et j’adore ça mais 3/ ils me prennent tranquillement 2x plus de temps au final. Je suis littéralement Hermione à qui on file un retourneur de temps pour qu’elle assiste à 3 cours à la fois.
Option 3 : je monétise CDLT d’une façon ou d’une autre. Et là, on arrive à plusieurs sous-options :
0/ Je crée un truc supplémentaire, qui sera payant, comme une conférence-spectacle. Je mets ça en option 0 car ça ne résoud pas la question de valoriser le travail que je fais déjà ET que ça m’en rajoute, mais aussi parce que je suis totalement en train de bosser dessus, et que je réalise que c’est un taf intense et de long-terme, donc avant que j’en tire quelque chose, on aura un nouveau Président.
1/ Je passe CDLT sous paywall intégral. Autant vous dire que c’est le choix que font plein d’auteur·ices de newsletters, et que je le comprends, maintenant que j’ai fait les petits calculs. Et qu’en prime, souvent ça marche, parce que même si une toute petite portion (disons 5 %, ça peut varier de 1 à 10 % selon le sujet et la qualité de la newsletter) des abonné·es accepte de payer 5-10 balles par mois, généralement ça suffit à rémunérer correctement un·e auteur·ice (dans mon cas, 5% des lecteur·ices qui paieraient 5 ou 10 € ça fait 1 500 € à 3 000 € par mois, avant IS, URSSAF, IR certes, donc on peut tranquillou diviser par 2 mais c’est déjà bien cool).
Sauf que voilà, autant je suis présentement en train de taffer sur la valeur de mon taf, autant la valeur n’est évidemment pas que financière, et il y a un truc qui se brise dans mon cœur à l’idée 1/ de perdre certain·es d’entre vous 2/ de réduire l’audience d’une newsletter que j’écris principalement pour essayer, à ma micro-échelle, d’aider le plus de gens possible à comprendre ce qu’iels vivent dans leur taf, et à réaliser que plein de problèmes ne sont pas leur faute et sont systémiques. Tout ça pour dire, c’est probablement la bonne solution financièrement, mais plutôt crever également merci.
2/ Je sponso avec de la pub. J’en ai déjà parlé, mes audiences sont absolument super qualifiées mais aussi pas énormes (6k ici, 8k followers sur insta, 600 écoutes par épisode sur le podcast). C’est clairement une option, mais c’est du taf (trouver des annonceurs, créer une offre quali, produire du contenu pertinent et cohérent avec la newsletter pour que ça soit pas un enfer pour vous), donc je ne l’exclus pas (si vous qui me lisez, ça vous chaufferait que votre marque collabore avec CDLT, vous pouvez répondre à ce mail pour parler à notre régie) (=moi) mais je ne mise pas tout dessus, quoi.
3/ Je crée une option payante / un Tipeee et je donne la possibilité à celleux qui le veulent/peuvent, de rémunérer mon taf sur CDLT pour que je continue à le faire sereinement, et permettre à plein de gens qui peuvent pas payer de continuer d’y accéder. Comme on l’a établi, si je fais ça, vu que je suis déjà ric-rac niveau temps, je ne me lance pas dans des maxi-contreparties type contenus exclusifs qui m’en demanderaient plus, je propose juste une option pour soutenir le travail que je fais déjà.
Pour en discuter avec des “créateur·ices de contenu” ces derniers temps, on est vraiment dans deux catégories :
Les personnes qui ont pensé la monétisation d’emblée, et qui ne voient pas l’intérêt de produire quelque chose si ce n’est pas rémunéré, bref, les personnes avec une calme assurance de la valeur de leur travail, qui arrivent, car c’est comme ça que ça se passe, à projeter ladite calme assurance, et parfois même à en vivre.
Les personnes qui sont dans le maxi-doute, parce qu’elles ont lancé leur contenu gratos, et du coup n’arrivent pas à en percevoir elles-mêmes la valeur et à estimer le risque (d’image, de perte d’audience, d’échec) de la monétisation, mais qui du coup se retrouvent à réaliser a posteriori que ça coûte du temps et de l’argent et que ça va être chopatate sur la durée.
L’économie de la création, c’est évidemment des mastodontes avec des énormes audiences, mais aussi une palanquée de “petits créateurs” (je veux dire, avec des audiences pas dans les millions ni les centaines de milliers). Et pour les “petits créateurs” qui sont en prime dans la seconde catégorie, y’a pas de bonne réponse, de solution clés-en-mains autre que : essayer et voir ce que ça donne.
BREF.
Tout ça pour dire que pour moi, pour commencer par remplir un premier objectif — valoriser ce que je fais déjà pour m’assurer de continuer à dédier à CDLT le temps que CDLT mérite tout en restant fidèle au but de CDLT, qui est d’être accessible et utile au plus de gens possible — ce que je vois c’est de vous donner la possibilité de lâcher un billetos, une fois ou de façon récurrente, si vous en avez les moyens et le souhait, pour valoriser mon travail et me dire que c’est utile pour vous, et si vous pouvez/voulez pas, c’est pas grave non plus.
Où il est possible de lâcher la somme qu’on veut (3 balles par mois c’est super, 5 boules d’un coup c’est super aussi je veux brider personne) en échange de trucs complètement inutiles pour l’amour du lol et du hater-generated content sur le travail. Je vais partager le Tipeee à chaque article et épisode à partir de maintenant, et je me donne à vue de nez 3-6 mois pour voir si je garde ou pas (évidemment si j’arrête le bail j’arrêterai tous les paiements en cours).
Zéro idée de ce que ça va donner. Peut-être que vous serez 2, peut-être que vous serez plus. Peut-être que ça va être un enfer à gérer, peut-être que ça sera une pure source de kif parce que ça va me libérer du temps et de l’énergie. Peut-être que ça me payera ma conso de Saint-Môret mensuelle et c’est déjà pas mal, parce que ça chiffre.
Dans tous les cas, je dois vous dire que je suis un peu fière de oim d’avoir fait cet article et entamé ce process. Assez contente d’avoir osé me confronter à une question que je fourrais sous le tapis depuis un moment, et d’amorcer un mouvement de valorisation de ce que je fais avec CDLT. Je vais sûrement expérimenter d’autres trucs, vous pourrez assister à mes errances et qui sait, peut-être, à la création de mon empire et à sa domination mondiale d’ici 2030.
Et aussi vraiment contente de savoir que… c’est chelou à dire, mais j’ai hyper confiance en votre réaction. Je sais de source sûre (source : vous) que j’ai un lectorat vraiment super, que vous serez une immense majorité à comprendre la démarche (voire à pas comprendre pourquoi je l’ai pas fait avant), et que la personne principale auprès de qui il faut que justifie tout ça, c’est surtout moi, hein. Vous venez d’assister à mon auto-thérapie, c’est pas la première fois.
Je continue en vous disant merci : que vous puissiez/vouliez lâcher un billetos ou pas, ça ne change rien : je me considère vraiment chanceuse de pouvoir faire CDLT avec vous.
Sev